Complot : Le krach de 1929

À la maison d’édition Delcourt, on a eu la brillante idée de mettre en bande dessinée des événements de l’histoire en y ajoutant une théorie du complot. C’est ce qui a donné naissance à la collection Complot dont j’ai lu le titre Le krach de 1929.

Au lieu de présenter les événements historiques tels quels, on les transforme en oeuvres de fiction. On peut alors parler d’histoire alternative ou d’uchronie.

Dans ce cas-ci, on a imaginé que le krach de 1929, à Wall Street, avait pour origine un complot nazi orchestré par un jeune Allemand fraîchement diplômé en économie et particulièrement brillant.

C’est amusant de déformer ainsi l’histoire pour donner un nouveau sens aux événements de 1929 qui trouveront même des échos en Allemagne, jusqu’à servir la cause d’Hitler et du nazisme.

Le scénario de la BD a été conçu par Gihef et les dessins par Luc Brahy.

Cette collection n’en est qu’à ses débuts. Pour nous divertir avec d’autres événements marquants de l’histoire revisités par la théorie du complot, les ouvrages suivants paraîtront dans la même collection : La fin des Templiers, La bataille d’Hamburger Hill et Le mystère du Titanic.

En attendant la parution de ces titres, on peut aussi effectuer une recherche Sujet dans le catalogue Iris en utilisant les mots Complot Bandes Dessinées, ce qui donnera plus d’une douzaine d’autres titres à découvrir!

GIHEF, Complot. Le krach de 1929, Paris, Delcourt, 2014, 55 p.

Inquiétantes revenantes

Laura Kasischke est probablement l’une des auteures américaines dont j’ai lu et entendu le plus de bien cet automne. Son dernier livre, Esprit d’hiver, a en effet ravi les critiques. En attendant de pouvoir mettre la main dessus, je me suis lancée dans la lecture de l’un de ses précédents romans, Les revenants.

Les revenants, c’est, son titre l’indique, une histoire de revenants – de revenantes en fait pour la plupart. Mystère et angoisse planent en effet sur le campus de Godwin Honors Hall quand des apparitions de jeunes étudiantes décédées se mettent à hanter certains étudiants. Une apparition en particulier sera au cœur de toute l’intrigue : celle de Nicole Werner, tuée dans un accident d’automobile conduite par son petit ami, Craig Clements-Rabbitt, qui en éprouvera un terrible sentiment de culpabilité. L’ami de Craig, Perry Edwards, est convaincu pour sa part que les apparitions de Nicole ne sont pas qu’un effet de l’imagination et qu’elles dissimulent une énigme plus effrayante, dont les cérémonies de la sororité Oméga Thêta Tau, une association d’étudiantes dont voulait faire partie Nicole, constituent le cœur. C’est dans la résolution de cette énigme qu’il entraînera son professeur Mira Polson, une anthropologue spécialisée dans les rites et les croyances entourant le corps des morts. Un mystère dont la solution réside en partie dans l’histoire de Shelly Lockes, le premier témoin de l’accident.

Ce qui emporte chez Kasischke, c’est une délectation de l’écriture, une lenteur dans le déploiement de l’histoire qui s’attache aux pensées obsessionnelles et un peu cauchemardesques dans lesquelles l’auteure plonge ses personnages, nous offrant dans toute leur subtilité les méandres de leur conscience. Et le lyrisme tout automnal du récit est porté par une construction dramatique qui maintient un suspense que l’on savoure jusqu’à la fin.

KASISCHKE, Laura, Les revenants, Paris, éditions Christian Bourgois, 2011, 587 p.

États-Unis : une élite en plein repli

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer un empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Comment détester avec passion

Qui a peur de Virginia Woolf?Il est difficile de concevoir que deux individus puissent se traiter avec autant de cruauté et de mépris que George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf? Dans cette pièce qui s’est vue refuser le prix Pulitzer dans la catégorie théâtre en 1963 en raison de son langage blasphématoire et des références sexuelles qu’elle contient, le dramaturge Edward Albee offre en spectacle une haine brute, crue, frisant la démence.

Jouée pour la première fois à New York en 1962, Who’s Afraid of Virginia Woolf?, un drame en trois actes, met en scène une soirée de discussions houleuses entre Martha, George, et leurs deux jeunes invités, Nick et sa femme Honey.

L’heure tardive et l’alcool coulant à flots, Martha exprime sans relâche tout le mépris qu’elle éprouve pour son mari, un professeur d’histoire en qui elle voyait le futur directeur du département et même, de l’université. Nous apprenons que le père de Martha, à qui elle voue une adoration qui ne semble pas réciproque, préside le collège où George et Nick enseignent.

Nick, une étoile montante en biologie et sa jolie femme, Honey, forment selon toute apparence, un couple parfait. Mais l’ambiance de la soirée est aux récriminations et les deux jeunes mariés n’échappent pas au lavage de linge sale en public.

Mike Nichols a transposé à l’écran avec brio Qui a peur de Virginia Woolf? en 1966. On peut y admirer la prestation magnifique d’Elizabeth Taylor et de Richard Burton. Le texte avant-gardiste d’Edward Albee et le jeu passionné, sensuel et déchaîné des deux acteurs en ont fait instantanément un classique.

À découvrir ou à redécouvrir.

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ALBEE, Edward, Qui a peur de Virginia Woolf?, Arles, Acte Sud-Papiers, 2012, 167 p.

ALBEE, Edward, The Collected plays of Edward Albee, v. 1, Woodstock, Overlook, 2004.

NICHOLS, Mike, Who’s Afraid of Virginia Woolf?, États-Unis, Warner Bros, 1966, DVD, 131 min.

Serge Fiori : un musicien unique

J’ai toujours trouvé que la musique d’Harmonium a quelque chose de planant; plus particulièrement celle de l’album L’heptade. Cette musique a une dimension spirituelle qui aide à se sentir plus près de son âme, à s’entendre respirer, à se sentir apaisé. Mais qui exactement est à l’origine de ce groupe mythique?  Qui en a été le principal compositeur et comment s’y prenait-il pour créer ces univers sonores uniques? C’est en lisant la biographie Serge Fiori : s’enlever du chemin que j’ai trouvé réponse à ces questions qui intéressaient la musicienne en moi. Serge Fiori est le fils unique de Georges Fiori, un Québécois d’origine italienne et musicien amateur, et de Claire Dauphinais, une coiffeuse et styliste ambitieuse.

En faisant la connaissance du musicien, on découvre un être singulier au parcours inusité qui se révèle un leader-né au talent musical hors du commun. Le livre décrit le cheminement de l’artiste, de l’enfance à la vie adulte. Toutes les personnes qu’il a côtoyées nous sont présentées : du cocon familial, en passant par la famille élargie, les amis, les nombreux collaborateurs professionnels, et bien sûr, les amoureuses.

Louise Thériault, l’auteure de cette biographie, est thérapeute en relation d’aide de profession. Elle a été l’amoureuse de Serge Fiori, puis son amie. Elle dépeint donc en détail les relations interpersonnelles de celui-ci ainsi que son univers intérieur. Comme bien des créateurs, il est un être ultra-sensible, angoissé et torturé. Il doit affronter ses démons pour trouver un certain équilibre. Ayant vécu un important bad trip de drogue à l’adolescence, il en subira les conséquences toute sa vie.

Si vous avez aimé la musique d’Harmonium, vous aimerez en savoir plus sur l’histoire de ce groupe musical et de son principal créateur grâce à cette biographie. On se surprend à vivre l’ascension du groupe avec excitation, comme si on en faisait partie. Vous saurez également quel a été le parcours professionnel de Serge Fiori après la dissolution du groupe et pourquoi il a quitté la scène publique depuis ce temps. Vous connaîtrez l’être intime qui se cache derrière l’œuvre musicale et comment ce créateur a réussi à se bâtir une vie qui lui convient.

THÉRIAULT, Louise, Serge Fiori : s’enlever du chemin, Montréal, Éditions du CRAM, 2013, 388 p.

Les albums d’Harmonium: Harmonium, Les cinq saisons, L’heptade, Harmonium en tournée

Le DVD d’une tournée d’Harmonium: Harmonium en Californie

La bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak : questions d’identités

La bâtarde d’Istanbul raconte l’histoire de deux familles modernes, l’une turque, l’autre arménienne, en suivant l’évolution de leur plus jeune descendante.

D’une part, il y a Azya Kazanci, la « bâtarde » du titre. De père inconnu, elle fut élevée au sein d’une famille stambouliote par trois générations de femmes vivant tant bien que mal sous le même toit.

De l’autre côté de l’océan Atlantique, élevée entre l’Arizona et San Francisco, vit une jeune femme du même âge nommée Amy Tchakhmakhchian. Fille d’une Américaine pure laine et d’un ressortissant arménien dont la famille fut victime des persécutions turques durant la Première Guerre, elle a grandi à cheval sur deux cultures.

Contre toute attente, les deux jeunes femmes se rencontreront en plein cœur d’Istanbul, entraînant la résurgence d’un passé enfoui très loin dans les mémoires. Un passé douloureux qui lie toujours, paradoxalement, des générations de Turcs et d’Arméniens.

À travers des descriptions qui font appel aux sens, l’auteure nous fait voyager dans les rues bondées d’Istanbul, nous fait découvrir la cuisine familiale turque et arménienne, met en parallèle la culture populaire, les croyances et les personnalités des uns et des autres.

Pour ma part, il m’a suffi de jeter un coup d’œil à la table des matières du roman pour me décider à en commencer la lecture :

I.     Cannelle

II.     Pois chiches

III.     Sucre 

IV.     Noisettes grillées

V.     

À défaut de traiter strictement de gastronomie, ce roman d’Elif Shafak fait naître une réflexion sur la construction des identités – celle des individus et celle des communautés – dont les traditions culinaires s’avèrent parties prenantes.

L’idée (voire la possibilité) d’une identité « pure » est remise en question au profit d’un phénomène beaucoup plus complexe, que l’on pourrait nommer hybridité.

SHAFAK, Elif, La bâtarde d’Istanbul, Paris, Phébus, 2007, 319 p.

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Elif Shafak est une écrivaine d’origine turque. Son plus récent roman, intitulé Crime d’honneur, est paru dans sa traduction française aux éditions Phébus en 2013.

Si vous avez envie d’en apprendre davantage sur la vie et sur la vision littéraire de l’auteure, je vous recommande fortement de visionner l’allocution qu’elle a prononcée en 2010 dans le cadre des conférences TED (sous-titrée en français).

Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.