Joukov, fossoyeur de la Wehrmacht

Amorcées avec le débarquement de Normandie, les grandes offensives alliées ne débutent qu’en 1944. Pendant trois ans, de 1941 à 1944, l’Union soviétique affrontera, seule, l’Allemagne nazie. Si l’Armée rouge était tombée, un génocide d’une ampleur inouïe, visant les Polonais, les Russes, les Biélorusses, possiblement les Ukrainiens, et à coup sûr la totalité de la population juive de l’Europe occupée, aurait radicalement transformé le Vieux Continent et par conséquent le monde dans lequel nous vivons.

Oui, nous dit l’auteur de ce livre, l’Union soviétique a payé le prix fort pour ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire à la Pyrrhus : 25 millions de morts, le tiers de l’économie partie en fumée et des milliers de villes et de villages réduits en cendres. Mais face à la perspective d’un empire nazi et en raison de la situation générale de l’Union soviétique de l’époque, il n’y avait pas, selon l’auteur, d’autre alternative.

Cette biographie nous présente donc Gueorgui Konstantinovitch Joukov comme étant le « général de Staline », le pivot des grandes batailles décisives contre la Werhmacht et finalement, le « maréchal de la Victoire » contre le nazisme. Une victoire qui appartient avant tout à l’Armée rouge, responsable de 90% de la totalité des pertes essuyées par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La première des grandes victoires de Joukov survient en août 1939. Les Japonais sont battus près de la rivière Khalkin Gol, à la frontière de la Mandchourie et de la Mongolie. L’issue de cette obscure bataille est très lourde de conséquences, puisqu’après l’attaque allemande de juin 1941, les Japonais n’ouvriront pas de second front en Russie. Explication : l’armée japonaise avait alors renoncé à l’Extrême-Orient russe et à la Sibérie et avait plutôt choisi de dépouiller les Français, les Britanniques et les Hollandais de leurs conquêtes coloniales d’Asie du Sud-Est – avant de prendre la très mauvaise décision d’attaquer les Américains à Pearl Harbor.

La seconde grande intervention de Joukov réside dans la défense au pied levé de Léningrad, menacée d’écroulement dans la foulée de l’Opération Barbarossa.

Joukov organisera ensuite la défense de Moscou, ainsi que sa contre-attaque. Il était minuit moins une : la Wehrmacht n’était plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale, en proie à la panique.

Le dirigeant militaire orchestrera ensuite les magistrales victoires de Stalingrad et de Koursk, lieu de la plus importante bataille de blindés du vingtième siècle et de la dernière grande offensive allemande. De même, il enveloppera et détruira en Biélorussie le groupe d’armée « centre » de la Werhmacht, le plus considérable, avec ses 400,000 soldats restants, des trois groupes d’armées qui avaient envahi le pays. Finalement, il prendra Berlin.

En raison de sa longue expérience de situations critiques, de sa vision stratégique, de ses nerfs d’acier, de sa détermination et de son énergie hors du commun qui ont inspirés un pays et son armée, l’auteur estime que Joukov a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, toutes nationalités confondues, supérieur aux Eisenhower, Patton et Montgomery.

Le contexte si particulier du stalinisme ajoute énormément à ces mérites. Car le régime n’hésitait pas à arrêter et à faire fusiller au moindre soupçon. Exemple parmi d’autre, Konstantin Rokossovski est devenu l’un des principaux généraux de l’Armée rouge après avoir été libéré de prison en 1940 et y avoir été torturé pendant trois ans. Tous savaient à quoi s’en tenir.

Cependant, les relations entre Staline et Joukov semblent avoir été caractérisées par le respect mutuel. Comme les autres, Joukov craignait Staline. Toutefois, il avait une haute opinion en ses capacités et l’audace de défendre ses idées. Et contrairement à Hitler, Staline a rapidement su reconnaître le talent de ses généraux et leur donner une bonne marge de manoeuvre. Staline devait cependant être constamment informé et prendre les décisions finales. Joukov a su s’y adapter. En outre, ce dernier devait tout à un régime qui avait créé une nouvelle élite en puisant dans les milieux pauvres – et même très pauvres – dont il était lui-même issu. Cette élite s’était hissée à travers un processus sanglant de « purges » des dirigeants déjà en place. Et comme le montre l’auteur, Joukov a participé aux purges staliniennes. Authentique « fils du régime », Joukov a bel et bien été le « général de Staline ».

Même si le maréchal de la Victoire semble avoir trouvé l’amour auprès d’une femme de près de trente ans sa cadette, ses années d’après-guerre n’ont pas été particulièrement heureuses. Les intrigues politiques l’ont dépassé et l’ont laissé sur la touche. En revanche, le régime avait cessé de dévorer ses enfants et Joukov est mort de sa belle mort, en 1974.

Joukov est l’une des rares figures publiques faisant l’unanimité de la Russie actuelle. Sa statue, qui rappelle sa magnifique traversée en cheval blanc lors de la parade de la victoire de 1945, a été installée à l’entrée du Kremlin.

Rédigé avec un réel talent de vulgarisation par un historien militaire connaisseur des réalités de l’époque, ce livre plaira à ceux qui veulent en savoir davantage sur un personnage clé très peu connu, étant donné que notre mémoire se construit surtout à partir de livres, de films et de séries télévisées comme Band of Brothers qui reflètent pour la plupart des expériences d’une tout autre nature.

ROBERTS, Geoffrey, Stalin’s general : the life of Georgy Zhukov, New York, Random House, 2012, 375 p.

À propos Jean-François Barbe
Bibliothécaire au niveau trois de la Grande Bibliothèque, à la thématique Histoire, sciences humaines et sociales. Chroniqueur «livres» au journal Finance et Investissement.

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