Le guide et la danseuse de R. K. Narayan : l’arroseur arrosé!

Raju se rendit compte très vite que son statut spirituel était rehaussé s’il laissait pousser sa barbe et flotter de longs cheveux sur sa nuque. C’était une anomalie qu’un saint rasé de près et aux cheveux courts! (p. 76)

En cette saison électorale, une fable satirique sur le pouvoir potentiellement retors du discours, où la vanité humaine en prend pour son rhume…

Les éditions Zulma rééditent un classique de la littérature de l’Inde du Sud : Le guide et la danseuse de l’écrivain R. K. Narayan. Disparu en 2001, Narayan compte parmi les grands de la littérature indienne moderne. Si son nom vous est moins connu que d’autres, c’est peut-être parce que son œuvre n’est pratiquement plus disponible en français, d’où l’initiative des éditions Zulma d’en rééditer une grande partie.

Bien que la langue maternelle de l’auteur soit le tamoul, c’est en anglais, langue de l’éducation formelle, qu’il choisit de rédiger l’entièreté de son œuvre (l’Inde fut sous le joug colonial de l’Empire britannique de 1858 jusqu’à son indépendance en 1947). Paru en 1958 dans sa version originale, Le guide et la danseuse fait partie de ce que certains critiques ont appelé le « cycle de Malgudi », soit une série de plus d’une douzaine de romans et de nouvelles se déroulant dans cette région imaginaire, grandement inspirée de la ville natale de l’auteur, Mysore.

Le guide du titre, c’est Raju. Autrefois bien connu des habitants et des visiteurs de Malgudi sous le nom de Raju-du-chemin-de-fer, il sort tout juste de prison au début du récit. À l’heure des bilans, il est décidé à ne pas retourner d’où il vient et trouve plutôt refuge dans un temple désert. C’est là que le destin le trouve : un paysan crédule le prend pour un ascète et, de fil en aiguille, Raju devient malgré lui le (faux) gourou de tout un village.

Oscillant entre présent et passé, la narration nous laisse entrevoir les écueils de son parcours singulier, quasi burlesque. Guide touristique improvisé, menteur impudent, orateur habile, amoureux éperdu et jaloux de Rosie, la danseuse qu’il protège et dont il profite pourtant, Raju est imposteur de métier. Le rôle de swami (maître, en sanskrit), qu’il endosse volontiers afin d’assurer sa subsistance, n’est a priori qu’un autre personnage pour ce manipulateur un peu comique, particulièrement sensible aux attentes de ses disciples.

Dans un style « souple » et imagé, Narayan propose une réflexion sur le fossé existant entre les apparences (la rhétorique!) et les motivations réelles des individus. L’auteur critique par la même occasion la naïveté des masses, cette propension bien humaine à croire au mythe. Ironiquement, l’orgueil de Raju le conduira cette fois à une forme de rédemption : celle du don de soi.

NARAYAN, R. K., Le guide et la danseuse, Paris, Zulma, 2012, 337 p.

Une BD instructive

Pourquoi Guy Delisle a-t-il écrit les Chroniques de Jérusalem? Parce que sa femme, qui travaille pour Médecins Sans Frontières (MSF), a obtenu un contrat d’un an en Israël et qu’il a choisi de la suivre. Il sera, pendant ce temps, l’homme de la maison; celui qui s’occupe des enfants et travaille, dans ses temps libres, à un nouveau projet de bande dessinée.

Il nous raconte donc en images son quotidien avec ses enfants qu’il mène à la garderie en se tapant les bouchons de circulation de Jérusalem. Au cours de l’année, il nous fait part de sa découverte des lieux saints : le mur des Lamentations, l’esplanade des Mosquées avec le Dôme du Rocher, le Saint-Sépulcre, le mont des Oliviers… Il découvre aussi quelques traditions religieuses du pays dont une assez cocasse.

Guy Delisle prend conscience de ce qu’est le fameux mur israélien, érigé depuis 2002 entre les Palestiniens et les Israéliens, long de 730 km et large de 50 à 100 mètres selon les endroits. Un mur de béton, de fils barbelés et de détecteurs électroniques où les portiques (ou « checkpoint ») sont contrôlés par l’armée israélienne. Il dessine ce mur et se fait souvent demander de quitter l’endroit car on n’a pas le droit de s’attarder près du mur. Les gens armés et les contrôles de sécurité sont omniprésents dans le pays, surtout aux abords et à l’intérieur des colonies juives où les visites guidées sont complètement différentes selon l’origine et le point de vue du guide.

Durant son séjour, quelques congrès, expositions de BD et ateliers viennent nourrir le travail de Guy Delisle. Il découvre comment l’attitude des étudiants varie selon les régions. Mais il a peu de temps pour avancer son propre projet de BD.

Entre les enfants, les gens de MSF de passage à l’appartement, le travail exigeant de sa femme et les péripéties du quotidien, le temps lui manque pour dessiner des croquis comme il aime le faire, en se baladant dans le pays. Quoi qu’il en soit, il finira par pondre ses Chroniques de Jérusalem. Il réussira également à nous donner envie de voyager, de faire nous aussi des croquis et de lire d’autres de ses séjours en dessins tels que Chroniques birmanes, Pyongyang et Shenzhen.

DELISLE, Guy, Chroniques de Jérusalem, Paris, Guy Delcourt productions, 2011, 333 p.

La nourriture comme arme de guerre

Les généraux américains ont sonné l’alarme. Chez nos voisins du Sud, un jeune sur quatre, âgé de 17 à 24 ans, est trop gros pour devenir soldat.

Mais comme le montre l’auteure de ce livre, il n’en a pas toujours été ainsi.

Au cours des années trente, et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, les recrues de l’armée japonaise ont combattu la ceinture serrée et le ventre vide.

Ce qui n’était pas le cas dans la Wehrmacht. Cependant, dans l’esprit des dirigeants allemands, italiens et japonais de cette époque, la question de la sécurité alimentaire était liée à un équilibre mondial, dominé par la Grande-Bretagne, qu’ils ne pouvaient pas accepter.

Les perspectives de la pénurie alimentaire comme un des moteurs de la deuxième guerre mondiale, et de la faim comme arme de guerre, sont ici analysées sous toutes leurs coutures par une historienne de métier, tant du point de vue des dirigeants politiques et des armées, que des populations civiles.

Au départ, il faut dire que plusieurs ouvrages comme celui de l’historien français Christian Baechler traitent maintenant de la deuxième guerre mondiale en y intégrant les plans allemands d’extermination – par la faim – des populations d’Europe de l’Est.

L’auteure, qui suit de près les plans d’un expert nazi en agriculture et en ravitaillement du nom d’Herbert Backe, nous amène ainsi en terrain relativement connu. Cet expert prévoyait que 30 millions de Slaves allaient mourir de faim, après l’écroulement de la «vieille grange pourrie» qu’était censé être l’État soviétique. L’explication étant que l’armée allemande devait s’approvisionner à même les ressources locales (la ligne de front a atteint 2,400 kilomètres, sur plus de 1,500 kilomètres de profondeur, avec peu de routes carrossables, ce qui donne une idée de l’enjeu). Et qu’Hitler et l’appareil nazi voulaient huit millions d’hectares à l’Est, rasés de leurs villes et vidés de leurs populations, afin d’y implanter les futurs latifundia des soldats de la Wehrmacht et des «seigneurs» de la SS.

Selon moi, les meilleurs passages du livre portent sur l’empire britannique et sa hiérarchie de la faim, basée sur le rapport de force colonial.

On apprend, par exemple, qu’au moins trois millions d’Indiens du Bengale seraient morts de faim en 1943 et 1944. Churchill avait alors décidé «d’exporter» la famine qui menaçait la métropole. En réponse à l’indignation de certains, le grand dirigeant britannique avait rétorqué que si la faim en Inde était si importante, pourquoi Gandhi était-il toujours en vie? Le racisme de grande puissance se montrait tel quel, à l’état brut.

L’auteure traite également des impacts de l’occupation du sud-est asiatique par l’armée japonaise. Ses victimes de la faim se comptent par millions, mais sans qu’on puisse arriver à des estimations le moindrement précises, en raison du manque de documentation.

Finalement, la description des conséquences de la guerre sur le développement de la production alimentaire à travers le monde et aux États-Unis vaut le détour. On constate que l’industrie agro-alimentaire américaine est sortie grande gagnante du conflit. Les grandes fermes se sont imposées et l’immense pauvreté des campagnes du Sud des États-Unis s’est effacée. Les techniques modernes de conservation et d’entreposage de la nourriture (canettes, nourriture en poudre, séchage à froid) se sont généralisées. Ce qui entraînera ensuite son lot de conséquences négatives sur la santé publique (trop de sel, trop de sucre, trop d’additifs, diabète, problèmes cardiovasculaires et … obésité).

Cet ouvrage a eu beaucoup d’impact en Grande-Bretagne, peut-être en raison des souvenirs encore vivaces des privations de la guerre; le rationnement alimentaire n’ayant pris fin qu’en 1954. Peut-être aussi parce qu’on constate que la métropole a tiré profit de son empire, écornant ainsi le mythe d’une Angleterre seule contre l’agresseur nazi.

Notons également que le livre a retenu l’attention de l’armée canadienne.

Nul doute : les amateurs de bons livres sur l’histoire de la seconde guerre mondiale y trouveront leur compte. À ne pas manquer.

COLLINGHAM, Elizabeth M., The taste of war : World War II and the battle for food, New York, Penguin Press, 2012, 634 p.

Les prénoms formidables de mes héros

S’il y a une littérature où les prénoms des héros ont marqué leurs lecteurs, c’est bien celle de la littérature jeunesse. Souvenez-vous d’Alice, de Sylvie, de Martine, de Bob (Morane, évidemment); puis de Rosalie, d’Ani (Croche), de Bébert, de Harry…

Aussi, en cette période de recherche active d’un prénom pour une petite personne qui naîtra ce printemps, j’ai eu envie d’explorer un autre répertoire que celui dressé par la Régie des rentes du Québec. Celui de ma bibliothèque.

Dans ce billet, je vous présente cinq personnages. Cinq héros pour cinq prénoms, dont la simple évocation m’amène dans un espace de grand bonheur.

Ernest et Victoire

Ces deux-là, je les mets ensemble. Parce qu’ils sont dans le même livre : Lettres d’amour de 0 à 10. Le livre s’ouvre sur Ernest et l’appartement de sa grand-mère, avec laquelle il vit. Un appartement bien sombre, bien triste, sans téléviseur; avec un téléphone, mais qui ne sonne presque jamais.

Et puis, un jour, à l’école, arrive Victoire! VICTOIRE! Pétillante d’énergie et d’enthousiasme! Qui a non pas sept frères ou sœurs, mais quatorze! Qui décide, sans nécessairement consulter Ernest, qu’un jour (pas tout de suite, ils ont seulement dix ans) ils se marieront. Et surtout, Victoire qui fait découvrir à Ernest et à sa grand-mère les croissants et les pains au chocolat.

Un roman pour les romantiques à partir d’une dizaine d’années…

Tobie (et Vango)

J’ai dû dire au moins des dizaines de fois, très sérieusement, que s’il existait réellement, j’épouserais Tobie Lolness, le grand héros de Timothée de Fombelle. Encore eut-il fallu qu’il ait plus de douze ans, ne vive pas dans un arbre… et mesure plus d’un millimètre et demi. Ces faits rendant mon mariage avec Tobie impossible, j’ai évité une grande jalousie à l’endroit d’Elisha et je me suis passionnée pour leur incroyable histoire.

Quelques années plus tard, de Fombelle récidive avec un autre grand personnage romanesque : Vango. Un peu plus âgé que Tobie, Vango, lui, a seize ans. Il est aussi de taille normale (humaine) et le roman s’ouvre à Paris (une « vraie » ville). Très rapidement, l’action déboule et on s’aperçoit que notre héros est traqué de tous, sans que lui-même sache pourquoi. Vango fuit par mer, par terre et par air dans les îles siciliennes, en Allemagne, en Amérique, en Russie, en Écosse. Je suis « littérairement » retombée amoureuse, comme je ne l’avais pas été depuis Tobie.

Deux romans en deux tomes, pour les lecteurs à partir de douze ans.*

(Et puis, en octobre de l’année dernière, dans le cadre des rencontres du Centre québécois de ressources en littérature pour la jeunesse, j’ai interviewé leur créateur, Timothée de Fombelle. Une heure et demie formidable, pleine de rires et d’anecdotes! Mais à ce moment-là, j’avais déjà plus envie d’en épouser un autre…)

Anatole

Anatole, il a une ficelle attachée à son poignet. Et au bout de cette ficelle, une petite casserole qui ne se détache pas, qu’il traîne toujours derrière lui et qui l’encombre énormément. Cette casserole, les gens ne voient que ça chez lui. On le trouve bizarre. On ne voit pas tous ses talents, ses belles qualités. Mais un jour, il croise une personne un peu comme lui, qui a elle aussi sa petite casserole au bras. Plus grande qu’Anatole, elle lui apprend à vivre avec sa casserole, à s’en faire même un atout.

Un album tout en finesse, qui aborde la thématique de la déficience intellectuelle, sans jamais la nommer. La dernière image/texte de ce livre est sans doute ce que j’ai lu/vu de plus poignant en littérature jeunesse. Un grand battement de cœur.

La petite personne au creux de mon ventre ne s’appellera pas Tobie, Ernest, Victoire ou Anatole. Mais elle (ou lui!) fera très certainement leur connaissance, un jour, bientôt. Ils l’attendent dans sa bibliothèque.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome I : La vie suspendue, Paris, Gallimard, 2006, 311 p.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome II : Les yeux d’Elisha, Paris, Gallimard, 2007, 343 p.

*Tobie Lolness a été réédité en un seul volume qui comprend les deux tomes de la série.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome I : Entre ciel et terre, Paris, Gallimard.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome II : Un ciel sans royaume, Paris, Gallimard.

MORGENSTERN, Susie, Lettres d’amour de 0 à 10, Paris, L’école des loisirs, coll. « Medium », c1996, 210 p.

CARRIER, Isabelle, La petite casserole d’Anatole, Paris, Bilboquet, 2009.

Apparences trompeuses

Nick et Amy Dunne forment un jeune couple new-yorkais en amour. Mais la crise économique frappe : les deux journalistes sont mis à pied à quelques mois d’intervalle. Frustré et déprimé, Nick demande à Amy de le suivre au Missouri afin qu’ils s’établissent dans sa ville natale. Il réalise son rêve d’être propriétaire d’un bar et se trouve un emploi comme professeur au collège du coin. Mais ces changements ne ramènent pas le bonheur dans la demeure des Dunne. Le livre s’ouvre sur la journée de leur cinquième anniversaire de mariage, la journée où Amy disparaît.

On découvre le passé des personnages grâce au journal d’Amy : sa rencontre avec Nick dans une fête sept ans plus tôt, les premières années de leur couple, leur désarroi quand ils sont frappés par le chômage, leur relation qui s’envenime, le déménagement dans le Midwest. Ces chapitres alternent avec le récit de Nick, au présent, qui vit les événements suivant la disparition d’Amy.

Au fur et à mesure que l’action se déroule, au présent et au passé, on constate que Nick a de sérieux ennuis. Il est en effet le suspect numéro un dans la disparition de sa femme. Il n’a pas d’alibi le matin où elle a été vue pour la dernière fois et la scène du crime, dans la maison familiale, semble avoir été trafiquée pour donner l’illusion d’un enlèvement par un intrus. De plus, selon ce qu’écrit Amy dans son journal, Nick était devenu violent avec elle au cours des derniers mois.

Dans la première partie de Gone Girl, l’auteure Gillian Flynn, dresse adroitement le portrait psychologique de ces deux personnages si différents : elle, fidèle, à l’écoute, ayant espoir que son mariage s’améliorera; lui, déprimé, détaché, entretenant une maîtresse. Quoique tous les éléments de la disparition d’Amy incriminent Nick, on attend avec impatience le vrai dénouement de l’histoire.

Or, la deuxième partie du livre est très décevante et, surtout, prévisible. L’auteure détruit tout ce qu’elle a construit en première partie. On se retrouve à un autre endroit, dans un état d’esprit opposé et où les intentions sont inversées. Le lecteur de romans policiers s’attend à être trompé, c’est ce qui rend ce genre de lectures captivantes. Il est par contre trop facile de créer des personnages pour ensuite les transformer complètement afin de justifier l’action.

Gillian Flynn a eu beaucoup de succès avec ses romans précédents, Sharp Objects et Dark Places (Sur ma peau et Les lieux sombres). Et peut-être qu’à la lecture de toute son oeuvre, on comprend mieux son univers.

Ceux d’entre vous qui avez lu Les apparences (ou Gone Girl), que pensez-vous du dénouement, facile ou intelligent?

__________________________________________

FLYNN, Gilian. Les apparences. Paris : Sonatine, 2012.

FLYNN, Gillian. Gone Girl : A Novel. New York : Crown, 2012.