Au cœur de l’horreur : récits de soldats de la Wehrmacht

Les SS étaient à l’avant-garde de l’immense machine de meurtre lancée par Hitler sur les territoires de l’Est.

Mais il est clair que des millions de soldats allemands ont également participé de leur plein gré aux massacres – par balles ou par la faim organisée – des Juifs, des populations civiles à l’Est et des trois millions de soldats de l’Armée rouge capturés sur les champs de bataille.

C’est ce que l’on constate à la lecture de ce livre, composé d’extraits de conversations qu’ont eues, entre eux, des soldats de la Wehrmacht.

Après avoir été faits prisonniers par les Britanniques et les Américains, environ 15 000 soldats de l’armée allemande ont été mis sous écoute par les services de renseignements militaires de ces deux pays qui cherchaient alors des informations pouvant leur être utiles. Bon nombre de ces soldats avaient eu l’expérience des champs de batailles d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

À la fin des années quatre-vingt-dix, environ 150 000 pages de transcriptions d’enregistrements ont été déclassifiées par les archives nationales des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Les ayant découvertes, les deux auteurs de ce livre, un historien et un psychologue allemands, ont convenu d’en faire la base de Soldaten, devenu un best-seller en Allemagne dès sa sortie en 2011.

Les auteurs ont ainsi publié et commenté des extraits de conversations, autour des thèmes du combat et de la mort, de la sexualité, de la technologie (un thème en vogue, semble-t-il, auprès des soldats de la Luftwaffe), de la croyance en la victoire finale, de l’idéologie et, finalement, de leur conception du «succès» en tant que soldats.

La plupart des soldats de la Wehrmacht parlent de massacres, de destruction, de pillages et de viols (dans un bordel militaire établi en Pologne, les femmes étaient remplacées aux deux jours en raison de leur épuisement), comme d’une joyeuse expérience, un peu comme certains relateraient, à leurs collègues de bureaux, des fins de semaines particulièrement endiablées.

Certains se racontent des histoires de meurtres abominables – impliquant notamment des enfants – avec un plaisir évident, ainsi qu’une pointe de vantardise, comme on le ferait d’une expédition de chasse ou de pêche. Ce qui est d’ailleurs le cas d’une des histoires relatées dans ce livre : des soldats allemands invités à une «partie de chasse au faisan» par des SS pouvaient chacun abattre «leur» Juif.

Les auteurs estiment que la grande majorité des soldats étaient au courant du processus d’extermination des Juifs. Les extraits publiés montrent que les soldats en parlent sans regret, sinon que le temps ait manqué pour que le processus soit mené à terme, ou qu’il ait été entamé avant d’avoir gagné la guerre.

Maintenant, comment expliquer que des actions à ce point criminelles, telles que décrites dans ce livre, aient pu être accomplies par des gens «ordinaires» ?

Les auteurs réfutent l’argument de la haine et de l’idéologie nazie, faite de racisme viscéral, d’antisémitisme sans merci et de conquête de «l’espace vital» à l’Est, ce qui signifiait l’élimination de peuples entiers de la surface du globe.

Ils affirment que «la guerre est la guerre» et que ses impacts sont les mêmes sur tous les soldats, qu’importe les conflits. Par exemple, les aviateurs américains qui ont bombardé l’Irak ne seraient pas différents de ceux de la Luftwaffe qui ont bombardé Varsovie ou Stalingrad. Cette guerre, disent-ils, a été pour les soldats de la Wehrmacht un «travail» comme les autres. Les soldats – dont ceux de la Werhmacht – tuent parce que leur travail consisterait à tuer.

Ce type d’explication dédouane ainsi la Werhmacht – et les Allemands «ordinaires» qui en faisaient partie – des impacts de leurs choix dans ce qui fut une guerre d’extermination, pour les Juifs et pour des peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

Le tout dernier livre de Daniel Goldhagen, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, donne quelques pistes de réflexions supplémentaires.

Après avoir brossé un panorama des massacres survenus au XXe siècle – débutant par les actions «éliminationnistes» des Belges, des Britanniques, des Allemands et dans une bonne mesure, des Français, sur le continent africain, là aussi terre de sang – Goldhagen constate que la guerre n’est pas la cause de ce qu’il désigne comme étant des «programmes d’annihilation».

À de rares exceptions près, dit-il, la guerre ne crée pas «l’esprit éliminationniste». Elle ne fait pas, non plus, du soldat un «massacreur».

«Dans l’écrasante majorité des conflits, nous n’avons aucun indice que les combattants aient même envisagé des campagnes d’annihilation», écrit-il.

Or, la Werhmacht était bien plus qu’une machine de guerre, ses soldats ayant participé de plain-pied à l’élimination de populations entières, hommes, femmes, enfants, vieillards.

Pour reprendre le titre du livre de Goldhagen, massacres et génocides ne sont pas la guerre: c’est pire que la guerre.

Et, oui, l’espèce humaine a toujours le choix…

NEITZEL, Sonke et WELZER, Harald, Soldaten : on fighting, killing, and dying. The secret World War II transcripts of German POWs, Toronto, McClelland & Stewart, 2012, 437 p.

GOLDHAGEN, Daniel Jonah, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, Paris, Fayard, 2012, 696 p.

Chères Belles-Soeurs

J’ai lu la pièce de théâtre de Michel Tremblay pour me préparer à en entendre la version musicale : musique de Daniel Bélanger et mise en scène de René Richard Cyr.

En toile de fond de cette histoire, il y a un party de timbres. Germaine Lauzon a gagné des timbres qu’elle va pouvoir échanger contre des articles en catalogue. Elle invite ses sœurs et ses amies (dont une seule belle-sœur!) à venir coller ces timbres chez elle tout en jasant, en grignotant et en prenant un p’tit verre de « liqueur » (sic) dans la cuisine.

L’intrigue s’articule autour d’une série de révélations des personnages à travers des monologues et des chœurs. C’est pour cette raison qu’elle se prête si bien aux chansons. Puisées à même le texte de Tremblay, des portions ont été brillamment mises en musique pour en faire des chansons solos ou des chœurs qui vont du comique au dramatique.

En lisant la pièce, j’ai eu du plaisir avec le joual. Il rend les personnages sympathiques, colorés, vivants et l’orthographe est vraiment drôle. J’ai apprécié la pièce pour elle-même, mais aussi parce que sa lecture m’a permis de mieux en goûter la version spectacle. Comme je connaissais l’histoire, je pouvais me concentrer sur l’interprétation et la mise en scène.

Lors du spectacle, la pièce a pris encore plus de relief grâce au jeu des comédiennes, aux chorégraphies et, surtout, grâce à la musique. Autant dans les moments tragiques que comiques, la musique est venue ajouter de l’intensité aux émotions. La cuisine est devenue un music-hall. La pièce, un cri chanté de femmes qui souffraient de leur soumission à leur mari et aux conventions sociales, de leur vie misérable et étroite. Leur seul espoir semblait le bonheur illusoire de la société de consommation.

D’habitude, je ne suis pas une amatrice de comédies musicales. Cette fois-ci, grâce au joual, je me suis reconnue tant dans la langue que dans l’humour et j’ai adoré ça.

 Je vous recommande fortement de voir le spectacle Les Belles-Sœurs si vous ne l’avez pas vu. Il sera encore à l’affiche à Montréal et dans les environs en 2013  . Si vous avez le temps de lire la pièce avant d’y aller, vous ne regretterez pas de connaître ce classique de notre littérature et vous goûterez d’autant plus le spectacle.

 À partir de la fin d’avril, nous aurons également droit à une autre pièce de Tremblay (Sainte Carmen de la Main) en théâtre musical; elle est concoctée par les mêmes complices…

TREMBLAY, Michel, Les Belles-Soeurs, Arles (France); Actes sud; Montréal: Leméac, impression 2007, 93 p.

Une vie à vivre

Abdul Husain, 17 ans, vit avec ses parents, ses frères et sa sœur à Annawadi, un bidonville de Bombay. Il est trieur de déchets. L’entreprise familiale de commerce de déchets se porte assez bien ce qui permet à Abdul et à sa famille, des musulmans, de vivre un peu mieux que leurs voisins.

Asha, mère de trois enfants et professeur de maternelle à temps partiel, ne voit pas d’un bon œil que les Husain survivent si bien. Sa fille aînée, Manju, obtiendra bientôt son baccalauréat, la première résidante d’Annawadi à le faire. Asha est ambitieuse et vise à devenir chef du bidonville d’Annawadi. Son implication dans le mouvement religieux Shiv Sena et ses relations avec les agents corrompus du poste de police de l’aéroport la favorisent.

Sunil, 12 ans, est un ramasseur de déchets. Sa famille a immigré du nord de l’Inde et, pour cette raison, il est parfois la cible de violence. Être ramasseur de déchets, c’est se situer au bas de l’échelle dans la hiérarchie du bidonville. Il est fréquemment battu par les adolescents plus âgés qui volent du métal sur les chantiers de construction de l’aéroport qui entourent Annawadi.

Abdul, Asha et Sunil semblent tout droit sortis d’un roman où l’auteure, Katherine Boo les met en scène les uns contre les autres. La jalousie, la haine, l’envie qu’elle leur fait vivre mènent à l’extorsion, au suicide et au meurtre. Pourtant, Behind the Beautiful Forevers n’est pas un roman. Ce livre décrit la réalité telle que Boo l’a observée au cours de ses trois années d’enquête à Annawadi.

Pour un lecteur nord-américain, ces vies déchirées et sans espoir, dans une société corrompue et indifférente, sont impossibles à imaginer. Les Occidentaux croient en la possibilité qu’a chacun de vivre la vie qu’il choisit, peu importe ses origines. En fait, les Annawadiens partagent aussi cette foi. Mais le tableau que Boo nous dresse des relations dévastatrices entre individus, de la cruelle réalité d’une existence dans l’extrême pauvreté et du fonctionnement déréglé des institutions gouvernementales qui régissent la vie des habitants d’Annawadi, amène le lecteur à conclure à la fatalité inexorable de la vie dans ce bidonville de Bombay.

Malgré le désespoir, l’histoire des habitants d’Annawadi vaut la peine d’être lue.

Behind the Beautiful Forevers a remporté le National Book Award en 2012.
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BOO, Katherine, Behind the Beautiful Forevers, New York, Random House, 2012, 256 p.

Le murmure entre les murs

C’est un murmure qui nous vient de ces temps anciens, celui des châteaux et des princesses enfermées dans des tours, celui des forêts enchantées et des chevaliers partant en croisade pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens.

Mais dans ce murmure, rien de romantique, sinon la très grande beauté de celle qui le souffle, l’unique fille du seigneur du domaine des Murmures, Esclarmonde. C’est sa terrible histoire qu’elle nous raconte, depuis son lointain XIIe siècle. À tout juste quinze ans, elle décide de s’emmurer, s’offrant à Dieu pour échapper à un mariage imposé, quitte à défier la volonté de son père. Malgré sa renommée de sainte, qui lui vaut la visite de centaines de pèlerins, c’est dans l’amour porté à un enfant conçu dans le plus grand péché qu’elle finira par trouver un sens à sa malheureuse condition.

Et même si nous, lecteurs, auditeurs d’Esclarmonde, comprenons que les miracles ne sont qu’apparents, c’est bien d’un temps de magie que nous parvient ce murmure. Ainsi des stigmates se changent-ils en fenêtres par lesquelles l’esprit de la prisonnière parvient à suivre les souffrances et la pénible agonie de son père, parti en croisade avec ses fils sous la bannière de Frédéric Barberousse. Une armée de croisés qui dépérit lentement sous le funeste soleil du Proche-Orient.

Surtout, ce murmure est porté par une écriture fine, délicate et d’une grande poésie, celle de Carole Martinez. Un grand plaisir esthétique que la lecture de ce roman, dont les mots portent la sensualité des roses et des fraises, et dont la tonalité fait écho au chant délicieux et mystérieux des pierres, des bois et des rivières hantés.

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, Paris, Gallimard, 2011, 200 p.

L’économie pour vous et moi

Je le confesse : s’il existe un domaine qui m’ennuie profondément, c’est bien l’économie. Les cotes boursières, le PIB, le marché immobilier, la fiscalité, l’inflation, les bulles de ceci ou de cela… Zzzzzz… Tout cela me semble si complexe que je n’ai jamais entrepris d’essayer de comprendre.

L’économie occupant une place immense dans nos vies, j’ai pourtant toujours pressenti qu’il importait d’apprivoiser la bête. C’est pourquoi j’ai mis la main sur Petit cours d’autodéfense en économie dans lequel l’économiste canadien Jim Stanford démystifie le capitalisme. Exactement ce qu’il me fallait!

Après une grande respiration, je lis 50 pages, puis 100, 200 et… tiens, je comprends! Et parce que je n’ai pas affaire à un manuel, mais plutôt à un essai où l’auteur ne se prive pas pour critiquer le courant de pensée dominant, je me sens en confiance. De l’économie domestique à la mondialisation, en passant par le système bancaire, le travail, la concurrence, l’inflation, le chômage et la bourse (entre autres!), l’essayiste vulgarise, nuance et établit des liens.

Il démontre, parmi bien d’autres choses, que le PIB s’avère un indicateur économique déficient, qu’il est illusoire d’espérer atteindre le plein emploi dans un contexte de capitalisme, que la croissance n’est pas nécessairement l’ennemi de l’environnement, et qu’un déficit dans les finances publiques n’est pas forcément dramatique.

L’auteur nous entretient également du rôle de l’entreprise privée dans l’économie mondiale, de ce qui distingue le travail des autres marchandises, de certaines des causes de l’inflation, du cloisonnement du marché du travail, des inégalités entre pays riches et pays pauvres, des facteurs qui peuvent contribuer à déclencher une récession… Alouette!

Stanford nous éclaire en outre sur les mystères et les dérives de la spéculation, et remet les pendules de la mondialisation à l’heure. Dans la dernière partie, il se permet de compiler un bulletin de notes du capitalisme, propose des réformes et ouvre la porte à des façons différentes d’aborder l’économie.

Suis-je devenue passionnée ou experte de l’économie à la lecture de ce livre? Pas du tout. Ai-je retenu tout ce qu’on m’a expliqué? Bien sûr que non. Par contre, je me sens mieux outillée pour comprendre et pour mettre en doute. Et c’est une excellente chose puisque, comme Stanford le dit si bien, « l’économie est une réalité trop importante pour être laissée entre les mains des économistes » (p. 11).

                                                          

Note : Jim Stanford est fondateur du Progressive Economics Forum et chroniqueur au Globe and Mail.

STANFORD, Jim, Petit cours d’autodéfense en économie : l’abc du capitalisme, Montréal, Lux, 2011, 491 p.

Version originale anglaise :
STANFORD, Jim, Economics for everyone: a short guide to the economics of capitalism, Black Point, N.S., Fernwood Pub. and Canadian Centre for Policy Alternatives, 2008, 350 p.