Comment détester avec passion

Qui a peur de Virginia Woolf?Il est difficile de concevoir que deux individus puissent se traiter avec autant de cruauté et de mépris que George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf? Dans cette pièce qui s’est vue refuser le prix Pulitzer dans la catégorie théâtre en 1963 en raison de son langage blasphématoire et des références sexuelles qu’elle contient, le dramaturge Edward Albee offre en spectacle une haine brute, crue, frisant la démence.

Jouée pour la première fois à New York en 1962, Who’s Afraid of Virginia Woolf?, un drame en trois actes, met en scène une soirée de discussions houleuses entre Martha, George, et leurs deux jeunes invités, Nick et sa femme Honey.

L’heure tardive et l’alcool coulant à flots, Martha exprime sans relâche tout le mépris qu’elle éprouve pour son mari, un professeur d’histoire en qui elle voyait le futur directeur du département et même, de l’université. Nous apprenons que le père de Martha, à qui elle voue une adoration qui ne semble pas réciproque, préside le collège où George et Nick enseignent.

Nick, une étoile montante en biologie et sa jolie femme, Honey, forment selon toute apparence, un couple parfait. Mais l’ambiance de la soirée est aux récriminations et les deux jeunes mariés n’échappent pas au lavage de linge sale en public.

Mike Nichols a transposé à l’écran avec brio Qui a peur de Virginia Woolf? en 1966. On peut y admirer la prestation magnifique d’Elizabeth Taylor et de Richard Burton. Le texte avant-gardiste d’Edward Albee et le jeu passionné, sensuel et déchaîné des deux acteurs en ont fait instantanément un classique.

À découvrir ou à redécouvrir.

_________________________________

ALBEE, Edward, Qui a peur de Virginia Woolf?, Arles, Acte Sud-Papiers, 2012, 167 p.

ALBEE, Edward, The Collected plays of Edward Albee, v. 1, Woodstock, Overlook, 2004.

NICHOLS, Mike, Who’s Afraid of Virginia Woolf?, États-Unis, Warner Bros, 1966, DVD, 131 min.

Sweet Home Georgia

Frank est de retour de la guerre de Corée. Au lieu de revenir fièrement à la maison, raconter ses exploits, il erre à travers les États-Unis, perdu, désorienté, hanté par des cauchemars. Il rencontre Lily qui l’accueille quelques semaines, chez elle et dans ses bras. Mais Frank doit repartir pour revenir à Lotus, Géorgie, sa ville natale.

Il se doit de rebrousser chemin pour sa petite sœur, Cee, qu’il a protégée tout au long de leur jeunesse difficile de la méchanceté de leur grand-mère – et surtout de ses gifles – pendant que leurs parents labouraient durement dans les champs de coton. Sa petite sœur qui s’est retrouvée seule à Atlanta après avoir suivi un bon à rien qui lui avait promis une nouvelle vie loin de Lotus. Finalement, frère et sœur reviennent au bercail, retrouvent la maison familiale et, en s’avouant chacun pour soi leurs faiblesses, tentent un nouveau départ.

« Ignorant ceux qui préféraient des couvertures neuves et douces, elles mettaient en pratique ce qu’elles avaient appris de leur mère au cours de cette période que les gens riches appelaient la Dépression et qu’elles appelaient la vie. »

Morrison, l’auteure de Beloved et lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, a écrit un magnifique roman, court, mais puissant. Dans Home, elle dévoile petit à petit, tout comme dans Beloved, des éléments du passé. Elle aborde des thèmes difficiles. L’héritage de l’esclavage hante les personnages et la vie sur terre, comme un de ceux-ci le souligne, n’est pas une vie.

Malgré tout, l’espoir est dans la réparation physique et psychologique que Lotus et ses habitants offrent à Frank et Cee revenus s’y réfugier. La ville natale qui est comme une mère bienveillante, comme une courtepointe dans laquelle on se réchauffe, comme l’arbre de son enfance sous lequel on s’endort protégé du soleil brûlant.

__________________________________________

MORRISON, Toni, Home, New York, Alfred A. Knopf, 2012, 145 p.

MORRISON, Toni, Home, Paris, C. Bourgois, 2012, 151 p.

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

_____________________________________________

FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Une vie à vivre

Abdul Husain, 17 ans, vit avec ses parents, ses frères et sa sœur à Annawadi, un bidonville de Bombay. Il est trieur de déchets. L’entreprise familiale de commerce de déchets se porte assez bien ce qui permet à Abdul et à sa famille, des musulmans, de vivre un peu mieux que leurs voisins.

Asha, mère de trois enfants et professeur de maternelle à temps partiel, ne voit pas d’un bon œil que les Husain survivent si bien. Sa fille aînée, Manju, obtiendra bientôt son baccalauréat, la première résidante d’Annawadi à le faire. Asha est ambitieuse et vise à devenir chef du bidonville d’Annawadi. Son implication dans le mouvement religieux Shiv Sena et ses relations avec les agents corrompus du poste de police de l’aéroport la favorisent.

Sunil, 12 ans, est un ramasseur de déchets. Sa famille a immigré du nord de l’Inde et, pour cette raison, il est parfois la cible de violence. Être ramasseur de déchets, c’est se situer au bas de l’échelle dans la hiérarchie du bidonville. Il est fréquemment battu par les adolescents plus âgés qui volent du métal sur les chantiers de construction de l’aéroport qui entourent Annawadi.

Abdul, Asha et Sunil semblent tout droit sortis d’un roman où l’auteure, Katherine Boo les met en scène les uns contre les autres. La jalousie, la haine, l’envie qu’elle leur fait vivre mènent à l’extorsion, au suicide et au meurtre. Pourtant, Behind the Beautiful Forevers n’est pas un roman. Ce livre décrit la réalité telle que Boo l’a observée au cours de ses trois années d’enquête à Annawadi.

Pour un lecteur nord-américain, ces vies déchirées et sans espoir, dans une société corrompue et indifférente, sont impossibles à imaginer. Les Occidentaux croient en la possibilité qu’a chacun de vivre la vie qu’il choisit, peu importe ses origines. En fait, les Annawadiens partagent aussi cette foi. Mais le tableau que Boo nous dresse des relations dévastatrices entre individus, de la cruelle réalité d’une existence dans l’extrême pauvreté et du fonctionnement déréglé des institutions gouvernementales qui régissent la vie des habitants d’Annawadi, amène le lecteur à conclure à la fatalité inexorable de la vie dans ce bidonville de Bombay.

Malgré le désespoir, l’histoire des habitants d’Annawadi vaut la peine d’être lue.

Behind the Beautiful Forevers a remporté le National Book Award en 2012.
___________________________________________

BOO, Katherine, Behind the Beautiful Forevers, New York, Random House, 2012, 256 p.

Patti et Robert pour la vie

Just Kids est le récit autobiographique que Patti Smith a publié en 2010 et pour lequel elle a remporté le National Book Award. Le livre est centré sur sa relation avec Robert Mapplethorpe, le photographe américain, qu’elle rencontre à New York en 1967 alors qu’ils sont de jeunes artistes pratiquement itinérants.

Poursuivant tous deux le même objectif, vivre de leur art à New York, ils emménagent ensemble et survivent avec le seul salaire de Smith, employée chez un éditeur. Smith aime décrire en détail leurs maigres possessions d’alors, leur logis, les activités simples qui les distraient et, surtout, leur art. Elle parle de l’évolution artistique de Mapplethorpe, du collage à la photographie, et de la sienne, du dessin à la poésie et la musique.

La relation entre Smith et Mapplethorpe finit par se détériorer. Mais l’aveu de l’homosexualité de ce dernier ouvre la porte à une amitié profonde entre eux. Ils rencontrent, au fil du temps, des compagnons avec qui ils partagent leur vie respective, mais ils gardent l’un pour l’autre une affection qui est palpable dans ce livre et qui perdure jusqu’au décès de Mapplethorpe, mort du sida en 1989.

Les admirateurs de Patti Smith se régaleront de ces anecdotes : la vie à la chambre 204 du Chelsea Hotel, ses échanges avec Janis Joplin, les soirées chez Max’s, la séance de photo pour la couverture de Horses. En fait, la magie de Smith tient au fait qu’on peut facilement apprécier son récit sans connaître l’artiste. Smith est avant tout une poète et ses mots enchantent.

Smith a récemment annoncé qu’elle écrirait une suite à Just Kids. On ne peut qu’espérer un aussi beau livre que celui-ci.

________________________________________

SMITH, Patti, Just Kids, New York, Ecco, 2010, 278 p.

SMITH, Patti, Just Kids, Paris, Denoël, 2010, 323 p.

L’art abstrait de Jackson Pollock

La peinture abstraite de l’artiste américain Jackson Pollock a révolutionné l’art moderne dans les années 50 et conséquemment, donné à New York son nouveau statut de capitale artistique de premier plan, détrônant Paris et ses maîtres Picasso et Matisse.

Pollock, un étudiant en art peu doué, un homme troublé et alcoolique, ne semblait pas prédestiné à bouleverser l’art moderne américain. Il naît dans l’Ouest américain, ses parents déménagent souvent. Son père quitte finalement le nid familial et Jackson, le plus jeune de cinq garçons, grandit dans une famille fractionnée.

Il débarque à New York en 1930 à l’âge de 18 ans, plutôt par accident. Il vient rejoindre son grand frère Charles qui y vit déjà depuis des années et qui y gagne sa vie en tant qu’artiste.

Pollock est tout d’abord profondément influencé par Thomas Hart Benton avec qui il suit des cours de dessin à l’Art Students League of New York. Benton, un artiste du mouvement régionaliste, prône le réalisme en peinture et valorise les villes, les paysages et les ouvriers américains, rejetant le cubisme et le modernisme européen. En 1935, l’art de Benton et Benton lui-même sont difficilement défendables à New York et son départ pour le Missouri marque la fin de la période réaliste de Pollock.

En 1936, la création du programme Federal Art Projects donne la chance aux artistes new-yorkais d’être financés pour leur art. La communauté artistique new-yorkaise s’en trouve revitalisée et l’environnement devient propice à l’expérimentation. Un atelier du peintre muraliste d’origine mexicaine David Alfaro Siqueiros, auquel Pollock assiste en 1936, lui permet de voir pour la première fois la création d’art abstrait avec de la peinture liquide projetée. Pollock voit enfin la possibilité d’aller plus loin dans son expression artistique, de dépasser les limites de ses talents en dessin.

Finalement, l’arrivée dans sa vie de Lee Krasner, qu’il épouse en 1945, et le déménagement à Springs, un village de Long Island, lui permettent d’atteindre l’apogée de son art. La sécurité affective du mariage et la grange qui lui sert maintenant de studio aideront Pollock à développer sa technique de « drip painting ». C’est en posant ses toiles au sol, en projetant la peinture sur celles-ci et en couvrant entièrement leur surface (« all-over ») qu’il réussit à produire Full Fathom Five, Number 1A, Lavender Mist et les autres œuvres synonymes de son art aujourd’hui.

C’est ce voyage fascinant dans la genèse de l’art de Pollock que nous permet de faire Jackson Pollock : An American Saga. Gagnant du prix Pulitzer en 1991 dans la catégorie biographie, cet ouvrage colossal de 934 pages, trace la vie de Jackson Pollock dans ses moindres détails. Nombreux, mais jamais superflus, ils permettent finalement de comprendre Pollock et de voir dans son art, le reflet de son angoisse et de ses passions.

____________________________________

NAIFEH, Steven. Jackson Pollock : An American Saga. Aiken, S.C. : Woodard/White, 1989.

NAIFEH, Steven. Jackson Pollock. Auch : Tristram, 1999.

Apparences trompeuses

Nick et Amy Dunne forment un jeune couple new-yorkais en amour. Mais la crise économique frappe : les deux journalistes sont mis à pied à quelques mois d’intervalle. Frustré et déprimé, Nick demande à Amy de le suivre au Missouri afin qu’ils s’établissent dans sa ville natale. Il réalise son rêve d’être propriétaire d’un bar et se trouve un emploi comme professeur au collège du coin. Mais ces changements ne ramènent pas le bonheur dans la demeure des Dunne. Le livre s’ouvre sur la journée de leur cinquième anniversaire de mariage, la journée où Amy disparaît.

On découvre le passé des personnages grâce au journal d’Amy : sa rencontre avec Nick dans une fête sept ans plus tôt, les premières années de leur couple, leur désarroi quand ils sont frappés par le chômage, leur relation qui s’envenime, le déménagement dans le Midwest. Ces chapitres alternent avec le récit de Nick, au présent, qui vit les événements suivant la disparition d’Amy.

Au fur et à mesure que l’action se déroule, au présent et au passé, on constate que Nick a de sérieux ennuis. Il est en effet le suspect numéro un dans la disparition de sa femme. Il n’a pas d’alibi le matin où elle a été vue pour la dernière fois et la scène du crime, dans la maison familiale, semble avoir été trafiquée pour donner l’illusion d’un enlèvement par un intrus. De plus, selon ce qu’écrit Amy dans son journal, Nick était devenu violent avec elle au cours des derniers mois.

Dans la première partie de Gone Girl, l’auteure Gillian Flynn, dresse adroitement le portrait psychologique de ces deux personnages si différents : elle, fidèle, à l’écoute, ayant espoir que son mariage s’améliorera; lui, déprimé, détaché, entretenant une maîtresse. Quoique tous les éléments de la disparition d’Amy incriminent Nick, on attend avec impatience le vrai dénouement de l’histoire.

Or, la deuxième partie du livre est très décevante et, surtout, prévisible. L’auteure détruit tout ce qu’elle a construit en première partie. On se retrouve à un autre endroit, dans un état d’esprit opposé et où les intentions sont inversées. Le lecteur de romans policiers s’attend à être trompé, c’est ce qui rend ce genre de lectures captivantes. Il est par contre trop facile de créer des personnages pour ensuite les transformer complètement afin de justifier l’action.

Gillian Flynn a eu beaucoup de succès avec ses romans précédents, Sharp Objects et Dark Places (Sur ma peau et Les lieux sombres). Et peut-être qu’à la lecture de toute son oeuvre, on comprend mieux son univers.

Ceux d’entre vous qui avez lu Les apparences (ou Gone Girl), que pensez-vous du dénouement, facile ou intelligent?

__________________________________________

FLYNN, Gilian. Les apparences. Paris : Sonatine, 2012.

FLYNN, Gillian. Gone Girl : A Novel. New York : Crown, 2012.