La nourriture comme arme de guerre

Les généraux américains ont sonné l’alarme. Chez nos voisins du Sud, un jeune sur quatre, âgé de 17 à 24 ans, est trop gros pour devenir soldat.

Mais comme le montre l’auteure de ce livre, il n’en a pas toujours été ainsi.

Au cours des années trente, et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, les recrues de l’armée japonaise ont combattu la ceinture serrée et le ventre vide.

Ce qui n’était pas le cas dans la Wehrmacht. Cependant, dans l’esprit des dirigeants allemands, italiens et japonais de cette époque, la question de la sécurité alimentaire était liée à un équilibre mondial, dominé par la Grande-Bretagne, qu’ils ne pouvaient pas accepter.

Les perspectives de la pénurie alimentaire comme un des moteurs de la deuxième guerre mondiale, et de la faim comme arme de guerre, sont ici analysées sous toutes leurs coutures par une historienne de métier, tant du point de vue des dirigeants politiques et des armées, que des populations civiles.

Au départ, il faut dire que plusieurs ouvrages comme celui de l’historien français Christian Baechler traitent maintenant de la deuxième guerre mondiale en y intégrant les plans allemands d’extermination – par la faim – des populations d’Europe de l’Est.

L’auteure, qui suit de près les plans d’un expert nazi en agriculture et en ravitaillement du nom d’Herbert Backe, nous amène ainsi en terrain relativement connu. Cet expert prévoyait que 30 millions de Slaves allaient mourir de faim, après l’écroulement de la «vieille grange pourrie» qu’était censé être l’État soviétique. L’explication étant que l’armée allemande devait s’approvisionner à même les ressources locales (la ligne de front a atteint 2,400 kilomètres, sur plus de 1,500 kilomètres de profondeur, avec peu de routes carrossables, ce qui donne une idée de l’enjeu). Et qu’Hitler et l’appareil nazi voulaient huit millions d’hectares à l’Est, rasés de leurs villes et vidés de leurs populations, afin d’y implanter les futurs latifundia des soldats de la Wehrmacht et des «seigneurs» de la SS.

Selon moi, les meilleurs passages du livre portent sur l’empire britannique et sa hiérarchie de la faim, basée sur le rapport de force colonial.

On apprend, par exemple, qu’au moins trois millions d’Indiens du Bengale seraient morts de faim en 1943 et 1944. Churchill avait alors décidé «d’exporter» la famine qui menaçait la métropole. En réponse à l’indignation de certains, le grand dirigeant britannique avait rétorqué que si la faim en Inde était si importante, pourquoi Gandhi était-il toujours en vie? Le racisme de grande puissance se montrait tel quel, à l’état brut.

L’auteure traite également des impacts de l’occupation du sud-est asiatique par l’armée japonaise. Ses victimes de la faim se comptent par millions, mais sans qu’on puisse arriver à des estimations le moindrement précises, en raison du manque de documentation.

Finalement, la description des conséquences de la guerre sur le développement de la production alimentaire à travers le monde et aux États-Unis vaut le détour. On constate que l’industrie agro-alimentaire américaine est sortie grande gagnante du conflit. Les grandes fermes se sont imposées et l’immense pauvreté des campagnes du Sud des États-Unis s’est effacée. Les techniques modernes de conservation et d’entreposage de la nourriture (canettes, nourriture en poudre, séchage à froid) se sont généralisées. Ce qui entraînera ensuite son lot de conséquences négatives sur la santé publique (trop de sel, trop de sucre, trop d’additifs, diabète, problèmes cardiovasculaires et … obésité).

Cet ouvrage a eu beaucoup d’impact en Grande-Bretagne, peut-être en raison des souvenirs encore vivaces des privations de la guerre; le rationnement alimentaire n’ayant pris fin qu’en 1954. Peut-être aussi parce qu’on constate que la métropole a tiré profit de son empire, écornant ainsi le mythe d’une Angleterre seule contre l’agresseur nazi.

Notons également que le livre a retenu l’attention de l’armée canadienne.

Nul doute : les amateurs de bons livres sur l’histoire de la seconde guerre mondiale y trouveront leur compte. À ne pas manquer.

COLLINGHAM, Elizabeth M., The taste of war : World War II and the battle for food, New York, Penguin Press, 2012, 634 p.

À propos Jean-François Barbe
Bibliothécaire au niveau trois de la Grande Bibliothèque, à la thématique Histoire, sciences humaines et sociales. Chroniqueur «livres» au journal Finance et Investissement.

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