Inquiétantes revenantes

Laura Kasischke est probablement l’une des auteures américaines dont j’ai lu et entendu le plus de bien cet automne. Son dernier livre, Esprit d’hiver, a en effet ravi les critiques. En attendant de pouvoir mettre la main dessus, je me suis lancée dans la lecture de l’un de ses précédents romans, Les revenants.

Les revenants, c’est, son titre l’indique, une histoire de revenants – de revenantes en fait pour la plupart. Mystère et angoisse planent en effet sur le campus de Godwin Honors Hall quand des apparitions de jeunes étudiantes décédées se mettent à hanter certains étudiants. Une apparition en particulier sera au cœur de toute l’intrigue : celle de Nicole Werner, tuée dans un accident d’automobile conduite par son petit ami, Craig Clements-Rabbitt, qui en éprouvera un terrible sentiment de culpabilité. L’ami de Craig, Perry Edwards, est convaincu pour sa part que les apparitions de Nicole ne sont pas qu’un effet de l’imagination et qu’elles dissimulent une énigme plus effrayante, dont les cérémonies de la sororité Oméga Thêta Tau, une association d’étudiantes dont voulait faire partie Nicole, constituent le cœur. C’est dans la résolution de cette énigme qu’il entraînera son professeur Mira Polson, une anthropologue spécialisée dans les rites et les croyances entourant le corps des morts. Un mystère dont la solution réside en partie dans l’histoire de Shelly Lockes, le premier témoin de l’accident.

Ce qui emporte chez Kasischke, c’est une délectation de l’écriture, une lenteur dans le déploiement de l’histoire qui s’attache aux pensées obsessionnelles et un peu cauchemardesques dans lesquelles l’auteure plonge ses personnages, nous offrant dans toute leur subtilité les méandres de leur conscience. Et le lyrisme tout automnal du récit est porté par une construction dramatique qui maintient un suspense que l’on savoure jusqu’à la fin.

KASISCHKE, Laura, Les revenants, Paris, éditions Christian Bourgois, 2011, 587 p.

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

Atavismes, par Raymond Bock: les fragilités de l’identité québécoise

N’avez-vous jamais craint une Troisième Guerre mondiale, où l’Amérique ne serait cette fois pas épargnée et, avec elle, le Québec? Imaginez-vous les lendemains d’une telle catastrophe, le sort déjà si précaire des Québécois francophones, obligés désormais de se considérer comme une minorité sur leur territoire face à l’afflux de réfugiés. Imaginez le parc du Bic transformé en base militaire, et cette image : «La vieille Bibliothèque nationale n’avait pas été reconstruite après l’incendie […]» (Le Quartanier, 2011, p.158).

Si, dans quelque recoin de votre esprit, vous redoutez ces événements, peut-être avez-vous hérité de cette nature inquiète qui traverse les atavismes mis en scène par Raymond Bock dans un recueil d’histoires qui explorent avec une dureté certaine, mais aussi de délicates pointes de sagesse, les fragilités de l’identité québécoise.

Une identité forgée par un environnement naturel bien trop dur pour l’homme : le froid qui tue, la végétation et les insectes qui reprennent leurs droits face aux tentatives de l’homme pour les repousser. Une identité qui se vit au présent dans l’angoisse face à la mort, dans l’individualisme et le confort mais, surtout, dans l’espoir nourri pour nos enfants, qui portent toute la beauté du monde. Et puis, toujours, cette révolte un peu désespérée qui gronde, des patriotes jusqu’à ces hypothétiques rebelles d’un futur où la perte du territoire et de la culture devient imminente.

Du passé au futur, les divers protagonistes semblent condamnés à une sorte de décalage entre leur volonté et ce qui leur arrive effectivement. L’échec serait-il un autre de nos atavismes?

L’auteur Raymond Bock semble quant à lui protégé de cet héritage, lui dont les Atavismes, écrits avec tant d’habileté et d’intelligence, ont remporté le prix Adrienne-Choquette, et seront prochainement publiés en traduction anglaise, par la maison américaine Dalkey Archive Press.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Le Quartanier, 2011, 230 p.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Éditions du Boréal, 2013, 227 p.

Le murmure entre les murs

C’est un murmure qui nous vient de ces temps anciens, celui des châteaux et des princesses enfermées dans des tours, celui des forêts enchantées et des chevaliers partant en croisade pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens.

Mais dans ce murmure, rien de romantique, sinon la très grande beauté de celle qui le souffle, l’unique fille du seigneur du domaine des Murmures, Esclarmonde. C’est sa terrible histoire qu’elle nous raconte, depuis son lointain XIIe siècle. À tout juste quinze ans, elle décide de s’emmurer, s’offrant à Dieu pour échapper à un mariage imposé, quitte à défier la volonté de son père. Malgré sa renommée de sainte, qui lui vaut la visite de centaines de pèlerins, c’est dans l’amour porté à un enfant conçu dans le plus grand péché qu’elle finira par trouver un sens à sa malheureuse condition.

Et même si nous, lecteurs, auditeurs d’Esclarmonde, comprenons que les miracles ne sont qu’apparents, c’est bien d’un temps de magie que nous parvient ce murmure. Ainsi des stigmates se changent-ils en fenêtres par lesquelles l’esprit de la prisonnière parvient à suivre les souffrances et la pénible agonie de son père, parti en croisade avec ses fils sous la bannière de Frédéric Barberousse. Une armée de croisés qui dépérit lentement sous le funeste soleil du Proche-Orient.

Surtout, ce murmure est porté par une écriture fine, délicate et d’une grande poésie, celle de Carole Martinez. Un grand plaisir esthétique que la lecture de ce roman, dont les mots portent la sensualité des roses et des fraises, et dont la tonalité fait écho au chant délicieux et mystérieux des pierres, des bois et des rivières hantés.

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, Paris, Gallimard, 2011, 200 p.

David Grossman : le pouvoir de la littérature

David Grossman est un auteur israélien qui use de son art comme d’un moyen privilégié pour considérer des situations de conflits armés sous des angles différents de ceux des discours officiels et des statistiques, anonymes. C’est par le travail de création littéraire qu’il est possible de redonner toutes les nuances de leur personnalité aux victimes de violence, de dépasser la peur et d’exprimer la souffrance attachée à ces situations.

Grossman expose ses idées sur le travail de création littéraire dans le recueil d’essais-conférences Dans la peau de Gisela, Politique et création littéraire. Ce sont ces textes qui m’ont amenée à la lecture d’un de ses premiers romans, Voir ci-dessous: amour, qui porte sur la douloureuse histoire de l’Holocauste. Datant du début des années 1980 et publié en français en 1991, cette oeuvre incarne les idées de Grossman sur le pouvoir de la littérature.

En 1959, Momik est un enfant israélien de neuf ans qui tente de rencontrer ce qu’il nomme « la bête nazie ». C’est qu’il veut sauver ses parents de la peur qu’elle leur inspire toujours, mais dont ils refusent de lui parler, pour le protéger. Plongeant par lui-même dans les récits de l’Holocauste, Momik devient à son tour un adulte marqué par la peur, mais, surtout, un écrivain dont la tâche est d’affronter par l’écriture cette catastrophe indicible.

C’est avec difficulté qu’il s’y plongera, en mettant en scène son « grand-père » Wasserman. Dans un camp de la mort, n’arrivant pas à mourir, celui-ci se retrouve à devoir raconter une histoire, soir après soir, à Neigel, l’officier nazi qui commande le camp. Et grâce à son art, Wasserman amènera Neigel à tomber dans son piège : « (l’)infecter du virus de l’humanité » (Seuil, 1995, p. 341).

Marquante d’intelligence, prenante d’émotion, la lecture de Voir ci-dessous : amour est riche, bouleversante et surprenante. La structure narrative du roman, complexe, donne une intensité particulière au récit et souligne la difficulté de raconter la brutalité et l’horreur. Et c’est en leur opposant, magnifiquement, la vie trop brève d’un enfant, que Grossman réussit à la fin, avec simplicité, à imposer la nécessité d’en finir avec la guerre.
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En 2012, les éditions du Seuil ont publié en français Tombé hors du temps : récit pour voix, par David Grossman.

En 2011, il a remporté le prix Médicis du roman étranger pour Une femme fuyant l’annonce (Éditions du Seuil, 2011).