Sous le fil de fer

Beaucoup d’écrivains aiment puiser dans un imaginaire débordant afin d’animer leurs histoires. D’autres, au contraire, nourrissent leurs récits d’un vécu personnel riche d’expériences. L’auteur américano-irlandais Colum McCann fait partie de cette deuxième catégorie. À 21 ans, après avoir émigré de son Irlande natale pour le Massachusetts, où il espérait pouvoir engendrer LE Grand Roman américain en l’espace d’un été, force lui fut de constater qu’il n’arriverait à rien produire de cette façon. Il avait surtout besoin de plonger tête première dans la réalité de cette Amérique qu’il idéalisait peut-être trop, pour faire naître de cette plongée des univers romanesques captivants.

Après avoir étudié le journalisme, il enfourcha donc sa bicyclette, et pendant un an et demi parcouru 40 états et pédala 19 000 kilomètres. Il traversa le désert, demeura avec les amish, dormi dans les tunnels du métro de New York aux côtés des sans-abri, et vécu des aventures innombrables. Il termina son périple dans un ranch du Texas voué à la réinsertion sociale de jeunes délinquants.

Aujourd’hui professeur de littérature, Colum McCann a enfin concrétisé son rêve initial d’écrire de grands romans, tout en donnant une saveur bien personnelle à ses histoires grâce aux expériences qu’il a vécues. On ne peut que se rendre à l’évidence : les romans et les nouvelles de McCann ont pris le rythme de la vie qu’il s’est lui-même créée : haletants, éclectiques, ancrés dans la réalité des microcosmes sociaux qu’il dépeint, tellement humains et tellement lucides.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle est construit comme une symphonie orchestrée autour d’un fait divers en apparence anodin, mais qui constitue en fait le maillon unificateur de tous les instruments de l’orchestre : quelques centaines de pieds au-dessus du bitume new-yorkais, un homme, sur un fil de fer, s’acharne à traverser la distance séparant les deux (ex) tours du World Trade Center. Tous les autres personnages du récit valseront autour de cette anecdote (la seule ayant prise dans le réel, un funambule ayant véritablement effectué la ‘traversée’ des tours en 1974).

Plusieurs milliers de personnes seront témoins, en direct ou à l’écran, de ce petit événement qui fera les manchettes pendant plusieurs jours, et dont font partie Claire, Gloria, Ciaran, Adelita, Tillie, Solomon… Cet homme fier qui valse au-dessus de leurs têtes est affranchi de toute appréhension et de toute aliénation affective, et aucune dépendance ne le retient au sol. Il ne doute pas, il ne craint rien, il marche, convaincu de sa réussite. Mais eux, simples badauds arrêtés quelques instants, dans la turbulence de leur quotidien, par cette manifestation de voltige, devront ensuite reprendre contact avec le réel : douter de leur capacité à cheminer dans les épreuves, et chercher de petits bonheurs ordinaires dans les modestes espaces qu’ils se sont appropriés.

McCann met en scène des personnages incarnés avec force et sensibilité, issus de milieux sociaux divergeant à l’extrême, mais confrontés aux mêmes angoisses universelles : l’effroi face à la mort, la peur de la solitude, le besoin de la présence de l’autre. Que ce soit dans les appartements cossus de l’Upper East Side, ou dans les ruelles glauques du Bronx, en compagnie d’une prostituée, d’un programmeur informatique ou de la femme du juge, en 1974 ou en 2006, la symphonie est rejouée sur la même note, et les acteurs finissent par tisser une trame, parfois sans le savoir, qui les lie tous. Si le funambule parvient à suivre sans embuche le tracé rectiligne de son fil, ceux qui restent par terre louvoient davantage, mais parviennent eux aussi à l’arrivée. McCann développe la psychologie de ses personnages en homme qui a beaucoup cheminé et qui a développé une empathie manifeste pour les gens croisés sur sa route. La qualité de sa plume a fait le reste, et on se prend nous-mêmes, après la lecture du Vaste monde, à vouloir sauver le monde.

McCANN, Colum, Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Paris : Belfond, 2011, ISBN 9782714445063.

À propos Caroline Fortin
Depuis qu’elle a l’âge de faire des choix, les livres et la littérature ont fait partie de sa vie. Après un passage initiatique de quelques années dans le monde de la librairie, sa piqûre pour le livre s’est ensuite concrétisée dans une suite de programmes d’étude abordant le livre sous ses mille et une facettes : études littéraires, bibliothéconomie, édition et librairie. Elle passe maintenant le plus clair de son temps à acquérir des livres sous toutes ses formes, que se soit pour son propre bénéfice ou pour celui de la Grande bibliothèque.

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