États-Unis : une élite en plein repli

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer un empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.

Lève-toi et marche, une réflexion sur le monde du crime

Un lecteur de la Grande Bibliothèque m’a fait découvrir Barbelés de Pierre Ouellet.

L’auteur, qui a environ soixante ans, a passé la plus grande partie de sa vie en maison de correction et en prison. Il a été braqueur de banques et complice de meurtre. Un homme, dont la mission consiste à protéger les autres, est mort à cause de ses choix.

L’addition se paie en prison, avec de longues années passées dans une espèce de temps suspendu. «J’ai l’impression d’avoir cessé de vieillir sur le plan psychologique alors que mon corps a suivi le rythme des saisons et en porte la trace», dit-il.

L’auteur a donc beaucoup de temps devant lui. Et avec lui, on se demande pourquoi. Pourquoi avoir jeté sa vie en l’air? Car des chances, il en a eues, et plus d’une. Par exemple, un jour, il sort de prison et il reconquiert son amour de jeunesse … pour mieux replonger, sans réfléchir, dans le monde du crime.

«Pourquoi t’as fait ça, Pierre? Pourquoi t’as fait ça? Je ne comprends pas», lui demande la femme de sa vie.

La psychanalyste suisse Alice Miller avait sa petite idée. Pour elle, le comportement criminel est parfois le fruit d’une enfance maltraitée, comme lorsque l’enfant est battu ou lorsqu’il n’existe que pour répondre aux besoins émotionnels de la mère. La délinquance et la criminalité deviennent alors une des avenues que l’enfant pourra emprunter afin de ne pas vivre la vie de quelqu’un d’autre. Évidemment, cette voie est illusoire et sans issue. Mais pour éviter de s’enfoncer dans la criminalité, il faut que le jeune adolescent ou adulte rencontre quelqu’un, un psychologue ou un travailleur social, qui lui fasse comprendre au plus vite d’où vient sa rage.

Peut-être parce que ce type de rencontre n’a jamais eu lieu, l’auteur n’arrive à aucune explication, ce qui rend la lecture plutôt agaçante. Et puisque l’auteur n’arrive pas à construire son propre récit, on sent qu’il n’y aura pas de «rédemption» ou de fin heureuse à l’américaine.

En revanche, son talent est suffisant pour nous garder «captif» dans un monde qui se densifie au fil des pages. Un peu comme si l’auteur avait la capacité, s’il s’y mettait, avec du travail et de la discipline, à devenir un véritable écrivain.

Mais il faudra attendre. Après sa dernière libération, ses vieux démons l’ont repris, de sorte qu’il se retrouve à nouveau derrière les barreaux.

Cette lecture m’a remis en mémoire Personne ne voudra savoir ton nom, récit d’un felquiste, prisonnier politique des années soixante et soixante-dix, abandonné, sans appui et déchiqueté par les bêtes furieuses qui dominaient sa prison; le film Hochelaga, tranchant comme une lame de rasoir, où les si bien nommés Dark Souls ne font qu’une bouchée de la vie d’un jeune homme plein de promesses ainsi que Histoire de pen, autre film du même Michel Jetté, portant sur un monde absolument féroce et sans pitié, celui de la criminalité organisée qui régit l’intérieur des murs d’une prison, et qui, encore une fois, brise une autre vie. Des antidotes pour ceux qui voient encore les univers de la prison et du crime comme un «roman».

OUELLET, Pierre. Barbelés : récit, Montréal, Éditions Sémaphore, 2013, 338 p.

MILLER, Alice. L’essentiel d’Alice Miller, Paris, Flammarion, 2011, 1001 p.

SCHIRM, François. Personne ne voudra savoir ton nom, Montréal, Les Quinze, 1982, 211 p.

JETTÉ, Michel. Histoire de pen, Québec, Christal Films, 2002, DVD, 112 min, avec Emmanuel Auger, Karyne Lemieux, David Boutin et Paul Dion

À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).

Sans Pearl Harbor, Hitler aurait-il gagné la guerre?

Écrit sur le mode de la chronique, le récent et fascinant Those angry days : Roosevelt, Lindbergh and America’s fight over World War II, 1939-1941 nous transporte dans les États-Unis de la fin des années trente, un monde oublié, au climat politique très tendu.

Brassés par de forts courants isolationnistes, pacifistes et neutralistes, défendus par une faible armée – moins de 200,000 soldats, huitième au monde en 1940 – les États-Unis sont passés à deux doigts de se replier sur la « forteresse Amérique », ce qui aurait laissé le champ libre à la machine de guerre nazie.

Une société divisée

Très divisée, la société américaine refusera jusqu’à la dernière minute d’envisager la guerre, malgré les rapides avancées de la Wehrmacht en Europe.

Jusqu’à la fin de 1940, une majorité de membres du Congrès s’opposera à l’envoi d’armes à la Grande-Bretagne. À un moment on ne peut plus critique. Sous le feu nourri de la marine allemande et de la Luftwaffe, Londres sortait des canons de ses musées, faute de mieux. En raison des probabilités de victoire allemande, le président du comité des relations étrangères du Sénat ira jusqu’à suggérer, à Churchill, la reddition pure et simple!

Créée en septembre 1940 à Yale, bastion de l’élite politique et économique des États-Unis, l’organisation America First atteste de l’importance des idées isolationnistes. America First rassemblera un million d’adhérents, dont plusieurs adultes, début vingtaine. Ce qui les unissait : une féroce opposition à la guerre et l’accommodement au fascisme allemand. On y trouvait Gerald Ford (qui a brièvement succédé à Richard Nixon à la tête du pays) et les écrivains Gore Vidal et Kurt Vonnegut (auteur d’un roman antimilitariste à succès, Abattoir 5).

Les sondages confirment aussi la persistance de proportions très élevées, de plus de 90%, contre l’affrontement avec l’Allemagne nazie.

L’alternative Lindbergh

Héros national depuis sa traversée en solitaire de l’Atlantique aux commandes de son avion, le Spirit of Saint Louis, Charles Lindbergh a canalisé les espoirs de ces courants. Plusieurs souhaitaient qu’il se présente aux élections présidentielles.

L’auteure, à la fois historienne et journaliste de métier, décrit un Lindbergh sympathisant des idées nazies de pureté raciale, lesquelles étaient alors fort répandues. En témoigne la ségrégation aux États-Unis. Pendant la guerre, la Croix-Rouge américaine aura deux systèmes de collecte et de transfusion sanguine, l’un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs!

Toutefois, Lindbergh n’avait pas un dixième d’un pour cent de l’instinct politique de son adversaire, Franklin Delano Roosevelt, l’autre personnage central de ce livre. Un discours antisémite et menaçant, aux indéniables tonalités nazies, prononcé en septembre 1941, endommagera irrémédiablement la cause isolationniste et pacifiste et causera sa perte.

Mais c’est l’attaque de Pearl Harbor qui fera pencher la balance, affirme l’auteure. L’attaque créera le consensus national tant recherché par Roosevelt pour l’entrée en guerre des États-Unis.

L’auteure estime que les États-Unis ne seraient pas intervenus en Europe sans la déclaration de guerre d’Hitler, survenue quelques jours après. Les dirigeants américains, croit-elle, auraient préféré concentrer leurs ressources dans le Pacifique, ce qui, ajoute-t-elle, aurait laissé la voie libre à la victoire nazie en Europe.

Vrai? Faux? On pourrait en débattre longtemps, à l’instar des amateurs d’uchronies qui se demandent « Que serait-il arrivé, si…? ». Et on pourrait également débattre des effets de l’implication des États-Unis en Europe. Car sans l’apport des fournitures américaines, sans les débarquements en Afrique du Nord, en Italie et en France, la Werhmacht aurait-elle vaincu l’Armée rouge? Aurait-elle brisé la résistance anglaise? Pas sûr.

Quoi qu’il en soit, l’auteure peut émettre cette fructueuse hypothèse en raison de l’intensité des courants isolationnistes et pacifistes, ce qu’elle rend admirablement bien dans son livre.

Une guerre juste

Connue par nos voisins du sud comme étant la « Good War », ce que l’expression « guerre juste » traduit bien, la Seconde Guerre mondiale a détruit la légitimité des guerres menées au nom de la supériorité raciale. Elle a sonné le glas des empires coloniaux européens et elle a miné la politique de ségrégation raciale aux États-Unis.

Mais l’histoire, on l’a vu, n’est jamais écrite d’avance. Diverses issues sont toujours possibles, certaines tragiques et sans lendemain, surtout dans le cas des petits peuples comme le nôtre, à l’avenir incertain. C’est pourquoi l’ignorance librement consentie est invariablement dangereuse.

Comme le dit le père du personnage principal – qui a neuf ans – d’une uchronie de Philip Roth intitulée Le complot contre l’Amérique (belle lecture d’été pour ceux qui ne la connaissent pas), « en démocratie, le premier devoir du citoyen est de se tenir au courant de l’actualité. On n’est jamais trop jeune pour se tenir informé des nouvelles du moment ». Sois le bienvenue à la bibliothèque, le jeune!

OLSON, Lynne, Those angry days : Roosevelt, Lindbergh, and America’s fight over World War II, 1939-1941, New York, Random House, 2013, 548 p. Également disponible en format numérique.

C’est l’été, c’est la saison du baseball!

Dans Le vieil homme et la mer, Santiago et le gamin parlent de baseball. « Aie confiance dans les Yankees, mon enfant. Pense au grand DiMaggio! », lui dit le vieux.

Le baseball est un sport magnifique. C’est parfois l’un des premiers domaines où le fils apprend à argumenter. Bien souvent, c’est l’activité familiale par excellence. Simple à comprendre, lent, très zen, il enseigne les vertus de la patience, de la discipline, de la persévérance, ainsi que les limites de la « toute-puissance ». Une saison est composée de 162 parties. On en gagne une, tout est à recommencer dès le lendemain. On en perd une, deux ou trois d’affilée, et il faut tout oublier, et vite!, car des dizaines d’autres doivent encore être jouées. Le grand DiMaggio avait beau claquer circuit après circuit, il savait que de parfaits inconnus du club adverse pouvaient éventuellement en cogner davantage et « se sauver » avec la victoire.

Terry Francona incarne l’idéal classique du gérant d’équipe de baseball. Il a remporté deux Séries mondiales à Boston. Vivant totalement pour son sport, accessible, sans chichis, il était très populaire auprès des joueurs, des médias et des partisans. Congédié de façon déguisée en 2011, il a pris sa revanche en se confiant à un journaliste du Boston Globe.

Francona. The Red Sox Years montre comment pense et fonctionne au jour le jour cet instructeur-chef un peu bourru, enthousiaste comme pas un, connaisseur du jeu et des personnalités de ses joueurs. Une des clés de sa popularité semble être sa capacité à reconnaître le potentiel et le caractère de chacun des joueurs, ainsi qu’à les protéger de l’oeil scrutateur des médias. Il s’arrange pour que chaque joueur sente qu’il fait partie d’une équipe pouvant se rendre loin. C’est ce qu’on appelle avoir du leadership.

Ce livre donne également la clé pour comprendre son congédiement déguisé. Selon Francona, les propriétaires avaient détruit la chimie de l’équipe en ciblant des agents libres qui devaient être sexy au point de vue marketing, c’est-à-dire susceptibles d’attirer d’autres publics et de faire exploser les cotes d’écoute. Francona estime qu’on lui a fait porter le chapeau d’une stratégie qui a plongé les Red Sox dans le marasme pendant deux ans.

Toutefois, cette intéressante incursion dans l’arrière-boutique du baseball s’arrête là. Elle laisse ainsi intacte l’image à la Walt Disney que veut se donner le passe-temps national américain. Car Francona n’aborde pas les aspects réellement problématiques des salaires démentiels – certains joueurs « valent » davantage que certains pays de la planète! – et de l’usage des drogues, un phénomène endémique comme le soutient l’ex-lanceur étoile Éric Gagné dans Game over : l’histoire d’Éric Gagné.

Selon Éric Gagné, pas moins de 80% des joueurs des Dodgers de Los Angeles en faisaient usage au milieu des années 2000!

De l’autre côté du miroir

Écrit avec brio par le journaliste Martin Leclerc, Game over : l’histoire d’Éric Gagné raconte un parcours d’exception. À l’âge de 15 ans, Éric Gagné quitte la maison familiale pour réaliser son rêve. Chapeau! Huit ans plus tard, il porte l’uniforme des Dodgers de Los Angeles. En 2003, il remporte le trophée Cy Young, remis annuellement au meilleur lanceur du baseball. Il est le seul Québécois à avoir mérité ce prestigieux trophée.

Sa carrière a été phénoménale : son surnom, Game over (ou Partie terminée) voulait tout dire. Mais la chute a été vertigineuse. Parce qu’il avait consommé des hormones humaines de croissance (HGH), il a rapidement été incommodé par une série de blessures qui l’ont affaibli et qui ont raccourci sa carrière. Son nom a ensuite été irrémédiablement associé à cette erreur de jugement avec la publication du rapport Mitchell, du nom d’un ancien sénateur qui publie en 2007 un rapport identifiant près de 90 joueurs soupçonnés d’avoir consommé des drogues visant à améliorer leurs performances.

Afin d’expliquer sa décision d’alors, Éric Gagné soulève un dilemme moral : « et si un joueur prenait mon poste à cause de produits dopants que moi, le cave, j’aurais refusé de prendre? »

Le résultat a été désastreux, puisque cette drogue ne lui a pas donné plus de talent, mais tout simplement l’illusion d’être invincible en masquant temporairement les douleurs d’un athlète qui lance, à peu près quotidiennement, des « pois » de plus de 95 milles à l’heure.

Bizarrement, la quasi-totalité des joueurs associés au rapport Mitchell n’en ont pas perdu le sommeil. Par exemple, Andy Pettitte continue à lancer pour les Yankees, Gregg Zaun commente les parties des Blue Jays alors que Jason Giambi finit sa carrière avec les Indiens de Cleveland aujourd’hui dirigés par … Terry Francona!

Toutefois, Éric Gagné et sa réputation en ont vraiment souffert, un peu comme si dans cette histoire, et peut-être en raison d’une mauvaise compréhension des codes culturels américains, il avait joué le rôle de l’agneau sacrificiel.

Ce livre est à lire par tous ceux qui veulent mieux comprendre le baseball, ainsi que l’ambition, admirable mais désorientée, d’un jeune Québécois dans le sport national de l’Oncle Sam.

HEMINGWAY, Ernest, Le vieil homme et la mer, Paris, Gallimard, 2007, 148 p.

FRANCONA, Terry et Dan SHAUGHNESSY, Francona : the Red Sox years, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2013, 306 p.
Également disponible en format audio

LECLERC, Martin, Game over : l’histoire d’Éric Gagné. Biographie, Montréal, Hurtubise, 2012, 324 p.
Également disponible en format numérique

Pègre, Kolyma et Russie d’aujourd’hui

En se basant sur les plus récentes recherches, Nicolas Werth estime qu’environ 17 millions de personnes sont passées par le Goulag entre 1929 (la collectivisation forcée des terres agricoles) et 1953 (la mort de Staline).

Ou, dit d’une autre façon, un adulte sur six. Oui, un adulte sur six!

Pendant cette période de près de vingt-cinq ans, un peu plus d’un million et demi d’individus y ont perdu la vie. Et un nombre incalculable, la santé et la confiance envers les autres et la société.

À la mort de Staline, et surtout avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir, les digues ont cédé. Les camps se sont vidés et à l’instar de Varlam Chalamov, la plupart des forçats ont pu retrouver, jusqu’à un certain point, la vie de tous les jours.

Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov sont l’un des livres les plus marquants d’une époque et d’un lieu où la violence stalinienne a atteint son point paroxystique.

Le grand écrivain a vécu dix-sept ans à la Kolyma, une presqu’île du nord-est de la Sibérie, dont près de dix dans un état de famine et de froid permanents, à creuser l’or (la grande richesse de la région), à bâtir des camps et à abattre des arbres. En un mot, à survivre dans les conditions les plus extrêmes.

Chalamov montre que le froid glacial, la privation alimentaire qui fait pleurer l’homme adulte quand il entend le mot «soupe» et le travail d’esclave finissent à un moment donné par abolir la pensée et les émotions. Les détenus ne disent et ne «pensent» qu’avec une vingtaine de mots, pas plus, car le cerveau ne fonctionne plus à cause du froid et du manque de calories.

Chalamov nous montre aussi que la Kolyma était sous la coupe réglée de la pègre, «maître de la vie et de la mort dans les camps». La pègre est la seule organisation de la société civile – si on peut employer ce terme – à avoir traversé le stalinisme et même, à avoir prospéré. Le régime a reconnu les siens, qui le lui ont bien rendu, notamment dans l’extermination des «trotskistes» et autres «ennemis du peuple» à la fin des années trente.

Chalamov a eu beaucoup de chance. Après être passé à quelques reprises à deux doigts de la mort, il est devenu aide-infirmier d’un hôpital de la région, par la grâce d’un médecin-détenu qui lui a ainsi sauvé la vie.

Cinquante ans plus tard

Maintenant, cinquante ans après la mort du despote, de celui qui «forgeait des chaînes, décret par décret», que reste-t-il de la Kolyma? Et quels souvenirs évoque encore, pour ceux qui ont choisi d’y rester, cette époque où l’homme était un loup pour l’homme?

Pour le savoir, Nicolas Werth y a passé un mois. La route de la Kolyma: voyage sur les traces du Goulag en est le récit.

Cet historien de haut niveau a rencontré d’anciens détenus, maintenant octogénaires. Il a aussi visité les très rares musées et monuments faisant état de l’histoire de la région, dont le Masque de l’Affliction de Magadan. Très impressionnant du haut de sa vingtaine de mètres, ce monument est une création d’Ernst Neizvestny, le sculpteur du mémorial de Khrouchtchev.

Lors de son voyage, Werth a traversé un monde en pleine décrépitude, au décor lunaire, avec des chemins boueux et parsemés de nids-de-poule, des villages abandonnés, d’innombrables ruines d’anciennes mines, d’usines et de prisons autrefois «prospères», des habitations collectives défoncées et taguées par des inscriptions du genre «Tout va mal. Pourquoi pas la révolution?». Un monde en train de s’engloutir, sans espoir de renouveau.

Un groupe rock

Qu’est-ce que le Goulag?, demande, un moment donné, Nicolas Werth à de jeunes serveuses d’un restaurant de Magadan.

«C’est … un groupe de rock?», répondent alors, sous forme d’interrogation, ces résidentes de la capitale de la Kolyma, une ville sortie de terre dans les années trente par la sueur et le sang des forçats!

Car même à Magadan, la plupart veulent oublier.

Et pourtant, le Goulag a pétri non seulement la région, mais toute la société russe d’aujourd’hui. Rappelons-le: pendant un quart de siècle, un adulte sur six y a été condamné et y a passé une partie de sa vie! Imaginons, un instant, tous ces gens et tous les autres qui les ont «dénoncés», voisins, collègues, amis et familles. Imaginons, ensuite, ce qu’il reste des rapports humains, ou la ruine de la confiance en l’autre.

Dans son livre Histoire de l’Union soviétique, Werth dit que la forte mobilité sociale ascendante, si caractéristique du stalinisme, avait aussi son revers, une forte mobilité descendante. Touché!

La primauté des pégreux en limousines et l’implacabilité des rapports sociaux, si caractéristiques de la Russie d’aujourd’hui, sont l’héritage direct d’une époque qui n’a pas encore été comprise pour ce qu’elle était.

CHALAMOV, Varlam, Récits de la Kolyma, Lagrasse, Verdier, 2003, 1,515 p.

WERTH, Nicolas, La Route de la Kolyma: voyage sur les traces du Goulag, Paris, Belin, 2012, 192 p.

WERTH, Nicolas, Histoire de l’Union soviétique: de l’Empire russe à la Communauté des États indépendants, 1900-1991, Paris, Presses universitaires de France, 2012, 588 p.