Du pain sur la planche à vivre

Véhicule Press a publié au printemps dernier une traduction anglaise des récits d’enfance de Jean-Claude Germain, Rue Fabre, centre de l’univers. On se demande ce qui peut avoir incité un éditeur anglais de notre belle province à traduire pour la première fois un auteur pourtant si ancré dans la culture et la langue française québécoise. Et pourquoi avoir choisi ce titre en particulier? Il n’en fallait pas davantage pour piquer ma curiosité.

In Rue Fabre : Centre of the Universe Jean-Claude Germain evokes a Quebec unknown to most English-speaking Canadians.

Étonnante affirmation de la part de l’éditeur quand on sait que le récit, par les yeux d’un enfant, nous entraînera dans un périple à travers les villes anglophones de l’île de Montréal : Roxboro, Pierrefonds, Dorval, Pointe-Claire, etc. Mais le rapprochement avec les milieux anglophones s’arrête là. Pour le reste, tout est matière à découverte et chaque lecteur devient l’explorateur d’une époque, d’une langue, d’un métier ou d’un mode de vie qui n’est pas nécessairement le sien.

Le jeune Jean-Claude évoque ici l’univers marchand d’un Montréal de la fin des années 40, une époque où le pont Jacques-Cartier s’appelait le pont de la Commission du Havre et où des vacances à Laval pouvaient encore être considérées comme une « cure de désintoxication du ciment et de l’asphalte ».

On plonge dans l’enfance initiatique de l’auteur qui accompagne son père, voyageur de commerce, dans la livraison quotidienne « de tchippes, de chiques et de pinottes » aux « bourgeois » des contrées ouest-montréalaises (contrées considérablement éloignées du centre de l’univers, c’est-à-dire de la résidence familiale de la rue Fabre). Usant des expressions savoureuses d’une langue ayant encore toute sa saveur locale, Jean-Claude Germain ponctue le récit de ses expéditions mercantiles de faits divers et des personnages qui ont peuplé sa prime jeunesse. Il évoque ses tantes excentriques à la recherche du « type swell » qui les fera craquer, une grand-mère à la mèche courte et à l’oreille sélective, des buveurs insatiables qui « tinqueront jusqu’au last call » ou des policiers facilement corruptibles qui, pour un billet discrètement glissé, ferment les yeux devant « la conduite en bouesson ».

Mais au-delà de ces chroniques pittoresques d’un Montréal d’après-guerre, la sensibilité du texte repose d’abord sur le regard émerveillé qu’un enfant pose sur son père, qu’il se prend à admirer au détour de rencontres imprévues avec d’anciens complices de ses « autres vies ». Étonné et perplexe devant les amitiés éclectiques de son père, réconforté de découvrir en lui une personne respectée de tous, qui ne juge pas, qui ne prend pas parti et chez qui l’absence de colère et d’animosité est manifeste, le petit Jean-Claude ne peut que constater tout le chemin qu’il lui reste encore à parcourir s’il veut égaler la noblesse de ce paternel.

 Je venais d’apprendre qu’en plus d’avoir des vies qui étaient « autres », on pouvait également en mener qui étaient « doubles ». J’avais du pain sur la planche à vivre.

Le bout du monde peut parfois être la porte d’à côté. Juste le temps de faire une livraison de Cherry Blossom et de « cartounes » de cigarettes, et voilà qu’on grandit, qu’on voyage, qu’on comprend. Si le petit Jean-Claude a fait de cette histoire le portulan de son enfance, le lecteur francophone, lui, redécouvre une époque et la richesse de ses figures de style. Le lecteur anglophone n’aura pas le bonheur de savourer les mots de cette langue expressive et singulière, mais il aura tout de même le loisir de revisiter une ville, de revivre une enfance riche de découvertes, de rencontrer un grand auteur.

À ceux qui, comme moi, voudront faire durer le plaisir, il existe deux suites à ce bel ouvrage : Le cœur rouge de la bohème, où Germain nous parle des ses années étudiantes et La femme nue habillait la nuit, où on s’initie, avec le jeune auteur devenu adulte, à un Montréal underground et libertin. Malheureusement, ces deux titres n’ont pas encore été traduits : dear friends, je vous le souhaite pour bientôt!

      

GERMAIN, Jean-Claude, Rue Fabre, center of the universe, Véhicule Press, 2012, ISBN 9781550653281.

GERMAIN, Jean-Claude, Rue Fabre, centre de l’univers : historiettes de mon jeune temps, Hurtubise HMH, 2007, ISBN 9782894289693.

GERMAIN, Jean-Claude, Le cœur rouge de la bohème : historiettes de ma première jeunesse, Hurtubise HMH, 2008, ISBN 9782896470969.

GERMAIN, Jean-Claude, La femme nue habillait la nuit : nouvelles historiettes de la bohème, Hurtubise HMH, 2010, ISBN 9782896473144.

À propos Caroline Fortin
Depuis qu’elle a l’âge de faire des choix, les livres et la littérature ont fait partie de sa vie. Après un passage initiatique de quelques années dans le monde de la librairie, sa piqûre pour le livre s’est ensuite concrétisée dans une suite de programmes d’étude abordant le livre sous ses mille et une facettes : études littéraires, bibliothéconomie, édition et librairie. Elle passe maintenant le plus clair de son temps à acquérir des livres sous toutes ses formes, que se soit pour son propre bénéfice ou pour celui de la Grande bibliothèque.

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