Quelle juste part?

« La production de richesses étant une affaire collective et non individuelle, il revient à la société de choisir la redistribution qui est la plus susceptible de lui permettre d’atteindre ses objectifs. » (p. 12)

Les militants d’Occupy Wall Street et tous ceux qui les ont suivis ailleurs sur la planète ont-ils raison de s’indigner? Les inégalités économiques qu’ils dénoncent ne sont-elles pas inévitables puisque certains travaillent plus fort et produisent plus que d’autres? La société ne doit-elle pas s’accommoder de ces inégalités pour continuer de profiter des avantages de l’économie de marché? Comment assurer une redistribution des richesses sans brimer les libertés individuelles?

Dans leur court essai La juste part, David Robichaud et Patrick Turmel, professeurs de philosophie respectivement à l’Université d’Ottawa et à l’Université Laval, ont voulu « dépasser une conception étroitement économiste de la juste part » (p. 91) et répondre à ces questions en s’attaquant à quelques mythes.

Je produis ce bien, j’en suis propriétaire, je dois en récolter tous les fruits : voilà la logique de la droite économique. Les auteurs, quant à eux, pensent plutôt que les bénéfices devraient être redistribués, la richesse produite par un individu n’étant pas le résultat de son seul mérite, mais d’abord un produit social. En effet, en plus d’une certaine règlementation, la coopération est une condition sine qua non d’une économie viable. Sans compter que le contexte social, culturel, technologique et économique joue pour beaucoup dans les innovations qui font la fortune de certaines personnes. Robichaud et Turmel admettent toutefois qu’on peut vouloir reconnaître la contribution plus importante de certains, le tout étant de déterminer de quelle manière et dans quelle mesure.

Les auteurs montrent en outre comment l’illusion capitaliste (« cette croyance selon laquelle les inégalités seraient une condition nécessaire à l’enrichissement collectif », p. 75) amène les gens défavorisés et ceux de la classe moyenne à voter pour des réductions fiscales dont seuls les plus favorisés bénéficieront. De fait, pendant que le 1 % le plus riche continue de s’enrichir, le revenu de la classe moyenne calculé en dollars constants a légèrement diminué depuis 30 ans. On ne nie pas que les salaires élevés favorisent une compétition qui a certains avantages, mais là encore, tout est question de dosage.

400px-Unbalanced_scales_simpler_svgRobichaud et Turmel s’attardent également aux effets dévastateurs de l’accroissement des inégalités sociales. Une étude qu’ils citent montre, par exemple, que plus les inégalités sont grandes dans une société, plus les problèmes sociaux (alcoolisme et toxicomanie, obésité, crimes violents, faibles performances scolaires, maladie mentale, etc.) sont répandus et graves. À l’inverse, « plus un pays est égalitaire, mieux il excelle sur le plan de la santé et du bien-être de sa population générale » (p. 84).

L’aggravation des inégalités est par ailleurs une cause importante de l’endettement des foyers. Les très riches, lorsqu’ils deviennent plus riches, consomment davantage et, ce faisant, élèvent les standards pour la deuxième classe la plus riche qui consommera plus elle aussi afin de ne pas trop s’éloigner de la classe supérieure. Le groupe juste en dessous de ce deuxième groupe fera de même et ainsi de suite jusqu’à la classe moyenne qui, elle, n’a pas vu son pouvoir d’achat augmenter et n’aura d’autre choix que de s’endetter pour suivre le rythme.

Ils ont beau ne pas être économistes, les philosophes Robichaud et Turmel ne pourront pas être accusés de pelleter des nuages avec La juste part. En appuyant leurs arguments sur des études et des faits solides, et en les illustrant d’exemples éloquents, les auteurs parviennent dans leur essai fort accessible à ébranler certains mythes très répandus à notre époque.

Notes :

  • La juste part est le premier livre publié par la toute nouvelle maison d’édition Atelier 10 aussi derrière la revue Nouveau projet et qui a depuis publié un deuxième livre : Année rouge de Nicolas Langelier.
  • La juste part était en lice pour le prix Pierre-Vadeboncœur de l’essai remis par la CSN, prix qui a finalement été décerné à Lise Payette pour Le mal du pays (Lux éditeur).

ROBICHAUD, David et Patrick TURMEL, La juste part : repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, coll. « Documents », 2012, 97 p.
Aussi disponible en format numérique.

À propos Véronique Parenteau
Bibliothécaire, services numériques

One Response to Quelle juste part?

  1. Amélie says:

    Beaucoup aimé ce livre! Démonstration élégante (& élégamment vulgarisée) du caractère collectif de la production de la richesse.

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