Élections américaines : pleins feux sur Bain Capital

Les prochaines élections présidentielles américaines se joueront sur la capacité du Parti démocrate et du Parti républicain à définir le sens de la longue carrière de Mitt Romney à la tête de Bain Capital, un fonds d’investissement privé.

Car si Romney réussit à être perçu par la population comme étant le plus compétent en matière économique, il pourrait bien remplacer Barack Obama comme prochain président des États-Unis.

Si, au contraire, il est vu comme un destructeur d’emplois à cause de cette même implication dans Bain Capital, il deviendrait alors l’équivalent d’un Bob Dole ou d’un John Kerry, c’est-à-dire un candidat qui aura perdu sa chance. Et rien d’autre.

C’est pourquoi, lors des prochaines semaines, les démocrates diffuseront assurément le plus de publicités possible afin de «figer» l’image de Mitt Romney comme le roi des délocalisations, le maître du licenciement et l’artiste de l’esquive fiscale. Ce qui ne manquera pas d’être amplifié dans les médias sociaux, et cent fois plutôt qu’une!

Mais qu’est-ce donc que Bain Capital?

Bien que publié en 2008, ce livre en donne un très bon aperçu.

Écrit par des connaisseurs du monde financier, à savoir deux journalistes du quotidien économique français Les Échos, ce livre présente les fonds d’investissements privés, parmi lesquels se trouve Bain Capital, comme étant des «agents de transformation profonde du capitalisme moderne».

Ces fonds, expliquent-ils, se spécialisent dans le rachat d’entreprises qui vont plus ou moins bien – et bien souvent, très mal – avec l’argent des autres, ce qui s’appelle l’effet de levier. Ces entreprises doivent ensuite supporter une lourde dette. Comment s’en sortent-elles? La plupart du temps, en sortant la hache. Elles se délestent d’activités jugées superflues, ce qui entraîne des mises à pied. Elles vendent des pans entiers de ces mêmes entreprises et elles délocalisent, en Chine ou ailleurs. Elles sabrent également les salaires et les régimes de retraite des employés.

La stratégie, ajoutent les auteurs, comporte un autre volet, indispensable à sa réalisation : l’intéressement financier des gestionnaires des entreprises acquises. Leur rémunération monte en flèche dès l’atteinte d’un seuil élevé de rendement. Autrement dit, les gestionnaires doivent se mettre à «créer de la valeur». Beaucoup de «valeur». Le problème, c’est que, pour y arriver, ils feront tout pour diminuer les coûts, entraînant ces pénibles restructurations dont les employés font les frais.

Résultat : dans ce type d’entreprises, les inégalités de revenus explosent et atteignent des proportions jamais vues.

C’est pourquoi les démocrates américains parlent également d’une classe moyenne assiégée, de moins en moins nombreuse.

Parallèlement, les défenseurs de cette forme d’investissement estiment, comme le disent les auteurs de ce livre, «qu’ils ne sont pas là pour traire la vache mais pour la mener vers des pâturages plus verts».

Et c’est là que ça devient intéressant. Avec de nombreux exemples, tous tirés de la France mais qui pourraient se trouver facilement ailleurs dans le monde en raison de la nature même de la bête, les auteurs montrent que les Bain Capital ne sont pas ces prédateurs qui fondent sur les entreprises afin de les dévorer. Car des entreprises mal gérées, qui se dirigent droit dans le mur, il y en a des masses.

Les Bain Capital les repèrent, les achètent, les «restructurent» et finissent par s’en départir. Certaines doivent cependant se résoudre à mettre la clé sous la porte.

Si on pouvait faire le bilan de la création ou de la destruction d’emplois occasionnés par les Bain Capital de ce monde, on obtiendrait forcément un portrait contrasté. Les auteurs disent, avec justesse, à quel point les recherches universitaires sont partagées sur ce point.

En résumé, sans les Bain Capital, bien des entreprises auraient disparu, et leurs emplois avec. Mais à quel prix ont-elles été sauvées? À celui d’un approfondissement inouï des inégalités de revenus. Par exemple, la fortune personnelle de Mitt Romney est estimée par le magazine économique Forbes à au moins 230 M$ (et c’est sans compter les comptes offshores et la fiducie de 100 M$ créée pour le compte de ses cinq fils). Son taux d’imposition d’au maximum 15% est facilement moitié moins élevé que celui de l’Américain moyen.

Le patrimoine de la classe moyenne, quant à lui, a fondu de près de 40% par rapport au sommet de 2007.

Mais est-ce bien cela que les Américains veulent? Un financier «coupeur de coûts» à la tête du pays pour redonner du tonus à une économie poussive? Y a-t-il d’autres solutions? Et est-ce bien là que nous mènent les «transformations profondes du capitalisme moderne»?

Nous y reviendrons. Chose certaine, le résultat des prochaines élections présidentielles américaines, lesquelles – qu’on le veuille ou non – finiront par trouver un large écho chez nous, au Québec, nous en dira certainement un peu plus.

ESCANDE, Philippe et GODELUCK, Solveig, Les pirates du capitalisme : comment les fonds d’investissement bousculent les marchés, Paris, Albin Michel, 2008, 263 p.

À propos Jean-François Barbe
Bibliothécaire au niveau trois de la Grande Bibliothèque, à la thématique Histoire, sciences humaines et sociales. Chroniqueur «livres» au journal Finance et Investissement.

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