Bref Christian Gailly

Je n’avais encore jamais lu Christian Gailly avant d’ouvrir La Roue et autres nouvelles, recueil paru aux Éditions de Minuit en janvier 2012. Il s’agit du quinzième livre de cet auteur français réputé pour la concision de son écriture. En effet, seulement deux de ses romans font plus de 200 pages, le plus court, Les Fleurs, en totalisant à peine 92 (Minuit, 2012 pour l’édition de poche). Quinzième ouvrage, donc, mais premier recueil de nouvelles dont la quatrième de couverture laisse très bien pressentir le rythme haletant et le caractère à la fois quotidien et intemporel des huit récits qui le composent. Dans un style quasi télégraphique, comme des notes prises à la volée, on peut y lire les phrases suivantes :

Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Chacune des nouvelles prend comme point de départ un événement a priori ordinaire de l’existence. Ordinaire lorsqu’on le considère de l’extérieur, mais jamais banal lorsqu’on le vit et surtout, lorsqu’on y pense. Une situation tout à fait convenue peut ainsi devenir loufoque, angoissante, étrange, absurde. Comme lorsque la conscience du narrateur, ce « je » désincarné dont on ne sait s’il est celui de l’auteur lui-même, s’emballe à la demande de sa compagne de lui écrire « l’histoire du perroquet rouge », histoire qu’il ne connaît absolument pas :

Quelle histoire du perroquet rouge ? Je ne connais pas d’histoire de perroquet rouge, lui dis-je, encore moins l’histoire du perroquet rouge. De quel perroquet rouge tu parles ? Tu es sûre qu’il était rouge ? (Gailly, 2012, p. 30)

Ne contenant aucune intrigue au sens classique du terme et ne recelant que très peu d’images, les histoires de Christian Gailly demandent une lecture attentive, voire engagée. L’auteur cisèle la narration avec une économie de mots qui signale une conscience aiguë de la matérialité (et des limites) du langage. Il observe ses personnages du dedans comme du dehors, se joue de leur manque de prise sur le réel, de leurs amours et de leurs désamours, du drame qu’est l’impossibilité de communiquer… Tout cela en étant de connivence avec le lecteur.

Aussitôt ce recueil terminé, je me suis empressée de lire Les Fleurs et j’en suis maintenant à L’Incident (1996), roman par ailleurs adapté au cinéma par Alain Resnais sous le titre Les Herbes folles (2009).

GAILLY, Christian, La roue et autres nouvelles, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 122 p.

Lettres du front : Hemingway en Italie

Hemingway n’a que 19 ans le 23 mai 1918 lorsqu’il s’embarque pour l’Europe en tant qu’ambulancier pour la Croix-Rouge américaine. Il est affecté au front en Italie. C’est là qu’il est gravement blessé le 8 juillet 1918 par une explosion de mortier. Ses blessures, surtout aux jambes, le forcent à une hospitalisation prolongée à l’hôpital de la Croix-Rouge à Milan, de juillet à décembre 1918.

Au cours de cette longue période qu’il passe alité, il rencontre et se prend d’amour pour Agnès von Kurowsky, une infirmière américaine. Il parle peu de cette idylle à sa famille dans ses lettres, mais à l’hiver 1919, lorsqu’il revient finalement à Chicago à la maison paternelle, il est animé par un nouveau projet : travailler et accumuler suffisamment d’argent pour qu’au retour d’Agnès en Amérique, ils puissent se marier.

Or, Agnès lui écrit le 7 mars 1919 pour rompre sa relation avec lui et lui annoncer qu’elle compte épouser un autre homme. Cette nouvelle est dévastatrice pour le jeune Hemingway. Il écrit d’ailleurs à son ami William Horne le 30 mars 1919 : « Elle était mon idéal et Bill j’avais complètement oublié la religion et tout le reste, puisque j’avais Agnès à adorer. »

C’est cette période cruciale de la vie d’Hemingway qu’on peut découvrir à travers ses lettres écrites entre 1907 et 1922. Cambridge University Press vient en effet de publier The Letters of Ernest Hemingway 1907-1922. Cet ouvrage, premier volume d’une série prévue de sept, constitue le fruit d’un travail important de plusieurs universités américaines pour rassembler la correspondance d’Hemingway dans une seule œuvre. Les éditeurs ont fait appel à des centres d’archives renommés comme la bibliothèque présidentielle John F. Kennedy à Boston, mais aussi à des collections privées pour obtenir l’autorisation de publier du matériel jusque là, jamais rendu public.

Le résultat est fascinant. De son jeune âge, alors qu’il écrivait à son père depuis la maison d’été familiale dans le Michigan, jusqu’à l’époque de sa correspondance en Italie, on découvre un Hemingway drôle, exubérant, vantard, qui exagère ses exploits, mais qui est aussi vulnérable, sensible et déjà, à 20 ans, désillusionné. Ces lettres, et les événements et états d’âme qu’Hemingway y décrit, offrent une genèse émouvante de ses premiers romans à venir.

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HEMINGWAY, Ernest, The Letters of Ernest Hemingway, 1907-1922, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, 431 p.

Ouvrir Document 1, lire, cliquer et voyager!

Rien n’est plus facile que de suivre le voyage virtuel de Tess et de Jude en lisant Document 1 dans sa version numérique!

Document 1

En effet, dans cette version ePub, Document 1 contient tous les liens hypertextes nécessaires pour suivre les personnages partout sur Google Earth, Google Maps, Family Watch Dog, Conseil des Arts du Canada et sur de nombreux autres sites accessibles d’un clic de souris ou d’un coup de doigt, selon votre mode de lecture numérique.

Publié par Les éditions de L’instant même en février 2012, Document 1 est un bon exemple de livre adapté à la lecture numérique, d’autant plus que le sujet du livre est tout à fait à propos! D’ailleurs, le titre du livre, vous l’aurez deviné, est inspiré du nom donné par défaut par le logiciel Microsoft Word à un nouveau fichier. Pourquoi chercher plus loin pour un titre original…

Document 1 s’inscrit dans la catégorie « Récit de voyage nouveau genre » où les préparatifs du voyage sont plus importants que le voyage lui-même. Document 1 est aussi, et surtout, l’histoire même de l’écriture du livre. Sur un ton humoristique et parfois absurde, nous découvrons l’histoire du livre et l’organisation du fameux voyage prévu à Bird-in-hand, une bourgade de l’État de Pennsylvanie.

Partez en voyage virtuel en empruntant Document 1, de François Blais, dans  Prêt numérique, disponible pour les abonnés de BAnQ.

J’aime les oranges!

Illustration de Mark Dixon

Il y a plusieurs semaines déjà que je sais que je vous écrirai, ici, sur la littérature jeunesse. Une tribune pas nécessairement destinée aux adultes-travaillant-avec-le-livre-pour-enfants.

J’ai donc comme objectif d’en profiter. Je veux vous montrer le plus inusité, le plus touchant, le plus « incroyabilicieux »* de la littérature jeunesse. Redonner à ceux qui l’avaient peut-être perdu un nouvel élan pour les histoires à raconter avant le dodo ; à d’autres, le goût de descendre les escaliers vers l’Espace Jeunes. J’ai envie de vous présenter des livres que j’ai adorés passionnément à la folie, avec tous les pétales de marguerites possibles (tout en  sachant pertinemment que c’est le dernier qui est décisif!). Vous prouver que la littérature jeunesse n’est pas qu’histoires pour petites personnes, que le domaine du livre jeunesse est vaste et multiple.

Critères, critères, dis-moi si je suis le meilleur…

Il y a quelques années, j’ai donné un cours destiné à des adultes, destinés eux-mêmes à devenir bibliothécaires jeunesse. Un des objectifs dudit cours était « Évaluer avec un regard critique le contenu des livres du corpus de la littérature jeunesse ». Ouf!

Comment aiguillonner mes étudiants d’alors sur les critères moins tangibles, mais néanmoins essentiels, ceux qui font la force de la littérature jeunesse? J’ai donc eu l’idée de comparer « l’effet de lecture » à la dégustation d’une orange. Voici ce que ça avait donné.

« Est-ce que c’est une histoire passionnante ou, au contraire, un peu insipide? Pensez à lorsque vous buvez du jus d’orange. Est-ce qu’on a mis trop d’eau, est-ce que ça goûte quelque chose? Ou, au contraire, est-ce que c’est tellement concentré que ça donne mal au cœur? Ou est-ce que c’est du jus d’orange pressée, naturel, avec un goût original et authentique? La Floride ou le Maroc (pour les clémentines) dans votre bouche? »

Depuis, je suis restée avec cette allégorie de l’orange lorsque je dois évaluer des livres. Et pour ce premier billet, je vous propose deux albums qui n’ont absolument rien d’enfantin. Des livres à la structure narrative travaillée, qui permettent plusieurs relectures et nombre de possibilités d’analyses littéraires. Des titres qui représentent selon mes critères gustatifs ce goût de jus d’orange pressée, fraîchement cueillie sur l’oranger!

Traduit de l’américain, Orange book, 1,2… 14 oranges de Richard McGuire amène le lecteur dans un univers tout dessiné de bleu, à découvrir le sort de 14 oranges provenant d’un même oranger. Tandis que la première orange se retrouve dans le paquet cadeau d’un ami hospitalisé, la neuvième devient l’objet d’observation d’un scientifique. Je pourrais vous dire « ainsi de suite », mais non, car le sort de chacune d’elles étonne là où l’on ne s’y attend pas. C’est sur des illustrations double page qu’on nous livre le destin des oranges – destins que l’auteur a choisi de croquer sous des angles de vue bien choisis. Aussi, insistons sur le jeu de bichromie qui est ici tout à fait justifié : la couleur orange, complémentaire au bleu, attrape à chaque page le regard du lecteur, qui poursuit ensuite sa lecture de l’image dans le bleu du « reste du monde ».  Richard McGuire est aussi bien connu pour son travail d’illustrateur et de graphiste dans l’édition et la presse, dont le New York Times.

En 2008 arrivait sur nos rayons L’été de Garmann, de Stian Hole. Difficile de rester insensible face au garçon blond de la couverture qui nous regarde droit dans les yeux, à moitié plongé dans ce qu’on devine être la mer, affublé de flotteurs orange aux bras. Ce premier opus de Garmann (il y en aura deux autres, celui-ci et celui-là, tout aussi captivants) raconte ses peurs et et sa perception de la vieillesse et de la mort par l’observation de ses trois « vieilles » tantes. La technique d’illustration de Hole est assez unique dans l’édition pour la jeunesse : il fusionne dessin, collage et photographie ce qui donne un effet à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, laissant le lecteur/observateur longtemps devant chaque page. Ce titre a remporté les plus grands honneurs et a surtout suscité l’intérêt de plusieurs pour la production éditoriale des pays nordiques.

Allez, on se fait plaisir, après tout, dans deux jours c’est officiellement l’été!

McGUIRE, Richard, Orange book, 1,2…14 oranges, Paris, Albin Michel jeunesse, 2010.

HOLE, Stian, L’été de Garmann, Paris, Albin Michel jeunesse, 2008.

* Néologisme de Claude Ponti dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, Paris, L’école des loisirs, 2004, p. 9.

La lecture et la qualité de vie

Quoi de plus satisfaisant qu’une bonne nuit de sommeil! La lecture y est parfois pour quelque chose – qui ne s’est déjà préparé à dormir par la douce lecture d’un roman? –, mais il y a plus.

La lecture de certains bouquins peut nous apprendre à améliorer notre qualité de vie. Il en est ainsi de Vaincre les ennemis du sommeil écrit par Charles M. Morin, psychologue, professeur et chercheur à l’Université Laval, reconnu mondialement comme un spécialiste de l’insomnie.

Quand notre qualité de vie laisse à désirer pour des questions sérieuses de santé, comme un sommeil perturbé, nous espérons trouver des solutions fiables à ce qui nous échappe. Il existe mille et un livres sur le sujet, mais seulement quelques-uns qu’il vaut la peine de consulter pour leur sérieux.

Recommandé par les cliniques du sommeil des hôpitaux, ce livre s’adresse aussi à un public plus large. On y traite du sommeil au cours de la vie, de l’enfance au troisième âge; de l’insomnie et d’autres troubles (apnée, narcolepsie, ronflements, parasomnies). On y apprend l’importance de l’horloge biologique et de l’hygiène du sommeil et comment ses ennemis sont nombreux et parfois insidieux.

Ceux dont le sommeil est fragile peuvent se bâtir tout un programme de traitement afin de boire à nouveau ce nectar si précieux qu’est le sommeil. La lecture influence parfois les comportements et permet de retrouver un trésor perdu : la qualité de vie.

Charles M. Morin: Vaincre les ennemis du sommeil, Éditions de l’Homme ISBN 9782761923422

Objectif : territoire, déportation et extermination

Le 22 juin 1941, Hitler déclenchait l’opération Barbarossa et lançait plus de trois millions d’hommes à l’assaut de l’Union Soviétique. Le raisonnement était simple : les moujiks de Staline feraient moins bonne figure que les soldats français, battus en quelques semaines un an plus tôt, à une époque où cette armée était considérée comme l’une des deux ou trois meilleures au monde. Or, loin de s’effondrer comme un château de cartes, c’est l’Armée rouge qui allait briser les reins de la Wehrmacht.

Écrit par Stephen G. Fritz, un professeur d’histoire de l’Université du Kentucky, ce livre constitue une brillante synthèse des plus récents travaux d’historiens allemands, britanniques et américains, qui ont notamment bénéficié de l’ouverture des archives soviétiques. Le déroulement du plus grand conflit armé de l’histoire de l’humanité y est suivi à travers le prisme de la stratégie de la direction allemande, armée comprise.

Quels étaient les buts de cette guerre? L’auteur fait valoir qu’il s’agissait, avant tout, de conquérir des territoires afin d’y transplanter des populations allemandes, le corollaire étant l’extermination de peuples jugés culturellement inférieurs. Si l’Allemagne gagnait, au moins 60% de la population russe était parquée dans la steppe ou prenait le chemin de la Sibérie (les plans étaient semblables pour la Pologne, la Biélorussie, l’Ukraine et les pays baltes), pour y mourir de faim.

Hitler faisait d’ailleurs un parallèle entre les buts de cette guerre et la tragique déportation des Amérindiens de l’est du Mississippi, survenue en 1830, sous l’égide du gouvernement américain.

Et l’armée allemande dans tout cela? L’auteur montre, de façon convaincante, que loin d’être constituée de ces professionnels d’une guerre «propre» mis en échec par des idéologues nazis ou par l’interférence d’un chef omnipotent et soi-disant incompétent, un mythe qui a connu son point culminant avec Les généraux allemands parlent de Basil H. Liddel Hart, elle était, au contraire, au cœur même d’un dispositif de guerre totale, profondément raciste et  absolument sans merci envers les populations civiles. Ce qui explique l’extrême férocité des combats en sol allemand en 1945, dont l’apogée a été si bien décrite par Antony Beevor dans La chute de Berlin et, d’un point de vue opérationnel et stratégique, par Jean Lopez dans Berlin : les offensives géantes de l’Armée rouge. Mais cela est une autre histoire.

En raison de ses multiples références, ce livre s’adresse aux lecteurs ayant une certaine familiarité avec la cote 940.53 (histoire de la seconde guerre mondiale) de la Grande Bibliothèque.

FRITZ, Stephen G., Ostkrieg : Hitler’s war of extermination in the East, Lexington, University Press of Kentucky, 2011, 640 p.

Le Tarzan hongrois

Un petit roman en mosaïque a retenu mon attention dans la pléthore de nouveaux titres de la rentrée littéraire 2011 : il s’agit d’une plaquette que vous pourrez facilement lire en vingt-quatre heures, Hongrie-Hollywood Express, aux éditions Le Quartanier.

 Éric Plamondon nous plonge au cœur de la vie d’une légende olympique et cinématographique de l’histoire américaine, le champion de natation d’origine hongroise Johnny Weissmuller. À travers le chassé-croisé de deux destins qui ne seront jamais appelés à se côtoyer, celui du narrateur plutôt réservé Gabriel Rivages et celui du plus flamboyant Weissmuller, Plamondon parvient à tracer un portrait intimiste de cet athlète médaillé et de son milieu, qui incarna aussi pendant près d’une vingtaine d’années le célèbre personnage de Tarzan sur les écrans de cinéma du monde entier.

Le livre est à mille lieues de la biographie au sens académique du terme. Les informations encyclopédiques sont ici occultées au profit d’anecdotes touchantes, qui se rapprochent parfois du fait divers, à notre plus grand bonheur. De petits morceaux de vie, dispersés çà et là dans la trame narrative, nous rendent Weissmuller beaucoup plus attachant que ne l’eut fait un récit chronologique de sa vie. Et on a immanquablement le goût d’en savoir plus.

L’auteur entame ainsi une trilogie qui nous fera mieux connaître certaines figures légendaires de l’Amérique du XXe siècle; les deux autres tomes sont à paraître en 2012 (le second, Mayonnaise, vient d’arriver sur nos rayons). BAnQ possède des versions papier et numériques de ce petit bijou : bonne découverte !


Éric Plamondon : « Hongrie-Hollywood Express », Le Quartanier, ISBN 9782923400846