États-Unis : une élite en plein repli

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer un empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.

Le paradis des uns, l’enfer des autres

Après l’aventure judiciaire qui les a opposés à Barrick Gold et à Banro, deux des auteurs et l’éditeur de Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique étaient de retour en 2012 avec un livre sur les dérives des sociétés minières canadiennes et sur la façon dont le Canada leur facilite la vie.

Dans Paradis sous terre, Alain Deneault et William Sacher démontrent que ce n’est pas un hasard si 75 % des compagnies minières du monde ont leur siège social ici. En effet, le Canada leur offrirait un paradis fiscal et judiciaire leur permettant d’exploiter – ou de piller – sans scrupules les ressources à l’étranger. Les auteurs appuient leurs affirmations sur une imposante bibliographie.

Paradis sous terre, d'Alain Deneault et William SacherEn ouverture, un retour au XIXe siècle montre comment la quasi-absence de réglementation à la Bourse de Toronto et chez les organismes qui l’ont précédée a favorisé la spéculation, les stratagèmes douteux et les scandales de toutes sortes. Or, encore aujourd’hui, la réglementation, minimale, est facile à contourner grâce au peu d’enthousiasme des instances concernées à la faire appliquer et à la complaisance des autorités judiciaires. Le champ reste ainsi libre pour les délits d’initiés, le trafic d’influence et la corruption.

De surcroît, le gouvernement canadien fait tout pour encourager l’investissement minier, notamment en permettant aux sociétés de se soustraire aux impôts en toute légalité, en les soutenant financièrement, en leur accordant un accès privilégié aux territoires et en ne leur imposant que peu de contraintes environnementales.

Ce n’est pas tout. Le Canada fait aussi office de paradis judiciaire puisqu’il y est presque impossible de traduire en justice les minières qui commettent des crimes à l’extérieur des frontières : « Ou la loi canadienne ne le permet pas, ou les indispensables autorisations politiques ne sont pas délivrées » (p. 119). En revanche, dans les pays du Sud, les poursuites abondent… contre les États et les défenseurs des droits de la personne ou de l’intégrité des écosystèmes qui se mettent en travers de la route des minières. Même au Canada, ceux qui osent soulever des questions sur les agissements des sociétés d’ici à l’étranger risquent d’être poursuivis et muselés par ces dernières au nom du « droit à la réputation ».

S’ajoute aux mesures fiscales incitatives et à la protection judiciaire l’ingérence diplomatique canadienne pour protéger à tout prix les entreprises minières. Des pressions seraient exercées sur les gouvernements du Sud afin qu’ils adoptent des règles avantageant l’industrie extractive canadienne.

Les résultats de tout cela? Ils sont multiples et dévastateurs. Les activités minières canadiennes à l’étranger provoquent en effet des perturbations sociales, économiques et environnementales majeures : liens d’affaires avec des acteurs de conflits armés, pillage de ressources naturelles, pollution massive et destruction d’écosystèmes, inondation de terres arables, expropriations brutales, recours à des groupes paramilitaires, corruption, évasion fiscale et contrebande.

Bref, si elles s’en mettent plein les poches et en font profiter un peu leurs actionnaires, c’est surtout la désolation que les minières canadiennes sèment chez les populations du Sud.

Merci à MM. Deneault et Sacher de nous ouvrir les yeux sur cette situation méconnue.

                                              

DENEAULT, Alain et William SACHER, Paradis sous terre – Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, Montréal / Paris, Écosociété / Rue de l’échiquier, 2012, 188 p.
Aussi disponible en livre numérique.

Clairvoyance et indépendance

C’est bien tardivement que j’ai fait la connaissance de Lise Payette, la femme engagée. Puisque j’étais plus intéressée par les jouets que par la politique à l’époque où elle était ministre dans le cabinet de René Lévesque, c’est d’abord comme auteure de téléromans que je l’ai connue. Puis, il y a un an seulement, alors que je me suis mise à lire sa chronique hebdomadaire dans Le Devoir, j’ai enfin rencontré cette femme intelligente et sage.

La lecture du Mal du pays, où sont regroupés une soixantaine de textes publiés entre 2007 et mai 2012, m’a permis d’apprécier davantage cette chroniqueuse à des années-lumière de certains autres qui lancent à tout vent et sur toutes les questions des opinions (ou des états d’âme) sans analyse. Madame Payette est une femme réfléchie à la plume acérée qui pose un regard lucide sur son époque et sur ce Québec qu’elle aime et qu’elle sait, à bien des égards, en mauvais état.Le mal du pays

« Si les Québécois avaient de la mémoire, nous ne serions pas toujours en train de livrer les mêmes batailles comme peuple. » (p. 140)

On retrouve évidemment dans ce recueil ses préoccupations féministes et souverainistes, mais on la voit également prendre position pour la justice sociale et pour la sauvegarde de l’environnement. La journaliste passe aussi à la moulinette bien d’autres sujets : la déroute des médias, la langue française, les injustices et les inégalités, le sort des plus démunis, les excès des puissants, et la crise étudiante et sociale du printemps 2012, pour n’en nommer que quelques-uns. Quant à Jean Charest et Stephen Harper, au pouvoir durant la période couverte par ces chroniques, ils en prennent pour leur rhume.

Si Lise Payette a eu pour modèle sa grand-mère Marie-Louise dont elle parle souvent, elle est en voie de devenir à son tour la mère ou la grand-mère spirituelle de bien des Québécois, notamment pour sa capacité d’indignation, sa clairvoyance et son indépendance d’esprit.

Note : Le mal du pays a été couronné du prix Pierre-Vadeboncœur 2012.

PAYETTE, Lise, Le mal du pays : chroniques 2007-2012, Montréal, Lux, coll. « Lettres libres », 2012, 235 p.

Une vie à vivre

Abdul Husain, 17 ans, vit avec ses parents, ses frères et sa sœur à Annawadi, un bidonville de Bombay. Il est trieur de déchets. L’entreprise familiale de commerce de déchets se porte assez bien ce qui permet à Abdul et à sa famille, des musulmans, de vivre un peu mieux que leurs voisins.

Asha, mère de trois enfants et professeur de maternelle à temps partiel, ne voit pas d’un bon œil que les Husain survivent si bien. Sa fille aînée, Manju, obtiendra bientôt son baccalauréat, la première résidante d’Annawadi à le faire. Asha est ambitieuse et vise à devenir chef du bidonville d’Annawadi. Son implication dans le mouvement religieux Shiv Sena et ses relations avec les agents corrompus du poste de police de l’aéroport la favorisent.

Sunil, 12 ans, est un ramasseur de déchets. Sa famille a immigré du nord de l’Inde et, pour cette raison, il est parfois la cible de violence. Être ramasseur de déchets, c’est se situer au bas de l’échelle dans la hiérarchie du bidonville. Il est fréquemment battu par les adolescents plus âgés qui volent du métal sur les chantiers de construction de l’aéroport qui entourent Annawadi.

Abdul, Asha et Sunil semblent tout droit sortis d’un roman où l’auteure, Katherine Boo les met en scène les uns contre les autres. La jalousie, la haine, l’envie qu’elle leur fait vivre mènent à l’extorsion, au suicide et au meurtre. Pourtant, Behind the Beautiful Forevers n’est pas un roman. Ce livre décrit la réalité telle que Boo l’a observée au cours de ses trois années d’enquête à Annawadi.

Pour un lecteur nord-américain, ces vies déchirées et sans espoir, dans une société corrompue et indifférente, sont impossibles à imaginer. Les Occidentaux croient en la possibilité qu’a chacun de vivre la vie qu’il choisit, peu importe ses origines. En fait, les Annawadiens partagent aussi cette foi. Mais le tableau que Boo nous dresse des relations dévastatrices entre individus, de la cruelle réalité d’une existence dans l’extrême pauvreté et du fonctionnement déréglé des institutions gouvernementales qui régissent la vie des habitants d’Annawadi, amène le lecteur à conclure à la fatalité inexorable de la vie dans ce bidonville de Bombay.

Malgré le désespoir, l’histoire des habitants d’Annawadi vaut la peine d’être lue.

Behind the Beautiful Forevers a remporté le National Book Award en 2012.
___________________________________________

BOO, Katherine, Behind the Beautiful Forevers, New York, Random House, 2012, 256 p.

L’économie pour vous et moi

Je le confesse : s’il existe un domaine qui m’ennuie profondément, c’est bien l’économie. Les cotes boursières, le PIB, le marché immobilier, la fiscalité, l’inflation, les bulles de ceci ou de cela… Zzzzzz… Tout cela me semble si complexe que je n’ai jamais entrepris d’essayer de comprendre.

L’économie occupant une place immense dans nos vies, j’ai pourtant toujours pressenti qu’il importait d’apprivoiser la bête. C’est pourquoi j’ai mis la main sur Petit cours d’autodéfense en économie dans lequel l’économiste canadien Jim Stanford démystifie le capitalisme. Exactement ce qu’il me fallait!

Après une grande respiration, je lis 50 pages, puis 100, 200 et… tiens, je comprends! Et parce que je n’ai pas affaire à un manuel, mais plutôt à un essai où l’auteur ne se prive pas pour critiquer le courant de pensée dominant, je me sens en confiance. De l’économie domestique à la mondialisation, en passant par le système bancaire, le travail, la concurrence, l’inflation, le chômage et la bourse (entre autres!), l’essayiste vulgarise, nuance et établit des liens.

Il démontre, parmi bien d’autres choses, que le PIB s’avère un indicateur économique déficient, qu’il est illusoire d’espérer atteindre le plein emploi dans un contexte de capitalisme, que la croissance n’est pas nécessairement l’ennemi de l’environnement, et qu’un déficit dans les finances publiques n’est pas forcément dramatique.

L’auteur nous entretient également du rôle de l’entreprise privée dans l’économie mondiale, de ce qui distingue le travail des autres marchandises, de certaines des causes de l’inflation, du cloisonnement du marché du travail, des inégalités entre pays riches et pays pauvres, des facteurs qui peuvent contribuer à déclencher une récession… Alouette!

Stanford nous éclaire en outre sur les mystères et les dérives de la spéculation, et remet les pendules de la mondialisation à l’heure. Dans la dernière partie, il se permet de compiler un bulletin de notes du capitalisme, propose des réformes et ouvre la porte à des façons différentes d’aborder l’économie.

Suis-je devenue passionnée ou experte de l’économie à la lecture de ce livre? Pas du tout. Ai-je retenu tout ce qu’on m’a expliqué? Bien sûr que non. Par contre, je me sens mieux outillée pour comprendre et pour mettre en doute. Et c’est une excellente chose puisque, comme Stanford le dit si bien, « l’économie est une réalité trop importante pour être laissée entre les mains des économistes » (p. 11).

                                                          

Note : Jim Stanford est fondateur du Progressive Economics Forum et chroniqueur au Globe and Mail.

STANFORD, Jim, Petit cours d’autodéfense en économie : l’abc du capitalisme, Montréal, Lux, 2011, 491 p.

Version originale anglaise :
STANFORD, Jim, Economics for everyone: a short guide to the economics of capitalism, Black Point, N.S., Fernwood Pub. and Canadian Centre for Policy Alternatives, 2008, 350 p.

Progresser jusqu’au déclin

Ah! le progrès! Qu’elle est belle cette faculté qu’a l’humanité d’innover, inlassablement, pour son plus grand bien! Quoiqu’en y regardant de plus près, on constate que ce n’est peut-être pas toujours pour son bien…

Dans Brève histoire du progrès (publié en anglais en 2004 sous le titre A Short History of Progress), l’historien, essayiste et romancier Ronald Wright se penche sur la notion de progrès pour montrer que ce dernier peut s’avérer dangereux, voire catastrophique. Wright trace le portrait des comportements humains autodestructeurs répétés à travers les époques en espérant que nous mettrons un jour fin au cercle vicieux.

Sur le plan de l’évolution, qu’est-ce qui distingue l’humain des autres animaux? C’est sa capacité de dépasser les contraintes environnementales et physiques grâce à sa faculté de transmettre par la parole, de génération en génération, des connaissances et des savoir-faire. La culture, qui « peut s’adapter bien plus rapidement que les gènes à de nouvelles menaces ou à de nouveaux besoins » (p. 43), devient ainsi la force motrice de son évolution, et ce, pour le meilleur et pour le pire.

Wright explique notamment comment le perfectionnement des techniques de chasse durant le Paléolithique supérieur a, selon lui, constitué le premier piège du progrès rencontré par l’humain. C’est cependant sur les effets de l’invention de l’agriculture, la grande innovation du Néolithique, qu’il s’attarde le plus longuement. Il montre comment ce mode de subsistance, qui est encore aujourd’hui le fondement de l’économie mondiale, a entraîné une forte augmentation de la population, créé des différences de richesse et de pouvoir, fait décliner la liberté de la majorité et détérioré dangereusement l’environnement.

Brève histoire du progrès« Une fois que la nature décide de reprendre son bien – par l’érosion, les récoltes déficitaires, la famine et la maladie –, le contrat social s’effrite. (…) tôt ou tard, la relation entre le souverain et le paradis devient illusion ou mensonge. Alors, les temples sont pillés, les statues renversées, les barbares invités, et on voit s’enfuir par une fenêtre du palais l’empereur aux fesses nues. » (p. 102)

Pour illustrer ses propos, l’auteur raconte de façon captivante les cas de quatre civilisations qui ont connu leurs heures de gloire avant d’épuiser les bienfaits de la nature et de s’écrouler : les civilisations sumérienne, pascuane, romaine et maya.

Le cas des Sumériens est assez représentatif du phénomène. Les difficultés qu’ils ont rencontrées pour arriver à cultiver leurs terres ont donné lieu à plusieurs innovations : la charrette à roues, l’attelage de bœufs, l’utilisation du cuivre et du bronze, de même que l’écriture. Ces progrès ont cependant eu deux effets dévastateurs qui ont mené la civilisation sumérienne à sa perte. D’abord, sur le plan social, les champs ont fini par appartenir exclusivement à des seigneurs et à de grandes familles, tandis que les gens du peuple sont devenus des serfs et des métayers, ou même des esclaves. Pire encore, les rois ont acquis un droit de vie ou de mort sur la population. Ensuite, sur le plan environnemental, la déforestation et l’irrigation ont causé de graves dommages aux terres agricoles.

Un autre bon exemple d’une croissance sans frein qui mène au déclin d’une population est celui des Pascuans. Au Moyen Âge, les habitants de l’île de Pâques coupaient les arbres plus rapidement que ces derniers ne pouvaient pousser afin d’ériger leurs fameuses statues, les moaï. Si bien qu’un jour, il n’y eut plus assez de bois pour construire des maisons ou les bateaux qui leur auraient permis de pêcher ou de quitter l’île.

Wright s’attarde finalement sur les conséquences de la rencontre entre Européens et Amérindiens avant d’énumérer plus brièvement une série d’événements plus récents qui montrent à quel point l’humanité n’apprend pas de ses erreurs. En effet, nous avons beau pressentir que certains de nos agissements nous mènent tout droit vers un précipice, nous ne ralentissons pas notre course effrénée au soi-disant progrès, bien au contraire.

Note : Brève histoire du progrès a inspiré le documentaire Survivre au progrès de Mathieu Roy et Harold Crooks.

WRIGHT, Ronald, Brève histoire du progrès, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2011, 216 p.

Version originale anglaise :
WRIGHT, Ronald, A Short History of Progress, Toronto, House of Anansi Press, 2004, 211 p.
Aussi disponible en livre numérique.