La bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak : questions d’identités

La bâtarde d’Istanbul raconte l’histoire de deux familles modernes, l’une turque, l’autre arménienne, en suivant l’évolution de leur plus jeune descendante.

D’une part, il y a Azya Kazanci, la « bâtarde » du titre. De père inconnu, elle fut élevée au sein d’une famille stambouliote par trois générations de femmes vivant tant bien que mal sous le même toit.

De l’autre côté de l’océan Atlantique, élevée entre l’Arizona et San Francisco, vit une jeune femme du même âge nommée Amy Tchakhmakhchian. Fille d’une Américaine pure laine et d’un ressortissant arménien dont la famille fut victime des persécutions turques durant la Première Guerre, elle a grandi à cheval sur deux cultures.

Contre toute attente, les deux jeunes femmes se rencontreront en plein cœur d’Istanbul, entraînant la résurgence d’un passé enfoui très loin dans les mémoires. Un passé douloureux qui lie toujours, paradoxalement, des générations de Turcs et d’Arméniens.

À travers des descriptions qui font appel aux sens, l’auteure nous fait voyager dans les rues bondées d’Istanbul, nous fait découvrir la cuisine familiale turque et arménienne, met en parallèle la culture populaire, les croyances et les personnalités des uns et des autres.

Pour ma part, il m’a suffi de jeter un coup d’œil à la table des matières du roman pour me décider à en commencer la lecture :

I.     Cannelle

II.     Pois chiches

III.     Sucre 

IV.     Noisettes grillées

V.     

À défaut de traiter strictement de gastronomie, ce roman d’Elif Shafak fait naître une réflexion sur la construction des identités – celle des individus et celle des communautés – dont les traditions culinaires s’avèrent parties prenantes.

L’idée (voire la possibilité) d’une identité « pure » est remise en question au profit d’un phénomène beaucoup plus complexe, que l’on pourrait nommer hybridité.

SHAFAK, Elif, La bâtarde d’Istanbul, Paris, Phébus, 2007, 319 p.

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Elif Shafak est une écrivaine d’origine turque. Son plus récent roman, intitulé Crime d’honneur, est paru dans sa traduction française aux éditions Phébus en 2013.

Si vous avez envie d’en apprendre davantage sur la vie et sur la vision littéraire de l’auteure, je vous recommande fortement de visionner l’allocution qu’elle a prononcée en 2010 dans le cadre des conférences TED (sous-titrée en français).

Excursion touristique en Corée du Nord

 Je fais dix mètres sur la terre de Corée du Nord. Et c’est de nouveau un grand silence comme si on entrait dans une poche de vide, une tache aveugle. Personne pour accueillir personne, ni adieux, ni retrouvailles – on ne part guère d’ici et pas grand monde n’y arrive. (p. 26)

Dans la section de la littérature de voyage se trouve un nouveau carnet de route des plus intrigants : Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem (Grasset, 2013).

Hormis dans les actualités, il est rarissime de lire des chroniquesnouilles froides au sujet de la Corée du Nord, siège d’un des régimes les plus répressifs du monde. En effet, le peuple nord-coréen est maintenu dans la noirceur depuis plus de 60 ans par une dynastie de leaders (actuellement Kim Jong-un) dont les déclarations belliqueuses et imprévisibles sont les seules communications officielles. Dans un tel contexte, la notion de tourisme est inusitée, voire indécente (le titre même de ce billet me parait surréaliste…).

Nouilles froides à Pyongyang n’est donc pas un guide comme tel, mais le récit lucide et stupéfiant d’une incursion hyper organisée sur le sol de la RPDC (République populaire démocratique de Corée). Ne s’aventure pas qui veut dans ce pays aux frontières cadenassées! D’entrée de jeu, la Corée du Nord est interdite aux journalistes (et aux Américains), ce qui a contraint Coatalem à se faire passer pour… un agent de voyages. Visas en main après quelques acrobaties bureaucratiques, il s’embarque pour « le pays des Kim » en compagnie de son ami Clorinde, observateur taciturne aux allures de dandy.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont pris en charge (le terme est faible) par deux guides et un chauffeur qui ne les quitteront pas d’une semelle durant tout le séjour, leur indiquant ce qu’il faut voir, prenant bien soin de dissimuler le reste. Ainsi, « Monsieur Jean » et Clor devront-ils malgré eux jouer le jeu du tourisme patriotique et marcher dans les pas du « Président Éternel », Kim Il-Sung.

Dans un style mi-journalistique, mi-littéraire, l’auteur décrit un univers glauque, coupé du monde, où la taille démesurée des monuments érigés à la gloire du parti jure tristement avec l’âpreté des lieux. Manque d’électricité, de carburant, de nourriture, d’eau courante, de médicaments, de « joie de vivre, la plus précieuse des denrées » (p. 27)…, la pauvreté ambiante transparaît sous le vernis de la propagande. Le récit de Jean-Luc Coatalem fait ressortir l’absurdité absolue du régime et l’ampleur de l’endoctrinement du peuple nord-coréen.

Un des points forts de ce livre est de nous donner envie d’en apprendre davantage sur la Corée du Nord, notamment d’un point de vue historique, géopolitique et social. À cet égard, l’ouvrage inclut une bibliographie thématique pour aiguiller notre lecture. Afin de mettre des images sur les mots, la chronique du bédéiste Guy Delisle, Pyongyang, est incontournable.

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Jean-Luc Coatalem est rédacteur en chef adjoint au magazine GEO. Écrivain journaliste, il est l’auteur de plusieurs récits de voyage, d’essais et de romans dont Le gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012) pour lequel il a reçu le prix Roger-Nimier.

COATALEM, Jean-Luc, Nouilles froides à Pyongyang : récit de voyage, Paris, Grasset, 2013, 236 p.

Aussi disponible en livre numérique.

DELISLE, Guy, Pyongyang, Paris, L’Association, 2003, 176 p.

Caïn, l’insoumis

cainJ’ai voulu te mettre à l’épreuve, Et qui donc es-tu pour mettre à l’épreuve ce que tu as créé toi-même, Je suis le maître souverain de toutes les choses, Et de tous les êtres, diras-tu, mais pas de moi ni de ma liberté […] (p. 35)

Avec Caïn, son tout dernier roman, José Saramago donne la parole au « premier assassin de l’histoire ». Évidemment, cela s’entend au sens figuré, dans un contexte où les récits de la Genèse constituent le fondement de la tradition judéo-chrétienne. Rappelons donc rapidement l’origine du conflit : Caïn, agriculteur, et son jeune frère Abel, pasteur de brebis, offrent tous deux des offrandes à Dieu. Alors que celles d’Abel sont reconnues, celles de Caïn sont invariablement ignorées. Jaloux du traitement préférentiel accordé à son frère, Caïn commet le meurtre d’Abel, pour lequel Dieu le condamne à l’errance.

À la différence du Caïn de l’Ancien Testament, le personnage de José Saramago refuse de porter la responsabilité de ce meurtre qu’il affirme avoir perpétré par vengeance, non pas contre son frère, mais contre Dieu lui-même. Errant à dos d’âne dans « l’espace-temps » biblique, Caïn devient un témoin au regard critique, voire un acteur clé d’épisodes mythiques de la Genèse. L’échec de Babel, les massacres de Sodome et de Jéricho, le sacrifice d’Isaac, les souffrances de Job sont autant d’injustices qui alimentent sa révolte face aux agissements arbitraires et cruels du Créateur envers ses créatures, face à la nature foncièrement mauvaise du « bonhomme » (p. 102).

On ne peut aborder ce roman sans mentionner le ton franchement sarcastique de la narration, par ailleurs volontairement truffée d’anachronismes. Ce décalage entre notre connaissance, même minimale, du texte original et les réflexions obliques du narrateur produit un effet irrésistiblement comique. En effet, qui eut imaginé Adam et Ève, déchus, mais s’envoyant à la barbe du Créateur « des clins d’œil complices, car dès le premier jour ils avaient su qu’ils étaient nus et en avaient bien profité. » (p. 20)

Au terme de ma lecture, je me suis tout de même demandé si le roman se résumait à cet habile exercice de style… Certains critiques y ont vu l’ultime règlement de comptes de l’auteur, ouvertement athée, avec Dieu. Peut-être. Qui sait ? Si la réflexion amorcée s’essouffle dans les derniers chapitres, le récit fait indéniablement appel à la pensée critique du lecteur. J’ose avancer que l’obstination de Caïn à remettre en question la « justice » de Dieu, ici synonyme de destin, signale plutôt le parti pris indéfectible de José Saramago en faveur du dialogue et, surtout, du libre arbitre.

                                    

José Saramago (1922-2010) est à ce jour le seul écrivain de langue portugaise à avoir reçu le prix Nobel de littérature. Il est l’auteur de nombreux essais, pièces de théâtre et romans, dont L’Évangile selon Jésus-Christ (1993) et L’aveuglement (1997).

SARAMAGO, José, Caïn, Paris, Éditions du Seuil, 2011, 169 p.  

Un appel à la mémoire de l’Histoire

C’est dans la foulée de la rentrée littéraire de l’automne 2012 que j’ai découvert l’existence de l’auteure Julie Otsuka et de son plus récent roman traduit en français : Certaines n’avaient jamais vu la mer. Difficile pour moi de ne pas être interpellée par le titre. Assurément l’expérience de femmes allait constituer la matière première du récit… Sans oublier le graphisme splendide de la page couverture : la photographie de type Kodachrome d’une jeune Japonaise (on le suppose à son kimono), sa gestuelle et son regard tourné vers l’horizon, ainsi que le fini légèrement suranné de l’ensemble laissent présager un sujet poignant, ramifié dans l’Histoire.

Usant d’une écriture franche et avec une économie de moyens qui force l’admiration, Julie Otsuka trace un portrait nuancé et touchant d’une cohorte de jeunes Japonaises expatriées sur la côte ouest des États-Unis, peu après la Première Guerre mondiale. Promises avant même de quitter leur terre natale, elles ne possèdent qu’une photo et quelques lettres du compatriote qui deviendra leur mari. Elles sont pratiquement toutes vierges, de corps comme d’expérience. Courageuses devant l’adversité, elles rêvent de l’Amérique comme d’un avenir meilleur. Elles sont les « picture brides » dont l’Histoire garde si peu de mémoire et qui constituent pourtant la part féminine d’une première vague d’immigration japonaise aux États-Unis.

Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. (Ostuka, p. 26)

Le récit retrace leur parcours (leur désillusion) en huit chapitres thématiques. Après le traumatisme de la première nuit avec un époux inconnu, elles devront affronter les vertiges du choc culturel, une langue inconnue, la pauvreté extrême, le travail acharné, le racisme ambiant, les aléas de l’enfantement, le conflit des générations… Jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Les rumeurs grandissantes de leur collaboration au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor poussent le gouvernement américain à instaurer des mesures qui les confineront dans des camps d’internement, et ce, dans la plus grande injustice.

Ce roman est aussi percutant qu’il est bref. Julie Otsuka a fait le choix inusité d’une narration à la première personne du pluriel, choix qui s’avère d’une surprenante efficacité. Le « nous » ainsi utilisé représente la voix de toutes et de chacune, reliant les expériences individuelles comme autant de facettes de l’inconscient collectif. Le génie de l’auteure réside selon moi dans cette capacité à intégrer la sphère politique à la sphère privée de façon extrêmement subtile, cohérente et significative.

En filigrane d’un récit très intime se profile donc le contexte socio-économique de l’entre-deux-guerres, incluant la xénophobie du peuple américain et l’accroissement des tensions entre l’Amérique et le Japon. Il est évident qu’Otsuka a fait ses recherches et s’en est imprégnée avant de se lancer dans l’écriture. Par le truchement de la fiction, Certaines n’avaient jamais vu la mer témoigne de la réalité historique des débuts de l’immigration japonaise aux États-Unis et redonne une voix à ces femmes dont la plainte peut désormais être entendue.

Julie Otsuka est une écrivaine américaine d’ascendance japonaise. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman. Il a été récompensé du PEN/Faulkner Award au début de l’année 2012 et du prix Femina pour le meilleur roman étranger au mois de novembre suivant.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, 142 p.

À lire aussi :

DANIELS, Roger, Coming to America : a history of immigration and ethnicity in American life, New York, Perrenial, 2002, 515 p.

MANBO, Bill T., Colors of confinement : rare Kodachrome photographs of Japanese American incarceration in World War II, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2012, 122 p.

OTSUKA, Julie, Quand l’empereur était un dieu, Paris, Phébus, 2004, 180 p.

ROBINSON, Greg, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada, Montréal, PUM, 2011, 317 p.

Le guide et la danseuse de R. K. Narayan : l’arroseur arrosé!

Raju se rendit compte très vite que son statut spirituel était rehaussé s’il laissait pousser sa barbe et flotter de longs cheveux sur sa nuque. C’était une anomalie qu’un saint rasé de près et aux cheveux courts! (p. 76)

En cette saison électorale, une fable satirique sur le pouvoir potentiellement retors du discours, où la vanité humaine en prend pour son rhume…

Les éditions Zulma rééditent un classique de la littérature de l’Inde du Sud : Le guide et la danseuse de l’écrivain R. K. Narayan. Disparu en 2001, Narayan compte parmi les grands de la littérature indienne moderne. Si son nom vous est moins connu que d’autres, c’est peut-être parce que son œuvre n’est pratiquement plus disponible en français, d’où l’initiative des éditions Zulma d’en rééditer une grande partie.

Bien que la langue maternelle de l’auteur soit le tamoul, c’est en anglais, langue de l’éducation formelle, qu’il choisit de rédiger l’entièreté de son œuvre (l’Inde fut sous le joug colonial de l’Empire britannique de 1858 jusqu’à son indépendance en 1947). Paru en 1958 dans sa version originale, Le guide et la danseuse fait partie de ce que certains critiques ont appelé le « cycle de Malgudi », soit une série de plus d’une douzaine de romans et de nouvelles se déroulant dans cette région imaginaire, grandement inspirée de la ville natale de l’auteur, Mysore.

Le guide du titre, c’est Raju. Autrefois bien connu des habitants et des visiteurs de Malgudi sous le nom de Raju-du-chemin-de-fer, il sort tout juste de prison au début du récit. À l’heure des bilans, il est décidé à ne pas retourner d’où il vient et trouve plutôt refuge dans un temple désert. C’est là que le destin le trouve : un paysan crédule le prend pour un ascète et, de fil en aiguille, Raju devient malgré lui le (faux) gourou de tout un village.

Oscillant entre présent et passé, la narration nous laisse entrevoir les écueils de son parcours singulier, quasi burlesque. Guide touristique improvisé, menteur impudent, orateur habile, amoureux éperdu et jaloux de Rosie, la danseuse qu’il protège et dont il profite pourtant, Raju est imposteur de métier. Le rôle de swami (maître, en sanskrit), qu’il endosse volontiers afin d’assurer sa subsistance, n’est a priori qu’un autre personnage pour ce manipulateur un peu comique, particulièrement sensible aux attentes de ses disciples.

Dans un style « souple » et imagé, Narayan propose une réflexion sur le fossé existant entre les apparences (la rhétorique!) et les motivations réelles des individus. L’auteur critique par la même occasion la naïveté des masses, cette propension bien humaine à croire au mythe. Ironiquement, l’orgueil de Raju le conduira cette fois à une forme de rédemption : celle du don de soi.

NARAYAN, R. K., Le guide et la danseuse, Paris, Zulma, 2012, 337 p.

Souvenirs tendres : Blankets de Craig Thompson

(Pour faire suite, un peu par hasard, au billet de ma collègue Maryse…)

Les amateurs de romans graphiques connaissent fort probablement déjà l’existence de cet artiste de la bande dessinée américaine, j’ai nommé Craig Thompson. Mais que l’univers du trait, de la bulle et de l’encadré vous soit familier ou non, Blankets est une œuvre graphique et littéraire à découvrir sans faute. Un pavé totalisant presque 600 pages dans sa traduction française (Casterman, 2004), Blankets est un de ces livres que l’on redoute presque de terminer tellement sa lecture – les images – suscite l’émerveillement. Celui un brin mélancolique des souvenirs d’enfance. Et l’émotion vive des premières fois.

Dans Blankets, j’ai voulu essayer de répondre à une simple question : « Que se passe-t-il la première fois que l’on dort avec quelqu’un que l’on aime? [1] »

Craig Thompson dessine l’histoire d’un premier amour, celui de Craig, son alter ego élevé au sein d’une famille puritaine du Wisconsin. Le récit de cet amour naissant est enchâssé dans celui de l’adolescence tourmentée (comme le sont toutes les adolescences, mais différemment) de Craig, aux prises avec la culpabilité que lui a inculquée son éducation chrétienne fondamentaliste face à ses désirs et le sentiment de n’être à sa place nulle part dans cet horrible « vrai monde ».

Blankets est un récit d’inspiration autobiographique que l’on a qualifié de « roman graphique d’apprentissage ». La peur de grandir, le paradoxe des liens familiaux, la vulnérabilité et pourtant la sincérité des sentiments propres au passage du monde de l’enfance à celui de l’âge adulte sont autant de couches de sens qui donnent de la profondeur au récit. Les illustrations, tout en noir et blanc, foisonnent sur la page, libérées de leurs traditionnelles cases. Lyriques, parfois même expressionnistes (un style qui sied bien aux fabulations cauchemardesques ou apocalyptiques du jeune Craig), les images  traduisent de façon sensible les émotions du narrateur. Le trait de Thompson nous emporte doucement dans son univers intimiste et tendre, sous les neiges épaisses d’un hiver dans le Midwest américain.

Salué par la critique américaine lors de sa parution en 2004, Blankets fut couronné de huit prix prestigieux, dont deux Eisner Awards (2004), ainsi que du Grand Prix de la Critique (2005). Selon plusieurs, cet album consacre Craig Thompson comme l’un des grands de la bande dessinée américaine. Habibi est son œuvre la plus récente (Casterman, 2011 pour la traduction française).


[1] DELCROIX, Olivier, « Craig Thompson, l’étoile des neiges », Le Figaro Littéraire, 27 janvier 2005, p. 6.

Bref Christian Gailly

Je n’avais encore jamais lu Christian Gailly avant d’ouvrir La Roue et autres nouvelles, recueil paru aux Éditions de Minuit en janvier 2012. Il s’agit du quinzième livre de cet auteur français réputé pour la concision de son écriture. En effet, seulement deux de ses romans font plus de 200 pages, le plus court, Les Fleurs, en totalisant à peine 92 (Minuit, 2012 pour l’édition de poche). Quinzième ouvrage, donc, mais premier recueil de nouvelles dont la quatrième de couverture laisse très bien pressentir le rythme haletant et le caractère à la fois quotidien et intemporel des huit récits qui le composent. Dans un style quasi télégraphique, comme des notes prises à la volée, on peut y lire les phrases suivantes :

Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Chacune des nouvelles prend comme point de départ un événement a priori ordinaire de l’existence. Ordinaire lorsqu’on le considère de l’extérieur, mais jamais banal lorsqu’on le vit et surtout, lorsqu’on y pense. Une situation tout à fait convenue peut ainsi devenir loufoque, angoissante, étrange, absurde. Comme lorsque la conscience du narrateur, ce « je » désincarné dont on ne sait s’il est celui de l’auteur lui-même, s’emballe à la demande de sa compagne de lui écrire « l’histoire du perroquet rouge », histoire qu’il ne connaît absolument pas :

Quelle histoire du perroquet rouge ? Je ne connais pas d’histoire de perroquet rouge, lui dis-je, encore moins l’histoire du perroquet rouge. De quel perroquet rouge tu parles ? Tu es sûre qu’il était rouge ? (Gailly, 2012, p. 30)

Ne contenant aucune intrigue au sens classique du terme et ne recelant que très peu d’images, les histoires de Christian Gailly demandent une lecture attentive, voire engagée. L’auteur cisèle la narration avec une économie de mots qui signale une conscience aiguë de la matérialité (et des limites) du langage. Il observe ses personnages du dedans comme du dehors, se joue de leur manque de prise sur le réel, de leurs amours et de leurs désamours, du drame qu’est l’impossibilité de communiquer… Tout cela en étant de connivence avec le lecteur.

Aussitôt ce recueil terminé, je me suis empressée de lire Les Fleurs et j’en suis maintenant à L’Incident (1996), roman par ailleurs adapté au cinéma par Alain Resnais sous le titre Les Herbes folles (2009).

GAILLY, Christian, La roue et autres nouvelles, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 122 p.