Les terres de sang

Entre 1933 et 1945, les appareils répressifs et militaires staliniens et nazis ont tué au moins quatorze millions (M) d’individus en Pologne orientale, en Ukraine, en Biélorussie et dans les pays baltes.

C’est dans cette zone géographique, située entre la Russie et l’Allemagne, que s’est concentré le feu nourri des tueries de masse de ces systèmes expansionnistes lors de cette période de douze ans. Sauf dans sa frange occidentale comprenant Saint-Pétersbourg (ou Léningrad), la Russie y a, grosso modo, échappé.

C’est ce qu’entend montrer l’auteur, historien à Yale, qui met en évidence que ces «terres de sang» ont été labourées par deux, et parfois même par trois, invasions et occupations successives, avec leurs lots répétitifs d’exécutions sommaires et de déportations, par villages entiers, au Kazakhstan et en Sibérie.

L’auteur souligne que les grands massacres n’ont pas débuté en 1939 ou en 1941, mais plutôt au début des années trente. À la suite d’une famine délibérée, organisée au nom du marxisme, l’Ukraine s’est alors dépeuplée d’au moins 3 M d’habitants (c’est la «fourchette basse» des estimations en pertes humaines).

La Grande Terreur stalinienne (0,7 M de victimes, mais là aussi, «fourchette basse») qui a suivi, a surtout frappé les minorités nationales : Kazakhs, Biélorusses, «koulaks» ukrainiens (c’est-à-dire la campagne de ce qui est maintenant un pays incertain) et tout ce qui s’apparentait à des Polonais (comme par exemple, par le nom de famille).

Bien que l’auteur n’en fasse pas le coeur de sa démonstration, on peut en déduire qu’avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, ces territoires avaient été occupés par un pouvoir – russe – visant l’assimilation des populations à travers la destruction pure et simple de leurs structures sociales.

Ensuite, pendant la guerre, la Biélorussie a perdu au moins un habitant sur cinq. Saignée à blanc, comme nulle part ailleurs en Europe, ses villes et villages ont été anéantis. Aujourd’hui, ce pays est enfoncé dans un profond marasme politique et économique. Son futur semble être, davantage encore que l’Ukraine, dans les mains de la Russie dont les rêves d’empire sont loin, loin d’être éteints.

Au cours du conflit avec l’Allemagne nazie, l’Ukraine a également payé le prix fort de sa situation géographique : au moins 3,5 M de personnes ont été tuées par les soldats d’Hitler.

L’auteur fait aussi valoir que la Pologne a été un théâtre méconnu, par l’Occident, de l’affrontement entre régimes nazi et soviétique. Par exemple, plus de Polonais auraient péri au cours de l’insurrection de Varsovie que de Japonais sous les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Et ce qu’il faut dire, c’est que les troupes soviétiques avaient, pendant tout ce temps, arrêté leur progression, à portée de jumelles de cette cité en flammes, exemple parfait d’une «complicité belligérante» à laquelle l’auteur fait référence.

Et de la Shoah et de ses 5,7 M de victimes, plus de 4 M sont originaires des «terres de sang». Puisque la population juive d’Europe y était concentrée, elle se trouva ainsi «piégée» par sa situation géographique. Soixante mille Juifs de Russie y auraient trouvé la mort.

L’historien de Yale avance aussi, en se basant sur l’ouverture des archives soviétiques, que le Goulag n’aurait pas été le lieu d’extermination parfois décrit. Neuf fois sur dix, ses prisonniers en seraient revenus vivants.

Comme le dit l’auteur, ces moments d’histoire récente ne font que commencer à être compris.

En se concentrant sur des territoires enclavés entre la Russie et l’Allemagne, l’auteur met en lumière une facette peu connue de la dernière grande guerre. Il contribue également à éclairer le chemin qu’il nous reste encore à parcourir afin de comprendre ce moment au cours duquel une certaine Europe, éduquée, instruite, à «l’avant-garde pour la libération de l’humanité», a basculé dans la folie, le meurtre et le sang.

SNYDER, Timothy, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, 2012, 706 p.

À propos Jean-François Barbe
Bibliothécaire au niveau trois de la Grande Bibliothèque, à la thématique Histoire, sciences humaines et sociales. Chroniqueur «livres» au journal Finance et Investissement.

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