Semer à tous vents

Le hasard a joué en ma faveur au cours des premiers mois de ce bel automne. Mon univers livresque s’est enrichi de plusieurs petites perles lors de mes récentes explorations et, n’arrivant pas à choisir celle dont je vous parlerais dans le présent billet, j’ai penché pour la voie de la facilité : je vous entretiendrai de toutes.

Première perle, donc, sur mon parcours : un petit ouvrage de la jeune maison d’édition De ta Mère, Les Cicatrisés de Saint-Sauvignac. De ta Mère se targue de proposer des textes novateurs dans des formes littéraires qui sortent des modèles traditionnels et, visiblement, les Cicatrisés font honneur à cette mission. On a ici affaire à un roman à huit mains, soit un auteur différent pour chacun des quatre chapitres. Quatre voix, mais un seul récit qui possède une belle unité de ton malgré la polyphonie des plumes. Chaque chapitre marque en fait le passage d’une saison dans la vie des écoliers du village de Saint-Sauvignac. Le rêve commun de ces enfants – pouvoir occuper tout leur été à dévaler la fameuse « Calabraise » – tourne au cauchemar lorsqu’on découvre, trop tard, que la glissade fétiche du nouveau parc aquatique municipal est défectueuse. Après avoir refermé ce livre, l’idée que vous vous faites d’un simple clou, et de la menace qu’il peut représenter, ne sera plus la même, j’en fais le pari! Parodie sur la ségrégation et sur le sentiment de culpabilité sociale, les Cicatrisés nous présentent aussi les petits combats d’une enfance hors norme, dans un monde où les adultes rivalisent de sottises et d’idioties.

Mon deuxième coup de cœur ne relève pas du domaine de la fiction. La revue l’Inconvénient analyse les courants de pensée actuels et questionne les idées reçues par le biais de la littérature. Ses numéros thématiques proposent à la une des titres tels que « Du bon usage du roman », « Essai de critique non constructive » ou encore « Anatomie de l’homme cynique », illustrant bien le ton privilégié par la rédaction pour examiner les évènements de l’actualité culturelle, sociale, politique.

Afin de célébrer la parution de leur 50e numéro, les rédacteurs de l’Inconvénient ont récemment publié un recueil des meilleurs « bogues » parus dans leurs pages depuis la naissance de la revue. Mais que sont les « bogues », demanderez-vous? Il s’agit en fait de brefs traits d’humeur insérés à la fin de chaque numéro, où les rédacteurs tirent à vue sur toutes les absurdités (bien réelles) dont ils ont été témoins. Que ce soit pour nous entretenir d’une décision gouvernementale, d’un slogan publicitaire entendu dans les médias, d’un comportement humain envers un animal ou de la manière de créer une œuvre d’art pseudo contemporaine, les auteurs usent avec talent de différentes figures de style pour nous emmener graduellement à prendre conscience de l’absurdité de certains faits de société. Jubilatoire. Le recueil est trop court, on en redemande.

Puis ma dernière perle, et non la moindre, est le dernier roman d’Alain Beaulieu, Quelque part en Amérique. Déjà une dizaine de romans à son actif, autant de recueils de nouvelles, quelques pièces de théâtre, des prix littéraires pour consacrer le tout : mais qu’est-ce qui m’a retenue si longtemps d’ouvrir un livre de Beaulieu? Le hasard, la beauté d’une page couverture peut-être (je l’avoue, je suis de celles qui craquent pour les qualités esthétiques d’un bouquin), le thème alléchant d’une Amérique délinquante : un confluent de facteurs, je crois, m’ont finalement amenée à poser les yeux sur les premières phrases de ce roman, et à ne plus le quitter pendant les trois jours qui ont suivi. Dès la deuxième page, on s’enfonce déjà dans le récit. Pas de longue mise en contexte, pas de description nuancée des splendides paysages américains; pas d’arbre généalogique des personnages non plus, ni de métaphore stylistique. Non, rien de tout cela. Plutôt de l’intrigue, de l’action, de la vie, brute. Il me serait difficile de vous parler de l’intrigue du roman sans en dévoiler quelques moments clés. Sachez seulement qu’une femme noire et son petit garçon, récemment exilés aux États-Unis (en provenance d’un pays qui n’est jamais nommé), tentent de se refaire une vie dans ce pays grand et riche qui leur donne l’espoir d’un recommencement. Ils seront trompés par ceux à qui ils faisaient confiance, mais croiseront aussi la lumière réconfortante d’une âme intègre. Un roman sur le courage d’une mère, et sur les travers d’un pays où l’humain est encore, parfois, une marchandise qui peut attiser la convoitise.

Sur ce, je vous laisse le mot de la fin : à vous de choisir votre perle ou de nous proposer un autre petit bijou sur cette tribune.

BERTHIAUME, Sarah, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Mathieu Handfield ,  Les cicatrisés de Saint-Sauvignac, Montréal : Ta mère, 2011.

BÉLISLE, Mathieu [et al.],  Les inconvénients du progrès : 50 raisons de ne pas se réjouir trop vite, Montréal : L’Inconvénient, 2012.

BEAULIEU, Alain, Quelque part en Amérique, Montréal : Druide, 2012.

À propos Caroline Fortin
Depuis qu’elle a l’âge de faire des choix, les livres et la littérature ont fait partie de sa vie. Après un passage initiatique de quelques années dans le monde de la librairie, sa piqûre pour le livre s’est ensuite concrétisée dans une suite de programmes d’étude abordant le livre sous ses mille et une facettes : études littéraires, bibliothéconomie, édition et librairie. Elle passe maintenant le plus clair de son temps à acquérir des livres sous toutes ses formes, que se soit pour son propre bénéfice ou pour celui de la Grande bibliothèque.

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