Détournement de mémoire

Jean-Simon DesRochers prend visiblement plaisir à créer des histoires en mosaïque. Si, dans La canicule des pauvres, les parcours individuels des locataires d’un même immeuble résidentiel s’entrecroisent, son deuxième roman, Le sablier des solitudes, réunit plutôt de parfaits inconnus lors du dramatique carambolage à l’origine de leur rencontre.

Dans Demain sera sans rêves, ce sont les mémoires qui se tissent, s’entremêlent, pour composer une mémoire unique, celle de Marc. Le récit s’ouvre sur une détresse immense, nourrie des effluves d’un mois de novembre inclément. Marc Riopel, 33 ans, commet un geste irréparable dans un lieu symbolique de son enfance : il met fin à sa vie. Ce geste tragique soulèvera le désarroi et l’incompréhension de son frère Carl, et de leurs amies d’enfance Catherine et Myriam.  Dans un contexte futuriste où les développements technologiques pourraient permettre à l’humanité d’accomplir l’impossible – vision qui relève du roman d’anticipation –, les trois amis continueront leur petit bonhomme de chemin, chacun de son côté, en s’interrogeant sur les motivations profondes du geste de leur compagnon. Ils se réuniront beaucoup plus tard, au crépuscule de leur existence, pour partager les souvenirs empreints d’émotion qui les habitent depuis longtemps. Ces retrouvailles leur donneront l’occasion de réaliser un projet hors du commun : redonner une certaine forme de vie à leur ami pourtant décédé depuis plusieurs décennies.

DesRochers adopte ici un rythme beaucoup plus musical que dans ses précédents romans, un rythme qui rappelle celui de la poésie, le genre littéraire de ses premiers écrits. La structure du roman est morcelée, les informations clés du récit sont livrées au lecteur de façon erratique, à l’image d’une mémoire effacée qui cherche à se reconstruire, un peu à tâtons. S’il peut être difficile de saisir la finalité de l’histoire dans les premières pages de Demain sera sans rêves, advient un moment où on apprivoise cette manière de raconter, où on s’accommode de la part de flou qui habille tout le récit. On s’adapte tant bien que mal au rythme non linéaire. L’auteur utilise d’ailleurs un « vous » qui happe le lecteur et l’interpelle constamment, malgré sa perplexité. Suis-je au plus profond d’un rêve? D’un souvenir? Quelles sont ces impressions qui me sont imposées? Mais je vous rassure : la fin du roman livre ses secrets et éclaire différemment la fascinante et dérangeante histoire qui se termine. Et vous n’aurez alors plus qu’une envie : recommencer votre lecture depuis le début.

DESROCHERS, Jean-Simon, Demain sera sans rêves, Montréal, Les Herbes rouges, 2013, 130 p.

À propos Caroline Fortin
Depuis qu’elle a l’âge de faire des choix, les livres et la littérature ont fait partie de sa vie. Après un passage initiatique de quelques années dans le monde de la librairie, sa piqûre pour le livre s’est ensuite concrétisée dans une suite de programmes d’étude abordant le livre sous ses mille et une facettes : études littéraires, bibliothéconomie, édition et librairie. Elle passe maintenant le plus clair de son temps à acquérir des livres sous toutes ses formes, que se soit pour son propre bénéfice ou pour celui de la Grande bibliothèque.

2 Responses to Détournement de mémoire

  1. Baril Louise says:

    Bonjour Caroline,
    Recommencer à relire depuis le début… c’est fort ça! Je vais le réserver.
    Merci Caroline avec ton blogue et ta photo rose comme la vie.

  2. Merci Caroline pour ce beau billet. Tu as piqué ma curiosité. Je me le réserve pour les vacances!

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