Serge Fiori : un musicien unique

J’ai toujours trouvé que la musique d’Harmonium a quelque chose de planant; plus particulièrement celle de l’album L’heptade. Cette musique a une dimension spirituelle qui aide à se sentir plus près de son âme, à s’entendre respirer, à se sentir apaisé. Mais qui exactement est à l’origine de ce groupe mythique?  Qui en a été le principal compositeur et comment s’y prenait-il pour créer ces univers sonores uniques? C’est en lisant la biographie Serge Fiori : s’enlever du chemin que j’ai trouvé réponse à ces questions qui intéressaient la musicienne en moi. Serge Fiori est le fils unique de Georges Fiori, un Québécois d’origine italienne et musicien amateur, et de Claire Dauphinais, une coiffeuse et styliste ambitieuse.

En faisant la connaissance du musicien, on découvre un être singulier au parcours inusité qui se révèle un leader-né au talent musical hors du commun. Le livre décrit le cheminement de l’artiste, de l’enfance à la vie adulte. Toutes les personnes qu’il a côtoyées nous sont présentées : du cocon familial, en passant par la famille élargie, les amis, les nombreux collaborateurs professionnels, et bien sûr, les amoureuses.

Louise Thériault, l’auteure de cette biographie, est thérapeute en relation d’aide de profession. Elle a été l’amoureuse de Serge Fiori, puis son amie. Elle dépeint donc en détail les relations interpersonnelles de celui-ci ainsi que son univers intérieur. Comme bien des créateurs, il est un être ultra-sensible, angoissé et torturé. Il doit affronter ses démons pour trouver un certain équilibre. Ayant vécu un important bad trip de drogue à l’adolescence, il en subira les conséquences toute sa vie.

Si vous avez aimé la musique d’Harmonium, vous aimerez en savoir plus sur l’histoire de ce groupe musical et de son principal créateur grâce à cette biographie. On se surprend à vivre l’ascension du groupe avec excitation, comme si on en faisait partie. Vous saurez également quel a été le parcours professionnel de Serge Fiori après la dissolution du groupe et pourquoi il a quitté la scène publique depuis ce temps. Vous connaîtrez l’être intime qui se cache derrière l’œuvre musicale et comment ce créateur a réussi à se bâtir une vie qui lui convient.

THÉRIAULT, Louise, Serge Fiori : s’enlever du chemin, Montréal, Éditions du CRAM, 2013, 388 p.

Les albums d’Harmonium: Harmonium, Les cinq saisons, L’heptade, Harmonium en tournée

Le DVD d’une tournée d’Harmonium: Harmonium en Californie

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

C’est l’été, c’est la saison du baseball!

Dans Le vieil homme et la mer, Santiago et le gamin parlent de baseball. « Aie confiance dans les Yankees, mon enfant. Pense au grand DiMaggio! », lui dit le vieux.

Le baseball est un sport magnifique. C’est parfois l’un des premiers domaines où le fils apprend à argumenter. Bien souvent, c’est l’activité familiale par excellence. Simple à comprendre, lent, très zen, il enseigne les vertus de la patience, de la discipline, de la persévérance, ainsi que les limites de la « toute-puissance ». Une saison est composée de 162 parties. On en gagne une, tout est à recommencer dès le lendemain. On en perd une, deux ou trois d’affilée, et il faut tout oublier, et vite!, car des dizaines d’autres doivent encore être jouées. Le grand DiMaggio avait beau claquer circuit après circuit, il savait que de parfaits inconnus du club adverse pouvaient éventuellement en cogner davantage et « se sauver » avec la victoire.

Terry Francona incarne l’idéal classique du gérant d’équipe de baseball. Il a remporté deux Séries mondiales à Boston. Vivant totalement pour son sport, accessible, sans chichis, il était très populaire auprès des joueurs, des médias et des partisans. Congédié de façon déguisée en 2011, il a pris sa revanche en se confiant à un journaliste du Boston Globe.

Francona. The Red Sox Years montre comment pense et fonctionne au jour le jour cet instructeur-chef un peu bourru, enthousiaste comme pas un, connaisseur du jeu et des personnalités de ses joueurs. Une des clés de sa popularité semble être sa capacité à reconnaître le potentiel et le caractère de chacun des joueurs, ainsi qu’à les protéger de l’oeil scrutateur des médias. Il s’arrange pour que chaque joueur sente qu’il fait partie d’une équipe pouvant se rendre loin. C’est ce qu’on appelle avoir du leadership.

Ce livre donne également la clé pour comprendre son congédiement déguisé. Selon Francona, les propriétaires avaient détruit la chimie de l’équipe en ciblant des agents libres qui devaient être sexy au point de vue marketing, c’est-à-dire susceptibles d’attirer d’autres publics et de faire exploser les cotes d’écoute. Francona estime qu’on lui a fait porter le chapeau d’une stratégie qui a plongé les Red Sox dans le marasme pendant deux ans.

Toutefois, cette intéressante incursion dans l’arrière-boutique du baseball s’arrête là. Elle laisse ainsi intacte l’image à la Walt Disney que veut se donner le passe-temps national américain. Car Francona n’aborde pas les aspects réellement problématiques des salaires démentiels – certains joueurs « valent » davantage que certains pays de la planète! – et de l’usage des drogues, un phénomène endémique comme le soutient l’ex-lanceur étoile Éric Gagné dans Game over : l’histoire d’Éric Gagné.

Selon Éric Gagné, pas moins de 80% des joueurs des Dodgers de Los Angeles en faisaient usage au milieu des années 2000!

De l’autre côté du miroir

Écrit avec brio par le journaliste Martin Leclerc, Game over : l’histoire d’Éric Gagné raconte un parcours d’exception. À l’âge de 15 ans, Éric Gagné quitte la maison familiale pour réaliser son rêve. Chapeau! Huit ans plus tard, il porte l’uniforme des Dodgers de Los Angeles. En 2003, il remporte le trophée Cy Young, remis annuellement au meilleur lanceur du baseball. Il est le seul Québécois à avoir mérité ce prestigieux trophée.

Sa carrière a été phénoménale : son surnom, Game over (ou Partie terminée) voulait tout dire. Mais la chute a été vertigineuse. Parce qu’il avait consommé des hormones humaines de croissance (HGH), il a rapidement été incommodé par une série de blessures qui l’ont affaibli et qui ont raccourci sa carrière. Son nom a ensuite été irrémédiablement associé à cette erreur de jugement avec la publication du rapport Mitchell, du nom d’un ancien sénateur qui publie en 2007 un rapport identifiant près de 90 joueurs soupçonnés d’avoir consommé des drogues visant à améliorer leurs performances.

Afin d’expliquer sa décision d’alors, Éric Gagné soulève un dilemme moral : « et si un joueur prenait mon poste à cause de produits dopants que moi, le cave, j’aurais refusé de prendre? »

Le résultat a été désastreux, puisque cette drogue ne lui a pas donné plus de talent, mais tout simplement l’illusion d’être invincible en masquant temporairement les douleurs d’un athlète qui lance, à peu près quotidiennement, des « pois » de plus de 95 milles à l’heure.

Bizarrement, la quasi-totalité des joueurs associés au rapport Mitchell n’en ont pas perdu le sommeil. Par exemple, Andy Pettitte continue à lancer pour les Yankees, Gregg Zaun commente les parties des Blue Jays alors que Jason Giambi finit sa carrière avec les Indiens de Cleveland aujourd’hui dirigés par … Terry Francona!

Toutefois, Éric Gagné et sa réputation en ont vraiment souffert, un peu comme si dans cette histoire, et peut-être en raison d’une mauvaise compréhension des codes culturels américains, il avait joué le rôle de l’agneau sacrificiel.

Ce livre est à lire par tous ceux qui veulent mieux comprendre le baseball, ainsi que l’ambition, admirable mais désorientée, d’un jeune Québécois dans le sport national de l’Oncle Sam.

HEMINGWAY, Ernest, Le vieil homme et la mer, Paris, Gallimard, 2007, 148 p.

FRANCONA, Terry et Dan SHAUGHNESSY, Francona : the Red Sox years, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2013, 306 p.
Également disponible en format audio

LECLERC, Martin, Game over : l’histoire d’Éric Gagné. Biographie, Montréal, Hurtubise, 2012, 324 p.
Également disponible en format numérique

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Patti et Robert pour la vie

Just Kids est le récit autobiographique que Patti Smith a publié en 2010 et pour lequel elle a remporté le National Book Award. Le livre est centré sur sa relation avec Robert Mapplethorpe, le photographe américain, qu’elle rencontre à New York en 1967 alors qu’ils sont de jeunes artistes pratiquement itinérants.

Poursuivant tous deux le même objectif, vivre de leur art à New York, ils emménagent ensemble et survivent avec le seul salaire de Smith, employée chez un éditeur. Smith aime décrire en détail leurs maigres possessions d’alors, leur logis, les activités simples qui les distraient et, surtout, leur art. Elle parle de l’évolution artistique de Mapplethorpe, du collage à la photographie, et de la sienne, du dessin à la poésie et la musique.

La relation entre Smith et Mapplethorpe finit par se détériorer. Mais l’aveu de l’homosexualité de ce dernier ouvre la porte à une amitié profonde entre eux. Ils rencontrent, au fil du temps, des compagnons avec qui ils partagent leur vie respective, mais ils gardent l’un pour l’autre une affection qui est palpable dans ce livre et qui perdure jusqu’au décès de Mapplethorpe, mort du sida en 1989.

Les admirateurs de Patti Smith se régaleront de ces anecdotes : la vie à la chambre 204 du Chelsea Hotel, ses échanges avec Janis Joplin, les soirées chez Max’s, la séance de photo pour la couverture de Horses. En fait, la magie de Smith tient au fait qu’on peut facilement apprécier son récit sans connaître l’artiste. Smith est avant tout une poète et ses mots enchantent.

Smith a récemment annoncé qu’elle écrirait une suite à Just Kids. On ne peut qu’espérer un aussi beau livre que celui-ci.

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SMITH, Patti, Just Kids, New York, Ecco, 2010, 278 p.

SMITH, Patti, Just Kids, Paris, Denoël, 2010, 323 p.

Joukov, fossoyeur de la Wehrmacht

Amorcées avec le débarquement de Normandie, les grandes offensives alliées ne débutent qu’en 1944. Pendant trois ans, de 1941 à 1944, l’Union soviétique affrontera, seule, l’Allemagne nazie. Si l’Armée rouge était tombée, un génocide d’une ampleur inouïe, visant les Polonais, les Russes, les Biélorusses, possiblement les Ukrainiens, et à coup sûr la totalité de la population juive de l’Europe occupée, aurait radicalement transformé le Vieux Continent et par conséquent le monde dans lequel nous vivons.

Oui, nous dit l’auteur de ce livre, l’Union soviétique a payé le prix fort pour ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire à la Pyrrhus : 25 millions de morts, le tiers de l’économie partie en fumée et des milliers de villes et de villages réduits en cendres. Mais face à la perspective d’un empire nazi et en raison de la situation générale de l’Union soviétique de l’époque, il n’y avait pas, selon l’auteur, d’autre alternative.

Cette biographie nous présente donc Gueorgui Konstantinovitch Joukov comme étant le « général de Staline », le pivot des grandes batailles décisives contre la Werhmacht et finalement, le « maréchal de la Victoire » contre le nazisme. Une victoire qui appartient avant tout à l’Armée rouge, responsable de 90% de la totalité des pertes essuyées par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La première des grandes victoires de Joukov survient en août 1939. Les Japonais sont battus près de la rivière Khalkin Gol, à la frontière de la Mandchourie et de la Mongolie. L’issue de cette obscure bataille est très lourde de conséquences, puisqu’après l’attaque allemande de juin 1941, les Japonais n’ouvriront pas de second front en Russie. Explication : l’armée japonaise avait alors renoncé à l’Extrême-Orient russe et à la Sibérie et avait plutôt choisi de dépouiller les Français, les Britanniques et les Hollandais de leurs conquêtes coloniales d’Asie du Sud-Est – avant de prendre la très mauvaise décision d’attaquer les Américains à Pearl Harbor.

La seconde grande intervention de Joukov réside dans la défense au pied levé de Léningrad, menacée d’écroulement dans la foulée de l’Opération Barbarossa.

Joukov organisera ensuite la défense de Moscou, ainsi que sa contre-attaque. Il était minuit moins une : la Wehrmacht n’était plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale, en proie à la panique.

Le dirigeant militaire orchestrera ensuite les magistrales victoires de Stalingrad et de Koursk, lieu de la plus importante bataille de blindés du vingtième siècle et de la dernière grande offensive allemande. De même, il enveloppera et détruira en Biélorussie le groupe d’armée « centre » de la Werhmacht, le plus considérable, avec ses 400,000 soldats restants, des trois groupes d’armées qui avaient envahi le pays. Finalement, il prendra Berlin.

En raison de sa longue expérience de situations critiques, de sa vision stratégique, de ses nerfs d’acier, de sa détermination et de son énergie hors du commun qui ont inspirés un pays et son armée, l’auteur estime que Joukov a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, toutes nationalités confondues, supérieur aux Eisenhower, Patton et Montgomery.

Le contexte si particulier du stalinisme ajoute énormément à ces mérites. Car le régime n’hésitait pas à arrêter et à faire fusiller au moindre soupçon. Exemple parmi d’autre, Konstantin Rokossovski est devenu l’un des principaux généraux de l’Armée rouge après avoir été libéré de prison en 1940 et y avoir été torturé pendant trois ans. Tous savaient à quoi s’en tenir.

Cependant, les relations entre Staline et Joukov semblent avoir été caractérisées par le respect mutuel. Comme les autres, Joukov craignait Staline. Toutefois, il avait une haute opinion en ses capacités et l’audace de défendre ses idées. Et contrairement à Hitler, Staline a rapidement su reconnaître le talent de ses généraux et leur donner une bonne marge de manoeuvre. Staline devait cependant être constamment informé et prendre les décisions finales. Joukov a su s’y adapter. En outre, ce dernier devait tout à un régime qui avait créé une nouvelle élite en puisant dans les milieux pauvres – et même très pauvres – dont il était lui-même issu. Cette élite s’était hissée à travers un processus sanglant de « purges » des dirigeants déjà en place. Et comme le montre l’auteur, Joukov a participé aux purges staliniennes. Authentique « fils du régime », Joukov a bel et bien été le « général de Staline ».

Même si le maréchal de la Victoire semble avoir trouvé l’amour auprès d’une femme de près de trente ans sa cadette, ses années d’après-guerre n’ont pas été particulièrement heureuses. Les intrigues politiques l’ont dépassé et l’ont laissé sur la touche. En revanche, le régime avait cessé de dévorer ses enfants et Joukov est mort de sa belle mort, en 1974.

Joukov est l’une des rares figures publiques faisant l’unanimité de la Russie actuelle. Sa statue, qui rappelle sa magnifique traversée en cheval blanc lors de la parade de la victoire de 1945, a été installée à l’entrée du Kremlin.

Rédigé avec un réel talent de vulgarisation par un historien militaire connaisseur des réalités de l’époque, ce livre plaira à ceux qui veulent en savoir davantage sur un personnage clé très peu connu, étant donné que notre mémoire se construit surtout à partir de livres, de films et de séries télévisées comme Band of Brothers qui reflètent pour la plupart des expériences d’une tout autre nature.

ROBERTS, Geoffrey, Stalin’s general : the life of Georgy Zhukov, New York, Random House, 2012, 375 p.

L’art abstrait de Jackson Pollock

La peinture abstraite de l’artiste américain Jackson Pollock a révolutionné l’art moderne dans les années 50 et conséquemment, donné à New York son nouveau statut de capitale artistique de premier plan, détrônant Paris et ses maîtres Picasso et Matisse.

Pollock, un étudiant en art peu doué, un homme troublé et alcoolique, ne semblait pas prédestiné à bouleverser l’art moderne américain. Il naît dans l’Ouest américain, ses parents déménagent souvent. Son père quitte finalement le nid familial et Jackson, le plus jeune de cinq garçons, grandit dans une famille fractionnée.

Il débarque à New York en 1930 à l’âge de 18 ans, plutôt par accident. Il vient rejoindre son grand frère Charles qui y vit déjà depuis des années et qui y gagne sa vie en tant qu’artiste.

Pollock est tout d’abord profondément influencé par Thomas Hart Benton avec qui il suit des cours de dessin à l’Art Students League of New York. Benton, un artiste du mouvement régionaliste, prône le réalisme en peinture et valorise les villes, les paysages et les ouvriers américains, rejetant le cubisme et le modernisme européen. En 1935, l’art de Benton et Benton lui-même sont difficilement défendables à New York et son départ pour le Missouri marque la fin de la période réaliste de Pollock.

En 1936, la création du programme Federal Art Projects donne la chance aux artistes new-yorkais d’être financés pour leur art. La communauté artistique new-yorkaise s’en trouve revitalisée et l’environnement devient propice à l’expérimentation. Un atelier du peintre muraliste d’origine mexicaine David Alfaro Siqueiros, auquel Pollock assiste en 1936, lui permet de voir pour la première fois la création d’art abstrait avec de la peinture liquide projetée. Pollock voit enfin la possibilité d’aller plus loin dans son expression artistique, de dépasser les limites de ses talents en dessin.

Finalement, l’arrivée dans sa vie de Lee Krasner, qu’il épouse en 1945, et le déménagement à Springs, un village de Long Island, lui permettent d’atteindre l’apogée de son art. La sécurité affective du mariage et la grange qui lui sert maintenant de studio aideront Pollock à développer sa technique de « drip painting ». C’est en posant ses toiles au sol, en projetant la peinture sur celles-ci et en couvrant entièrement leur surface (« all-over ») qu’il réussit à produire Full Fathom Five, Number 1A, Lavender Mist et les autres œuvres synonymes de son art aujourd’hui.

C’est ce voyage fascinant dans la genèse de l’art de Pollock que nous permet de faire Jackson Pollock : An American Saga. Gagnant du prix Pulitzer en 1991 dans la catégorie biographie, cet ouvrage colossal de 934 pages, trace la vie de Jackson Pollock dans ses moindres détails. Nombreux, mais jamais superflus, ils permettent finalement de comprendre Pollock et de voir dans son art, le reflet de son angoisse et de ses passions.

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NAIFEH, Steven. Jackson Pollock : An American Saga. Aiken, S.C. : Woodard/White, 1989.

NAIFEH, Steven. Jackson Pollock. Auch : Tristram, 1999.