Qu’arrive-t-il à Lulu?

Dans la quarantaine, Lulu est mère de trois enfants : deux jeunes garçons et une ado. Elle est aussi la femme d’un homme colérique qui a un penchant pour l’alcool.

Un jour, après une entrevue d’embauche, Lulu téléphone à son sympathique mari pour lui raconter comment l’entrevue s’est déroulée, puis elle décide de ne pas rentrer à la maison immédiatement.

De fil en aiguille, l’absence de Lulu se prolonge. Elle part en cavale pour se donner l’oxygène qui lui manque dans sa vie familiale et fait des rencontres surprenantes. Elle ne cherche rien de particulier, sauf l’évasion.

Pendant ce temps, sa famille et ses amis s’inquiètent. Ce sont eux, réunis autour d’une table, qui nous racontent l’escapade de Lulu, car deux d’entre eux l’ont revue. Mais voyant Lulu transformée, ils n’ont pas réussi à la convaincre de revenir au bercail.

Nous, lecteurs, sommes complètement accros au destin de cette Lulu que nous connaissons à peine. Que va-t-il lui arriver?

Histoire captivante, Lulu, femme nue : un récit, est une bande dessinée en deux tomes d’Étienne Davodeau; elle sera bientôt portée au grand écran (http://lulufemmenuelefilm.wordpress.com/).

Une femme ordinaire qui a atteint ses limites, un scénario bien ficelé et une forme narrative originale remplie de rebondissements : voilà de quoi combler la lectrice que je suis et attiser ma curiosité pour découvrir d’autres histoires du même cru. On trouve à la Grande Bibliothèque vingt-deux ouvrages de cet auteur français, soit comme auteur unique, soit comme collaborateur.

Né en 1965 dans les Mauges de parents ouvriers, Étienne Davodeau a étudié les arts plastiques et fondé le studio Psurde avec d’autres passionnés de BD pour publier ses premiers travaux, aujourd’hui introuvables. La première publication officielle d’Étienne Davodeau remonte à 1992. Depuis, il n’a cessé de raconter la vie tumultueuse des gens ordinaires à travers ses bandes dessinées.

DAVODEAU, Étienne, Lulu, femme nue: un récit, Paris, Futuropolis, 2008.

Une BD instructive

Pourquoi Guy Delisle a-t-il écrit les Chroniques de Jérusalem? Parce que sa femme, qui travaille pour Médecins Sans Frontières (MSF), a obtenu un contrat d’un an en Israël et qu’il a choisi de la suivre. Il sera, pendant ce temps, l’homme de la maison; celui qui s’occupe des enfants et travaille, dans ses temps libres, à un nouveau projet de bande dessinée.

Il nous raconte donc en images son quotidien avec ses enfants qu’il mène à la garderie en se tapant les bouchons de circulation de Jérusalem. Au cours de l’année, il nous fait part de sa découverte des lieux saints : le mur des Lamentations, l’esplanade des Mosquées avec le Dôme du Rocher, le Saint-Sépulcre, le mont des Oliviers… Il découvre aussi quelques traditions religieuses du pays dont une assez cocasse.

Guy Delisle prend conscience de ce qu’est le fameux mur israélien, érigé depuis 2002 entre les Palestiniens et les Israéliens, long de 730 km et large de 50 à 100 mètres selon les endroits. Un mur de béton, de fils barbelés et de détecteurs électroniques où les portiques (ou « checkpoint ») sont contrôlés par l’armée israélienne. Il dessine ce mur et se fait souvent demander de quitter l’endroit car on n’a pas le droit de s’attarder près du mur. Les gens armés et les contrôles de sécurité sont omniprésents dans le pays, surtout aux abords et à l’intérieur des colonies juives où les visites guidées sont complètement différentes selon l’origine et le point de vue du guide.

Durant son séjour, quelques congrès, expositions de BD et ateliers viennent nourrir le travail de Guy Delisle. Il découvre comment l’attitude des étudiants varie selon les régions. Mais il a peu de temps pour avancer son propre projet de BD.

Entre les enfants, les gens de MSF de passage à l’appartement, le travail exigeant de sa femme et les péripéties du quotidien, le temps lui manque pour dessiner des croquis comme il aime le faire, en se baladant dans le pays. Quoi qu’il en soit, il finira par pondre ses Chroniques de Jérusalem. Il réussira également à nous donner envie de voyager, de faire nous aussi des croquis et de lire d’autres de ses séjours en dessins tels que Chroniques birmanes, Pyongyang et Shenzhen.

DELISLE, Guy, Chroniques de Jérusalem, Paris, Guy Delcourt productions, 2011, 333 p.

Souvenirs tendres : Blankets de Craig Thompson

(Pour faire suite, un peu par hasard, au billet de ma collègue Maryse…)

Les amateurs de romans graphiques connaissent fort probablement déjà l’existence de cet artiste de la bande dessinée américaine, j’ai nommé Craig Thompson. Mais que l’univers du trait, de la bulle et de l’encadré vous soit familier ou non, Blankets est une œuvre graphique et littéraire à découvrir sans faute. Un pavé totalisant presque 600 pages dans sa traduction française (Casterman, 2004), Blankets est un de ces livres que l’on redoute presque de terminer tellement sa lecture – les images – suscite l’émerveillement. Celui un brin mélancolique des souvenirs d’enfance. Et l’émotion vive des premières fois.

Dans Blankets, j’ai voulu essayer de répondre à une simple question : « Que se passe-t-il la première fois que l’on dort avec quelqu’un que l’on aime? [1] »

Craig Thompson dessine l’histoire d’un premier amour, celui de Craig, son alter ego élevé au sein d’une famille puritaine du Wisconsin. Le récit de cet amour naissant est enchâssé dans celui de l’adolescence tourmentée (comme le sont toutes les adolescences, mais différemment) de Craig, aux prises avec la culpabilité que lui a inculquée son éducation chrétienne fondamentaliste face à ses désirs et le sentiment de n’être à sa place nulle part dans cet horrible « vrai monde ».

Blankets est un récit d’inspiration autobiographique que l’on a qualifié de « roman graphique d’apprentissage ». La peur de grandir, le paradoxe des liens familiaux, la vulnérabilité et pourtant la sincérité des sentiments propres au passage du monde de l’enfance à celui de l’âge adulte sont autant de couches de sens qui donnent de la profondeur au récit. Les illustrations, tout en noir et blanc, foisonnent sur la page, libérées de leurs traditionnelles cases. Lyriques, parfois même expressionnistes (un style qui sied bien aux fabulations cauchemardesques ou apocalyptiques du jeune Craig), les images  traduisent de façon sensible les émotions du narrateur. Le trait de Thompson nous emporte doucement dans son univers intimiste et tendre, sous les neiges épaisses d’un hiver dans le Midwest américain.

Salué par la critique américaine lors de sa parution en 2004, Blankets fut couronné de huit prix prestigieux, dont deux Eisner Awards (2004), ainsi que du Grand Prix de la Critique (2005). Selon plusieurs, cet album consacre Craig Thompson comme l’un des grands de la bande dessinée américaine. Habibi est son œuvre la plus récente (Casterman, 2011 pour la traduction française).


[1] DELCROIX, Olivier, « Craig Thompson, l’étoile des neiges », Le Figaro Littéraire, 27 janvier 2005, p. 6.

Une vie illustrée

En 2006, la bédéiste américaine Alison Bechdel, a attiré l’attention des amateurs de biographies en bande dessinée avec la parution de Fun Home : une tragicomédie familiale. Dans ce livre touchant, elle décrit son enfance à Beech Creek en Pennsylvanie avec une mère absente et un père colérique. Ce père, personnage central de la vie de la petite Alison, est un être explosif qui cache sa véritable identité, son homosexualité. L’auteure sort elle-même du placard au début de la vingtaine et annonce à ses parents qu’elle est lesbienne. Elle entame un rapprochement avec son père, mais celui-ci meurt subitement quelques mois plus tard, happé par un camion (accident ou suicide?).

Bechdel lance maintenant une biographie de sa mère. Dans Are you my mother? A comic drama, on retrouve l’auteure après plusieurs années de psychothérapie et de psychanalyse, tentant d’expliquer son cheminement pour établir une meilleure relation avec sa mère. Pour ce faire, elle mélange de façon désorganisée des descriptions de ses rêves, des conversations avec sa mère, de longs extraits de ses lectures (Donald Winnicot, Alice Miller, Virginia Woolf) et des interprétations qu’elle en tire, ainsi que des échanges de ses séances de thérapie. Le tout, pas aussi bien illustré que dans Fun Home, donne un ouvrage où le lecteur se perd, demeure indifférent et est déçu de ne pas mieux comprendre Bechdel et sa famille.

À l’image de la vie de ses parents, Bechdel nous offre deux livres aux récits parallèles sur la vie de deux personnes, dont la relation n’est jamais approfondie. Voilà la tragédie qu’on aurait voulu que Bechdel nous raconte et nous dessine : l’union de ces deux individus, qui se sont déjà aimés, mais qui ont évolué tristement, si différemment.

Voici d’autres biographies en bande dessinée que vous connaissez probablement mais qui demeurent des incontournables : Persepolis, Sutures et Blankets : Manteau de neige.

Des mots aux images : œuvres littéraires adaptées en bandes dessinées

On a récemment pu voir sur Internet, une petite vidéo d’un artiste qui dessinait, une par une, toutes les scènes du roman Le vieil homme et la mer d’Hemingway. Vue en accélérée, cette vidéo est fascinante à regarder.

Souvent portés au grand écran, les classiques de la littérature se prêtent aussi très bien à une adaptation en bande dessinée. La collection Ex-Libris, de la maison d’édition Delcourt, est d’ailleurs consacrée entièrement à l’adaptation en bandes dessinées des grands classiques de la littérature.

Une adaptation réussie, et qui a fait beaucoup jaser à sa sortie en 1998, est celle de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust par Stéphane Heuet. Utilisant un style de dessin aux lignes claires, semblable à celui d’Hergé, Heuet réussit à rendre l’univers de Proust, rempli des réflexions du narrateur, de ses rêves et de ses souvenirs. Heuet utilise d’ailleurs très peu de bulles de dialogue, mais laisse plutôt la prose de Proust remplir les cases où Heuet lui-même transpose les états d’âme des personnages.

Tout aussi réussie est l’adaptation de La métamorphose de Franz Kafka par Peter Kuper. Kuper utilise la méthode de dessin manière noire ou gravure sur bois pour recréer l’univers de Kafka. Kuper imagine Gregor Samsa avec un corps de cafard mais une tête humaine. On assiste à sa décadence physique à mesure qu’il est rejeté puis abandonné par sa famille. L’effet est saisissant : les dessins de Kuper hantent le lecteur plusieurs jours après avoir terminé la lecture de ce livre.

Finalement, il faut mentionner du côté québécois Séraphin illustré; sa parution débute en 1951 dans Le Bulletin des agriculteurs et se poursuivra tous les mois jusqu’en 1970. Cette œuvre a récemment été rééditée aux éditions Les 400 coups.

Y a-t-il d’autres classiques de la littérature que vous avez particulièrement aimés en bande dessinée?

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PROUST, Marcel (texte) et Stéphane HEUET (illustrations), À la recherche du temps perdu, Paris, Delcourt, 1998, 71 p.

KAFKA, Franz (texte) et Peter KUPER (illustrations), La Métamorphose et autres récits, Montreuil, Rackham, 2004, 137 p.

GRIGNON, Claude-Henri (texte) et Albert CHARTIER (illustrations), Séraphin illustré, Montréal, Les 400 coups, 2010, 261 p.