Progresser jusqu’au déclin

Ah! le progrès! Qu’elle est belle cette faculté qu’a l’humanité d’innover, inlassablement, pour son plus grand bien! Quoiqu’en y regardant de plus près, on constate que ce n’est peut-être pas toujours pour son bien…

Dans Brève histoire du progrès (publié en anglais en 2004 sous le titre A Short History of Progress), l’historien, essayiste et romancier Ronald Wright se penche sur la notion de progrès pour montrer que ce dernier peut s’avérer dangereux, voire catastrophique. Wright trace le portrait des comportements humains autodestructeurs répétés à travers les époques en espérant que nous mettrons un jour fin au cercle vicieux.

Sur le plan de l’évolution, qu’est-ce qui distingue l’humain des autres animaux? C’est sa capacité de dépasser les contraintes environnementales et physiques grâce à sa faculté de transmettre par la parole, de génération en génération, des connaissances et des savoir-faire. La culture, qui « peut s’adapter bien plus rapidement que les gènes à de nouvelles menaces ou à de nouveaux besoins » (p. 43), devient ainsi la force motrice de son évolution, et ce, pour le meilleur et pour le pire.

Wright explique notamment comment le perfectionnement des techniques de chasse durant le Paléolithique supérieur a, selon lui, constitué le premier piège du progrès rencontré par l’humain. C’est cependant sur les effets de l’invention de l’agriculture, la grande innovation du Néolithique, qu’il s’attarde le plus longuement. Il montre comment ce mode de subsistance, qui est encore aujourd’hui le fondement de l’économie mondiale, a entraîné une forte augmentation de la population, créé des différences de richesse et de pouvoir, fait décliner la liberté de la majorité et détérioré dangereusement l’environnement.

Brève histoire du progrès« Une fois que la nature décide de reprendre son bien – par l’érosion, les récoltes déficitaires, la famine et la maladie –, le contrat social s’effrite. (…) tôt ou tard, la relation entre le souverain et le paradis devient illusion ou mensonge. Alors, les temples sont pillés, les statues renversées, les barbares invités, et on voit s’enfuir par une fenêtre du palais l’empereur aux fesses nues. » (p. 102)

Pour illustrer ses propos, l’auteur raconte de façon captivante les cas de quatre civilisations qui ont connu leurs heures de gloire avant d’épuiser les bienfaits de la nature et de s’écrouler : les civilisations sumérienne, pascuane, romaine et maya.

Le cas des Sumériens est assez représentatif du phénomène. Les difficultés qu’ils ont rencontrées pour arriver à cultiver leurs terres ont donné lieu à plusieurs innovations : la charrette à roues, l’attelage de bœufs, l’utilisation du cuivre et du bronze, de même que l’écriture. Ces progrès ont cependant eu deux effets dévastateurs qui ont mené la civilisation sumérienne à sa perte. D’abord, sur le plan social, les champs ont fini par appartenir exclusivement à des seigneurs et à de grandes familles, tandis que les gens du peuple sont devenus des serfs et des métayers, ou même des esclaves. Pire encore, les rois ont acquis un droit de vie ou de mort sur la population. Ensuite, sur le plan environnemental, la déforestation et l’irrigation ont causé de graves dommages aux terres agricoles.

Un autre bon exemple d’une croissance sans frein qui mène au déclin d’une population est celui des Pascuans. Au Moyen Âge, les habitants de l’île de Pâques coupaient les arbres plus rapidement que ces derniers ne pouvaient pousser afin d’ériger leurs fameuses statues, les moaï. Si bien qu’un jour, il n’y eut plus assez de bois pour construire des maisons ou les bateaux qui leur auraient permis de pêcher ou de quitter l’île.

Wright s’attarde finalement sur les conséquences de la rencontre entre Européens et Amérindiens avant d’énumérer plus brièvement une série d’événements plus récents qui montrent à quel point l’humanité n’apprend pas de ses erreurs. En effet, nous avons beau pressentir que certains de nos agissements nous mènent tout droit vers un précipice, nous ne ralentissons pas notre course effrénée au soi-disant progrès, bien au contraire.

Note : Brève histoire du progrès a inspiré le documentaire Survivre au progrès de Mathieu Roy et Harold Crooks.

WRIGHT, Ronald, Brève histoire du progrès, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2011, 216 p.

Version originale anglaise :
WRIGHT, Ronald, A Short History of Progress, Toronto, House of Anansi Press, 2004, 211 p.
Aussi disponible en livre numérique.

À propos Véronique Parenteau
Bibliothécaire, services numériques

2 Responses to Progresser jusqu’au déclin

  1. Michel Lemay says:

    Excellent billet! « L’être humain n’apprend pas de ses erreurs »! Voilà! Tout a été dit!

  2. Michel Campeau says:

    Fascinant. L’épopée humaine racontée sans détour. Une lecon de lucidité pour Lulu.

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