Excursion touristique en Corée du Nord

 Je fais dix mètres sur la terre de Corée du Nord. Et c’est de nouveau un grand silence comme si on entrait dans une poche de vide, une tache aveugle. Personne pour accueillir personne, ni adieux, ni retrouvailles – on ne part guère d’ici et pas grand monde n’y arrive. (p. 26)

Dans la section de la littérature de voyage se trouve un nouveau carnet de route des plus intrigants : Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem (Grasset, 2013).

Hormis dans les actualités, il est rarissime de lire des chroniquesnouilles froides au sujet de la Corée du Nord, siège d’un des régimes les plus répressifs du monde. En effet, le peuple nord-coréen est maintenu dans la noirceur depuis plus de 60 ans par une dynastie de leaders (actuellement Kim Jong-un) dont les déclarations belliqueuses et imprévisibles sont les seules communications officielles. Dans un tel contexte, la notion de tourisme est inusitée, voire indécente (le titre même de ce billet me parait surréaliste…).

Nouilles froides à Pyongyang n’est donc pas un guide comme tel, mais le récit lucide et stupéfiant d’une incursion hyper organisée sur le sol de la RPDC (République populaire démocratique de Corée). Ne s’aventure pas qui veut dans ce pays aux frontières cadenassées! D’entrée de jeu, la Corée du Nord est interdite aux journalistes (et aux Américains), ce qui a contraint Coatalem à se faire passer pour… un agent de voyages. Visas en main après quelques acrobaties bureaucratiques, il s’embarque pour « le pays des Kim » en compagnie de son ami Clorinde, observateur taciturne aux allures de dandy.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont pris en charge (le terme est faible) par deux guides et un chauffeur qui ne les quitteront pas d’une semelle durant tout le séjour, leur indiquant ce qu’il faut voir, prenant bien soin de dissimuler le reste. Ainsi, « Monsieur Jean » et Clor devront-ils malgré eux jouer le jeu du tourisme patriotique et marcher dans les pas du « Président Éternel », Kim Il-Sung.

Dans un style mi-journalistique, mi-littéraire, l’auteur décrit un univers glauque, coupé du monde, où la taille démesurée des monuments érigés à la gloire du parti jure tristement avec l’âpreté des lieux. Manque d’électricité, de carburant, de nourriture, d’eau courante, de médicaments, de « joie de vivre, la plus précieuse des denrées » (p. 27)…, la pauvreté ambiante transparaît sous le vernis de la propagande. Le récit de Jean-Luc Coatalem fait ressortir l’absurdité absolue du régime et l’ampleur de l’endoctrinement du peuple nord-coréen.

Un des points forts de ce livre est de nous donner envie d’en apprendre davantage sur la Corée du Nord, notamment d’un point de vue historique, géopolitique et social. À cet égard, l’ouvrage inclut une bibliographie thématique pour aiguiller notre lecture. Afin de mettre des images sur les mots, la chronique du bédéiste Guy Delisle, Pyongyang, est incontournable.

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Jean-Luc Coatalem est rédacteur en chef adjoint au magazine GEO. Écrivain journaliste, il est l’auteur de plusieurs récits de voyage, d’essais et de romans dont Le gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012) pour lequel il a reçu le prix Roger-Nimier.

COATALEM, Jean-Luc, Nouilles froides à Pyongyang : récit de voyage, Paris, Grasset, 2013, 236 p.

Aussi disponible en livre numérique.

DELISLE, Guy, Pyongyang, Paris, L’Association, 2003, 176 p.

L’homme est un porc-épic pour l’homme

Mémoires de porc-épic, d'Alain Mabanckou« il y en a parmi ces romanciers qui vendraient leur mère ou leur père pour me voler mon destin de porc-épic, ils s’en inspireraient, écriraient une histoire dans laquelle je n’aurais pas toujours le meilleur rôle et passerais pour un animal aux mauvaises mœurs, » (p. 155)

Vous l’ignorez peut-être, mais vous avez un double. Un double animal qui peut être pacifique (c’est le cas de la majorité) ou nuisible. C’est du moins ce qu’arrivera presque à vous faire croire le romancier d’origine congolaise Alain Mabanckou dans Mémoires de porc-épic.

Le rongeur qui se raconte ici est devenu, bien malgré lui, le double nuisible d’un homme nommé Kibandi. Obéissant aux ordres de ce dernier – à qui il a été lié par sorcellerie –, le porc-épic exécute tous ceux qui ont osé se mettre en travers de la route de son maître, ne serait-ce que du bout du pied.

Étrangement, pour tuer, le porc-épic de l’histoire projette ses piquants, alors que ses congénères du monde réel, on le sait, ne peuvent en faire autant. Peu importe, on l’accepte volontiers. Après tout, cette fable philosophique, comme beaucoup d’œuvres africaines, tient du fantastique.

Après la mort de Kibandi, le mammifère, repentant, se confie à un baobab en un long monologue écrit sans ponctuation autre que des virgules. Au début, ce procédé déroute : on cherche son souffle. L’habileté de l’auteur fait toutefois en sorte qu’on s’habitue rapidement à ce rythme plus instinctif que normatif.

À la lecture du roman, on se demande qui, de la bête ou de l’homme, est le plus cruel. En effet, le lecteur est confronté à la part sombre de l’homme qui ordonne des meurtres pour des raisons de plus en plus obscures, ainsi qu’à la part humaine de l’animal qui parle, lit et réfléchit. Ne vous surprenez pas si, après cette lecture, vous ne percevez plus les animaux de la même façon…

Une lettre publiée à la fin du livre éclaire le lecteur sur l’origine (fictive) du récit. Ceux qui auront d’abord lu Verre Cassé, le roman précédent de Mabanckou, apprécieront davantage cette explication en forme de clin d’œil.

                                                                

Notes :

  • Mémoires de porc-épic a remporté le prix Renaudot en 2006.
  • Alain Mabanckou est l’auteur d’une dizaine de romans, mais aussi d’essais et de recueils de poèmes. Il est par ailleurs professeur de littératures de langue française à l’Université de Californie à Los Angeles.

MABANCKOU, Alain, Mémoires de porc-épic, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 2007, 228 p.