Patti et Robert pour la vie

Just Kids est le récit autobiographique que Patti Smith a publié en 2010 et pour lequel elle a remporté le National Book Award. Le livre est centré sur sa relation avec Robert Mapplethorpe, le photographe américain, qu’elle rencontre à New York en 1967 alors qu’ils sont de jeunes artistes pratiquement itinérants.

Poursuivant tous deux le même objectif, vivre de leur art à New York, ils emménagent ensemble et survivent avec le seul salaire de Smith, employée chez un éditeur. Smith aime décrire en détail leurs maigres possessions d’alors, leur logis, les activités simples qui les distraient et, surtout, leur art. Elle parle de l’évolution artistique de Mapplethorpe, du collage à la photographie, et de la sienne, du dessin à la poésie et la musique.

La relation entre Smith et Mapplethorpe finit par se détériorer. Mais l’aveu de l’homosexualité de ce dernier ouvre la porte à une amitié profonde entre eux. Ils rencontrent, au fil du temps, des compagnons avec qui ils partagent leur vie respective, mais ils gardent l’un pour l’autre une affection qui est palpable dans ce livre et qui perdure jusqu’au décès de Mapplethorpe, mort du sida en 1989.

Les admirateurs de Patti Smith se régaleront de ces anecdotes : la vie à la chambre 204 du Chelsea Hotel, ses échanges avec Janis Joplin, les soirées chez Max’s, la séance de photo pour la couverture de Horses. En fait, la magie de Smith tient au fait qu’on peut facilement apprécier son récit sans connaître l’artiste. Smith est avant tout une poète et ses mots enchantent.

Smith a récemment annoncé qu’elle écrirait une suite à Just Kids. On ne peut qu’espérer un aussi beau livre que celui-ci.

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SMITH, Patti, Just Kids, New York, Ecco, 2010, 278 p.

SMITH, Patti, Just Kids, Paris, Denoël, 2010, 323 p.

Les États-Unis, en déclin?

On a parfois l’impression que les Québécois et les Américains vivent sur deux planètes différentes.

Prenons les impôts. Où ailleurs qu’aux États-Unis passerait-on un référendum réellement passionné, comme à Atlanta l’été dernier, sur l’opportunité de hausser la taxe de vente de 0,01$ pendant dix ans?

Oui, vous avez bien lu. Un cent sur un dollar … afin de financer la rénovation et l’expansion d’un réseau autoroutier à deux doigts de l’asphyxie. Car telle était la finalité de l’exercice, puisqu’à l’image de bien des régions américaines où les grandes routes ont été construites au temps d’Einsenhower, les voitures et les camions remorques du «juste-à-temps» se suivent en d’immenses caravanes, du matin au soir, provoquant de perpétuelles congestions.

Un important économiste du pays de l’Oncle Sam a d’ailleurs senti la nécessité de titrer son dernier livre The price of civilization. Il y explique que les impôts servent ni plus ni moins qu’à … «acheter la civilisation». Car c’est avec les impôts, dit-il, que se développent les infrastructures routières et ferroviaires, la santé publique, l’éducation, la formation professionnelle, la recherche et développement. Or, comme le note Jeffrey Sachs, célèbre pour ses «thérapies de choc» en Russie et en Amérique latine, les contribuables américains sont en «révolte fiscale» permanente, ce qui oblige Washington à emprunter de plus en plus d’argent.

Certains pensent que l’Oncle Sam finira par trouver l’issue en faisant tourner sa planche à billets à pleine vapeur, comme à la belle époque de la République de Weimar. Et qu’à cause de l’hyperinflation qui en résulterait, la dette rétrécirait comme peau de chagrin, appauvrissant les acheteurs – surtout étrangers! – d’obligations et de bons du Trésor des États-Unis qui se feraient de nouveau avoir, comme certains s’étaient fait rouler dans la farine avec le fameux «papier commercial». L’immensité de la dette est l’un des arguments choc des prophètes du «déclin» des États-Unis.

Sans répondre directement aux interrogations sur la dette, Daniel Gross s’oppose toutefois au diagnostic «décliniste». Ce journaliste spécialisé en économie montre, de façon convaincante, que les choses ont beaucoup changé depuis la crise financière de 2008-2009. Les entreprises américaines se sont restructurées, le pays est en pleine réindustrialisation, les exportations ont rebondi et les États-Unis sont redevenus le lieu le plus attractif de la planète pour les investissements étrangers.

Débordant d’un optimisme typiquement américain, l’auteur met beaucoup l’accent sur la capacité de son pays à se «reconstruire» en raison d’attitudes culturelles, d’une énergie particulière et de façons à la fois déterminées et audacieuses d’envisager les choses.

Un chapitre portant sur l’exploitation du pétrole dans le Dakota du Nord (capitale : Bismarck) l’illustre à merveille. L’or noir y est extrait par fracturation hydraulique. Cette technique a suscité un boom économique d’une ampleur telle que le Dakota du Nord a créé un fonds souverain pour le bénéfice futur de ses citoyens, un peu à l’instar du Fonds des générations du gouvernement du Québec.

Un de mes auteurs préférés, le prolifique et toujours stimulant Patrick Artus, estime que l’exploitation du gaz de schiste, également extrait par fracturation hydraulique, constitue une arme décisive aux mains de nos voisins du Sud dans l’arène sans pitié qu’est le marché économique mondial. Étant peu coûteux à produire, le gaz de schiste procurera aux États-Unis, selon Patrick Artus, l’équivalent d’une poussée de 2,5 points du PIB. En conséquence, il considère que l’année 2014 sera celle de l’Oncle Sam.

Les États-Unis, en déclin? Comme on le voit, la question comporte plus d’une facette et elle ne se répondra pas aujourd’hui. À l’image d’une requête sur Google qui produirait plus de cinquante-deux millions de résultats, il y a vraiment beaucoup à dire … et à lire! Soyez assurés que nous y reviendrons. Entre-temps, n’hésitez pas à partager vos lectures sur ce sujet des plus fascinants en cliquant sur le lien Laisser un commentaire.

GROSS, Daniel. Better, stronger, faster : the myth of American decline and the rise of a new economy, New York, Free Press, 2012, 260 p.

Lettres urbaines

Beaucoup mieux que d’autres villes américaines, Montréal possède ce don singulier d’aviver les élans créateurs chez des écrivains de tous les horizons. N’est-elle pas pourtant une cité insaisissable, qui peut surprendre par ses inégalités, par son inconstance, par la diversité de son architecture, de sa composition sociale et linguistique? Nous pouvons être étonnés que notre incapacité à tracer un portrait homogène de la métropole soit au contraire, pour les écrivains, une source même de stimulation.

Dans Montréal à l’encre de tes lieux, Florence Meney, chef de pupitre à Radio-Canada, a rassemblé les réflexions de vingt auteurs d’ici et d’ailleurs autour d’un thème commun : Montréal. Témoignage éloquent de la richesse littéraire de la ville, cet ouvrage remarquable rend hommage au pouvoir évocateur d’une métropole protéiforme, vibrante. Chacun des auteurs qu’elle a conviés a choisi un lieu qui le représente bien ou qui a une signification particulière dans son parcours. Dans des entrevues habilement conduites, elle les a emmenés tour à tour à lui confier des réflexions intimes sur ces endroits qui les ont marqués. Pour illustrer son livre, Florence Meney s’est adjoint le photographe Luc Lavigne; il a su établir une complicité espiègle et sincère avec les auteurs pour réaliser des photos remarquables de sensibilité. On a en main un bouquin magnifique, qui nous fait redécouvrir de grandes plumes, et revisiter des coins peut-être un peu oubliés de Montréal, mais combien significatifs.

C’est dans les ruelles de Rosemont que Michel Rabagliati a passé son enfance à pédaler ses premières découvertes de la vie urbaine. Grâce à la liberté que sa mère lui a laissée dès son plus jeune âge, il a pu parcourir la ville dans tous les sens et développer un attachement quasi viscéral à Montréal. Il a ensuite transposé sur papier la nostalgie de ce passé heureux, à l’ombre d’une vie de quartier paisible qui lui a permis de se fabriquer une sagesse bien personnelle du quotidien. Michel Rabagliati est imprégné des lieux qui l’ont vu grandir  – c’est d’ailleurs pourquoi il a choisi le Dairy Queen de Rosemont comme lieu symbolique –, et il ne cherche pas à aller au-delà, car il n’est ni homme d’exploration ni homme de célébrité. Rester bien ancré dans son milieu de vie, comprendre le rythme des gens qu’il côtoie chaque jour, apprécier la beauté tangible et délicate d’un quartier populaire, voilà qui le comble et qui suffit à stimuler sa fibre créatrice. Au grand bonheur de ses lecteurs.

Je parle des gens que je connais. Sinon je me sens comme un imposteur. Si je les connais bien, je vais pouvoir les décrire bien.

Chrystine Brouillet a, pour sa part, élu le parc Lafontaine comme icône de ses affections montréalaises. Elle a d’ailleurs fait l’acquisition d’une maison juste en face du parc, et elle va s’y balancer quotidiennement, une habitude qui lui permet de prendre l’air tout en dressant le bilan de sa journée, et de faire le vide après les efforts intellectuels de l’écriture. L’auteure a longtemps habité Québec, Paris pendant une dizaine d’années, mais elle avoue son faible pour Montréal. C’est son hétérogénéité et son multiculturalisme qui en font le charme, selon elle.

C’est une ville très morcelée, très différente d’un quartier à l’autre. On ne dirait pas qu’il y a une pensée architecturale cohérente à Montréal. Mais d’un autre côté, et ce n’est pas rien, c’est aussi le charme, l’espèce de délinquance de Montréal. Où ailleurs qu’à Montréal, dites-moi, trouve-t-on cette diversité?

Le restaurant Da Giovanni, sur la rue Sainte-Catherine, évoque pour l’auteur de la fameuse série Amos Daragon des moments forts de son enfance. Originaire de Shawinigan, Bryan Perro nous parle avec enthousiasme de la joie que représentait pour lui la virée annuelle au Forum de Montréal avec père et mère, afin d’assister à une belle joute du Canadien, périple qui débutait infailliblement par un repas au coloré Da Giovanni. Ces lieux furent ses premiers contacts avec « la grande ville » et ils occupent aujourd’hui une place prépondérante dans son imagerie personnelle.

Et beaucoup d’autres écrivains nous rappellent ainsi des symboles montréalais qui peuvent nous être familiers, mais pas toujours. Les choix sont éclectiques et la diversité des lieux sélectionnés par les auteurs est symptomatique du potentiel immense de Montréal, de sa richesse évocatrice. Stéphane Bourguignon nous parle de la gare de Ville Mont-Royal et des déplacements qui ont caractérisé sa jeunesse; Suzanne Jacob adore ses longues marches philosophiques au cimetière du Mont-Royal, tandis qu’Yves Beauchemin raconte la jubilation qu’il éprouve à épier les conversations, les petits instants de vie, à la station de métro Berri-UQAM. Michel Tremblay est évidemment bien présent et a choisi, lui, le Monument-National, témoin de plusieurs moments clés de son parcours de dramaturge. Et Laferrière dans son carré St-Louis, et Marc Lévy à l’hôtel Place d’Armes, et Claude Jasmin dans l’exotisme de son Chinatown, et tant d’autres encore…

La ville devient à travers eux l’objet scruté, le filigrane de l’histoire racontée, ou mieux encore l’essence même de l’œuvre littéraire. Meney et Lavigne ont réussi le pari impossible de tracer un portrait unifié de Montréal, le portrait d’une ville qui sait provoquer l’imagination, et la nourrir inlassablement…

MENEY, Florence, Montréal, à l’encre de tes lieux, Montréal, Québec Amérique, 2008.

Qu’arrive-t-il à Lulu?

Dans la quarantaine, Lulu est mère de trois enfants : deux jeunes garçons et une ado. Elle est aussi la femme d’un homme colérique qui a un penchant pour l’alcool.

Un jour, après une entrevue d’embauche, Lulu téléphone à son sympathique mari pour lui raconter comment l’entrevue s’est déroulée, puis elle décide de ne pas rentrer à la maison immédiatement.

De fil en aiguille, l’absence de Lulu se prolonge. Elle part en cavale pour se donner l’oxygène qui lui manque dans sa vie familiale et fait des rencontres surprenantes. Elle ne cherche rien de particulier, sauf l’évasion.

Pendant ce temps, sa famille et ses amis s’inquiètent. Ce sont eux, réunis autour d’une table, qui nous racontent l’escapade de Lulu, car deux d’entre eux l’ont revue. Mais voyant Lulu transformée, ils n’ont pas réussi à la convaincre de revenir au bercail.

Nous, lecteurs, sommes complètement accros au destin de cette Lulu que nous connaissons à peine. Que va-t-il lui arriver?

Histoire captivante, Lulu, femme nue : un récit, est une bande dessinée en deux tomes d’Étienne Davodeau; elle sera bientôt portée au grand écran (http://lulufemmenuelefilm.wordpress.com/).

Une femme ordinaire qui a atteint ses limites, un scénario bien ficelé et une forme narrative originale remplie de rebondissements : voilà de quoi combler la lectrice que je suis et attiser ma curiosité pour découvrir d’autres histoires du même cru. On trouve à la Grande Bibliothèque vingt-deux ouvrages de cet auteur français, soit comme auteur unique, soit comme collaborateur.

Né en 1965 dans les Mauges de parents ouvriers, Étienne Davodeau a étudié les arts plastiques et fondé le studio Psurde avec d’autres passionnés de BD pour publier ses premiers travaux, aujourd’hui introuvables. La première publication officielle d’Étienne Davodeau remonte à 1992. Depuis, il n’a cessé de raconter la vie tumultueuse des gens ordinaires à travers ses bandes dessinées.

DAVODEAU, Étienne, Lulu, femme nue: un récit, Paris, Futuropolis, 2008.

Quelle juste part?

« La production de richesses étant une affaire collective et non individuelle, il revient à la société de choisir la redistribution qui est la plus susceptible de lui permettre d’atteindre ses objectifs. » (p. 12)

Les militants d’Occupy Wall Street et tous ceux qui les ont suivis ailleurs sur la planète ont-ils raison de s’indigner? Les inégalités économiques qu’ils dénoncent ne sont-elles pas inévitables puisque certains travaillent plus fort et produisent plus que d’autres? La société ne doit-elle pas s’accommoder de ces inégalités pour continuer de profiter des avantages de l’économie de marché? Comment assurer une redistribution des richesses sans brimer les libertés individuelles?

Dans leur court essai La juste part, David Robichaud et Patrick Turmel, professeurs de philosophie respectivement à l’Université d’Ottawa et à l’Université Laval, ont voulu « dépasser une conception étroitement économiste de la juste part » (p. 91) et répondre à ces questions en s’attaquant à quelques mythes.

Je produis ce bien, j’en suis propriétaire, je dois en récolter tous les fruits : voilà la logique de la droite économique. Les auteurs, quant à eux, pensent plutôt que les bénéfices devraient être redistribués, la richesse produite par un individu n’étant pas le résultat de son seul mérite, mais d’abord un produit social. En effet, en plus d’une certaine règlementation, la coopération est une condition sine qua non d’une économie viable. Sans compter que le contexte social, culturel, technologique et économique joue pour beaucoup dans les innovations qui font la fortune de certaines personnes. Robichaud et Turmel admettent toutefois qu’on peut vouloir reconnaître la contribution plus importante de certains, le tout étant de déterminer de quelle manière et dans quelle mesure.

Les auteurs montrent en outre comment l’illusion capitaliste (« cette croyance selon laquelle les inégalités seraient une condition nécessaire à l’enrichissement collectif », p. 75) amène les gens défavorisés et ceux de la classe moyenne à voter pour des réductions fiscales dont seuls les plus favorisés bénéficieront. De fait, pendant que le 1 % le plus riche continue de s’enrichir, le revenu de la classe moyenne calculé en dollars constants a légèrement diminué depuis 30 ans. On ne nie pas que les salaires élevés favorisent une compétition qui a certains avantages, mais là encore, tout est question de dosage.

400px-Unbalanced_scales_simpler_svgRobichaud et Turmel s’attardent également aux effets dévastateurs de l’accroissement des inégalités sociales. Une étude qu’ils citent montre, par exemple, que plus les inégalités sont grandes dans une société, plus les problèmes sociaux (alcoolisme et toxicomanie, obésité, crimes violents, faibles performances scolaires, maladie mentale, etc.) sont répandus et graves. À l’inverse, « plus un pays est égalitaire, mieux il excelle sur le plan de la santé et du bien-être de sa population générale » (p. 84).

L’aggravation des inégalités est par ailleurs une cause importante de l’endettement des foyers. Les très riches, lorsqu’ils deviennent plus riches, consomment davantage et, ce faisant, élèvent les standards pour la deuxième classe la plus riche qui consommera plus elle aussi afin de ne pas trop s’éloigner de la classe supérieure. Le groupe juste en dessous de ce deuxième groupe fera de même et ainsi de suite jusqu’à la classe moyenne qui, elle, n’a pas vu son pouvoir d’achat augmenter et n’aura d’autre choix que de s’endetter pour suivre le rythme.

Ils ont beau ne pas être économistes, les philosophes Robichaud et Turmel ne pourront pas être accusés de pelleter des nuages avec La juste part. En appuyant leurs arguments sur des études et des faits solides, et en les illustrant d’exemples éloquents, les auteurs parviennent dans leur essai fort accessible à ébranler certains mythes très répandus à notre époque.

Notes :

  • La juste part est le premier livre publié par la toute nouvelle maison d’édition Atelier 10 aussi derrière la revue Nouveau projet et qui a depuis publié un deuxième livre : Année rouge de Nicolas Langelier.
  • La juste part était en lice pour le prix Pierre-Vadeboncœur de l’essai remis par la CSN, prix qui a finalement été décerné à Lise Payette pour Le mal du pays (Lux éditeur).

ROBICHAUD, David et Patrick TURMEL, La juste part : repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, coll. « Documents », 2012, 97 p.
Aussi disponible en format numérique.

Un appel à la mémoire de l’Histoire

C’est dans la foulée de la rentrée littéraire de l’automne 2012 que j’ai découvert l’existence de l’auteure Julie Otsuka et de son plus récent roman traduit en français : Certaines n’avaient jamais vu la mer. Difficile pour moi de ne pas être interpellée par le titre. Assurément l’expérience de femmes allait constituer la matière première du récit… Sans oublier le graphisme splendide de la page couverture : la photographie de type Kodachrome d’une jeune Japonaise (on le suppose à son kimono), sa gestuelle et son regard tourné vers l’horizon, ainsi que le fini légèrement suranné de l’ensemble laissent présager un sujet poignant, ramifié dans l’Histoire.

Usant d’une écriture franche et avec une économie de moyens qui force l’admiration, Julie Otsuka trace un portrait nuancé et touchant d’une cohorte de jeunes Japonaises expatriées sur la côte ouest des États-Unis, peu après la Première Guerre mondiale. Promises avant même de quitter leur terre natale, elles ne possèdent qu’une photo et quelques lettres du compatriote qui deviendra leur mari. Elles sont pratiquement toutes vierges, de corps comme d’expérience. Courageuses devant l’adversité, elles rêvent de l’Amérique comme d’un avenir meilleur. Elles sont les « picture brides » dont l’Histoire garde si peu de mémoire et qui constituent pourtant la part féminine d’une première vague d’immigration japonaise aux États-Unis.

Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. (Ostuka, p. 26)

Le récit retrace leur parcours (leur désillusion) en huit chapitres thématiques. Après le traumatisme de la première nuit avec un époux inconnu, elles devront affronter les vertiges du choc culturel, une langue inconnue, la pauvreté extrême, le travail acharné, le racisme ambiant, les aléas de l’enfantement, le conflit des générations… Jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Les rumeurs grandissantes de leur collaboration au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor poussent le gouvernement américain à instaurer des mesures qui les confineront dans des camps d’internement, et ce, dans la plus grande injustice.

Ce roman est aussi percutant qu’il est bref. Julie Otsuka a fait le choix inusité d’une narration à la première personne du pluriel, choix qui s’avère d’une surprenante efficacité. Le « nous » ainsi utilisé représente la voix de toutes et de chacune, reliant les expériences individuelles comme autant de facettes de l’inconscient collectif. Le génie de l’auteure réside selon moi dans cette capacité à intégrer la sphère politique à la sphère privée de façon extrêmement subtile, cohérente et significative.

En filigrane d’un récit très intime se profile donc le contexte socio-économique de l’entre-deux-guerres, incluant la xénophobie du peuple américain et l’accroissement des tensions entre l’Amérique et le Japon. Il est évident qu’Otsuka a fait ses recherches et s’en est imprégnée avant de se lancer dans l’écriture. Par le truchement de la fiction, Certaines n’avaient jamais vu la mer témoigne de la réalité historique des débuts de l’immigration japonaise aux États-Unis et redonne une voix à ces femmes dont la plainte peut désormais être entendue.

Julie Otsuka est une écrivaine américaine d’ascendance japonaise. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman. Il a été récompensé du PEN/Faulkner Award au début de l’année 2012 et du prix Femina pour le meilleur roman étranger au mois de novembre suivant.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, 142 p.

À lire aussi :

DANIELS, Roger, Coming to America : a history of immigration and ethnicity in American life, New York, Perrenial, 2002, 515 p.

MANBO, Bill T., Colors of confinement : rare Kodachrome photographs of Japanese American incarceration in World War II, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2012, 122 p.

OTSUKA, Julie, Quand l’empereur était un dieu, Paris, Phébus, 2004, 180 p.

ROBINSON, Greg, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada, Montréal, PUM, 2011, 317 p.