À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

Sans Pearl Harbor, Hitler aurait-il gagné la guerre?

Écrit sur le mode de la chronique, le récent et fascinant Those angry days : Roosevelt, Lindbergh and America’s fight over World War II, 1939-1941 nous transporte dans les États-Unis de la fin des années trente, un monde oublié, au climat politique très tendu.

Brassés par de forts courants isolationnistes, pacifistes et neutralistes, défendus par une faible armée – moins de 200,000 soldats, huitième au monde en 1940 – les États-Unis sont passés à deux doigts de se replier sur la « forteresse Amérique », ce qui aurait laissé le champ libre à la machine de guerre nazie.

Une société divisée

Très divisée, la société américaine refusera jusqu’à la dernière minute d’envisager la guerre, malgré les rapides avancées de la Wehrmacht en Europe.

Jusqu’à la fin de 1940, une majorité de membres du Congrès s’opposera à l’envoi d’armes à la Grande-Bretagne. À un moment on ne peut plus critique. Sous le feu nourri de la marine allemande et de la Luftwaffe, Londres sortait des canons de ses musées, faute de mieux. En raison des probabilités de victoire allemande, le président du comité des relations étrangères du Sénat ira jusqu’à suggérer, à Churchill, la reddition pure et simple!

Créée en septembre 1940 à Yale, bastion de l’élite politique et économique des États-Unis, l’organisation America First atteste de l’importance des idées isolationnistes. America First rassemblera un million d’adhérents, dont plusieurs adultes, début vingtaine. Ce qui les unissait : une féroce opposition à la guerre et l’accommodement au fascisme allemand. On y trouvait Gerald Ford (qui a brièvement succédé à Richard Nixon à la tête du pays) et les écrivains Gore Vidal et Kurt Vonnegut (auteur d’un roman antimilitariste à succès, Abattoir 5).

Les sondages confirment aussi la persistance de proportions très élevées, de plus de 90%, contre l’affrontement avec l’Allemagne nazie.

L’alternative Lindbergh

Héros national depuis sa traversée en solitaire de l’Atlantique aux commandes de son avion, le Spirit of Saint Louis, Charles Lindbergh a canalisé les espoirs de ces courants. Plusieurs souhaitaient qu’il se présente aux élections présidentielles.

L’auteure, à la fois historienne et journaliste de métier, décrit un Lindbergh sympathisant des idées nazies de pureté raciale, lesquelles étaient alors fort répandues. En témoigne la ségrégation aux États-Unis. Pendant la guerre, la Croix-Rouge américaine aura deux systèmes de collecte et de transfusion sanguine, l’un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs!

Toutefois, Lindbergh n’avait pas un dixième d’un pour cent de l’instinct politique de son adversaire, Franklin Delano Roosevelt, l’autre personnage central de ce livre. Un discours antisémite et menaçant, aux indéniables tonalités nazies, prononcé en septembre 1941, endommagera irrémédiablement la cause isolationniste et pacifiste et causera sa perte.

Mais c’est l’attaque de Pearl Harbor qui fera pencher la balance, affirme l’auteure. L’attaque créera le consensus national tant recherché par Roosevelt pour l’entrée en guerre des États-Unis.

L’auteure estime que les États-Unis ne seraient pas intervenus en Europe sans la déclaration de guerre d’Hitler, survenue quelques jours après. Les dirigeants américains, croit-elle, auraient préféré concentrer leurs ressources dans le Pacifique, ce qui, ajoute-t-elle, aurait laissé la voie libre à la victoire nazie en Europe.

Vrai? Faux? On pourrait en débattre longtemps, à l’instar des amateurs d’uchronies qui se demandent « Que serait-il arrivé, si…? ». Et on pourrait également débattre des effets de l’implication des États-Unis en Europe. Car sans l’apport des fournitures américaines, sans les débarquements en Afrique du Nord, en Italie et en France, la Werhmacht aurait-elle vaincu l’Armée rouge? Aurait-elle brisé la résistance anglaise? Pas sûr.

Quoi qu’il en soit, l’auteure peut émettre cette fructueuse hypothèse en raison de l’intensité des courants isolationnistes et pacifistes, ce qu’elle rend admirablement bien dans son livre.

Une guerre juste

Connue par nos voisins du sud comme étant la « Good War », ce que l’expression « guerre juste » traduit bien, la Seconde Guerre mondiale a détruit la légitimité des guerres menées au nom de la supériorité raciale. Elle a sonné le glas des empires coloniaux européens et elle a miné la politique de ségrégation raciale aux États-Unis.

Mais l’histoire, on l’a vu, n’est jamais écrite d’avance. Diverses issues sont toujours possibles, certaines tragiques et sans lendemain, surtout dans le cas des petits peuples comme le nôtre, à l’avenir incertain. C’est pourquoi l’ignorance librement consentie est invariablement dangereuse.

Comme le dit le père du personnage principal – qui a neuf ans – d’une uchronie de Philip Roth intitulée Le complot contre l’Amérique (belle lecture d’été pour ceux qui ne la connaissent pas), « en démocratie, le premier devoir du citoyen est de se tenir au courant de l’actualité. On n’est jamais trop jeune pour se tenir informé des nouvelles du moment ». Sois le bienvenue à la bibliothèque, le jeune!

OLSON, Lynne, Those angry days : Roosevelt, Lindbergh, and America’s fight over World War II, 1939-1941, New York, Random House, 2013, 548 p. Également disponible en format numérique.

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Au cœur de l’horreur : récits de soldats de la Wehrmacht

Les SS étaient à l’avant-garde de l’immense machine de meurtre lancée par Hitler sur les territoires de l’Est.

Mais il est clair que des millions de soldats allemands ont également participé de leur plein gré aux massacres – par balles ou par la faim organisée – des Juifs, des populations civiles à l’Est et des trois millions de soldats de l’Armée rouge capturés sur les champs de bataille.

C’est ce que l’on constate à la lecture de ce livre, composé d’extraits de conversations qu’ont eues, entre eux, des soldats de la Wehrmacht.

Après avoir été faits prisonniers par les Britanniques et les Américains, environ 15 000 soldats de l’armée allemande ont été mis sous écoute par les services de renseignements militaires de ces deux pays qui cherchaient alors des informations pouvant leur être utiles. Bon nombre de ces soldats avaient eu l’expérience des champs de batailles d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

À la fin des années quatre-vingt-dix, environ 150 000 pages de transcriptions d’enregistrements ont été déclassifiées par les archives nationales des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Les ayant découvertes, les deux auteurs de ce livre, un historien et un psychologue allemands, ont convenu d’en faire la base de Soldaten, devenu un best-seller en Allemagne dès sa sortie en 2011.

Les auteurs ont ainsi publié et commenté des extraits de conversations, autour des thèmes du combat et de la mort, de la sexualité, de la technologie (un thème en vogue, semble-t-il, auprès des soldats de la Luftwaffe), de la croyance en la victoire finale, de l’idéologie et, finalement, de leur conception du «succès» en tant que soldats.

La plupart des soldats de la Wehrmacht parlent de massacres, de destruction, de pillages et de viols (dans un bordel militaire établi en Pologne, les femmes étaient remplacées aux deux jours en raison de leur épuisement), comme d’une joyeuse expérience, un peu comme certains relateraient, à leurs collègues de bureaux, des fins de semaines particulièrement endiablées.

Certains se racontent des histoires de meurtres abominables – impliquant notamment des enfants – avec un plaisir évident, ainsi qu’une pointe de vantardise, comme on le ferait d’une expédition de chasse ou de pêche. Ce qui est d’ailleurs le cas d’une des histoires relatées dans ce livre : des soldats allemands invités à une «partie de chasse au faisan» par des SS pouvaient chacun abattre «leur» Juif.

Les auteurs estiment que la grande majorité des soldats étaient au courant du processus d’extermination des Juifs. Les extraits publiés montrent que les soldats en parlent sans regret, sinon que le temps ait manqué pour que le processus soit mené à terme, ou qu’il ait été entamé avant d’avoir gagné la guerre.

Maintenant, comment expliquer que des actions à ce point criminelles, telles que décrites dans ce livre, aient pu être accomplies par des gens «ordinaires» ?

Les auteurs réfutent l’argument de la haine et de l’idéologie nazie, faite de racisme viscéral, d’antisémitisme sans merci et de conquête de «l’espace vital» à l’Est, ce qui signifiait l’élimination de peuples entiers de la surface du globe.

Ils affirment que «la guerre est la guerre» et que ses impacts sont les mêmes sur tous les soldats, qu’importe les conflits. Par exemple, les aviateurs américains qui ont bombardé l’Irak ne seraient pas différents de ceux de la Luftwaffe qui ont bombardé Varsovie ou Stalingrad. Cette guerre, disent-ils, a été pour les soldats de la Wehrmacht un «travail» comme les autres. Les soldats – dont ceux de la Werhmacht – tuent parce que leur travail consisterait à tuer.

Ce type d’explication dédouane ainsi la Werhmacht – et les Allemands «ordinaires» qui en faisaient partie – des impacts de leurs choix dans ce qui fut une guerre d’extermination, pour les Juifs et pour des peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

Le tout dernier livre de Daniel Goldhagen, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, donne quelques pistes de réflexions supplémentaires.

Après avoir brossé un panorama des massacres survenus au XXe siècle – débutant par les actions «éliminationnistes» des Belges, des Britanniques, des Allemands et dans une bonne mesure, des Français, sur le continent africain, là aussi terre de sang – Goldhagen constate que la guerre n’est pas la cause de ce qu’il désigne comme étant des «programmes d’annihilation».

À de rares exceptions près, dit-il, la guerre ne crée pas «l’esprit éliminationniste». Elle ne fait pas, non plus, du soldat un «massacreur».

«Dans l’écrasante majorité des conflits, nous n’avons aucun indice que les combattants aient même envisagé des campagnes d’annihilation», écrit-il.

Or, la Werhmacht était bien plus qu’une machine de guerre, ses soldats ayant participé de plain-pied à l’élimination de populations entières, hommes, femmes, enfants, vieillards.

Pour reprendre le titre du livre de Goldhagen, massacres et génocides ne sont pas la guerre: c’est pire que la guerre.

Et, oui, l’espèce humaine a toujours le choix…

NEITZEL, Sonke et WELZER, Harald, Soldaten : on fighting, killing, and dying. The secret World War II transcripts of German POWs, Toronto, McClelland & Stewart, 2012, 437 p.

GOLDHAGEN, Daniel Jonah, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, Paris, Fayard, 2012, 696 p.

David Grossman : le pouvoir de la littérature

David Grossman est un auteur israélien qui use de son art comme d’un moyen privilégié pour considérer des situations de conflits armés sous des angles différents de ceux des discours officiels et des statistiques, anonymes. C’est par le travail de création littéraire qu’il est possible de redonner toutes les nuances de leur personnalité aux victimes de violence, de dépasser la peur et d’exprimer la souffrance attachée à ces situations.

Grossman expose ses idées sur le travail de création littéraire dans le recueil d’essais-conférences Dans la peau de Gisela, Politique et création littéraire. Ce sont ces textes qui m’ont amenée à la lecture d’un de ses premiers romans, Voir ci-dessous: amour, qui porte sur la douloureuse histoire de l’Holocauste. Datant du début des années 1980 et publié en français en 1991, cette oeuvre incarne les idées de Grossman sur le pouvoir de la littérature.

En 1959, Momik est un enfant israélien de neuf ans qui tente de rencontrer ce qu’il nomme « la bête nazie ». C’est qu’il veut sauver ses parents de la peur qu’elle leur inspire toujours, mais dont ils refusent de lui parler, pour le protéger. Plongeant par lui-même dans les récits de l’Holocauste, Momik devient à son tour un adulte marqué par la peur, mais, surtout, un écrivain dont la tâche est d’affronter par l’écriture cette catastrophe indicible.

C’est avec difficulté qu’il s’y plongera, en mettant en scène son « grand-père » Wasserman. Dans un camp de la mort, n’arrivant pas à mourir, celui-ci se retrouve à devoir raconter une histoire, soir après soir, à Neigel, l’officier nazi qui commande le camp. Et grâce à son art, Wasserman amènera Neigel à tomber dans son piège : « (l’)infecter du virus de l’humanité » (Seuil, 1995, p. 341).

Marquante d’intelligence, prenante d’émotion, la lecture de Voir ci-dessous : amour est riche, bouleversante et surprenante. La structure narrative du roman, complexe, donne une intensité particulière au récit et souligne la difficulté de raconter la brutalité et l’horreur. Et c’est en leur opposant, magnifiquement, la vie trop brève d’un enfant, que Grossman réussit à la fin, avec simplicité, à imposer la nécessité d’en finir avec la guerre.
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En 2012, les éditions du Seuil ont publié en français Tombé hors du temps : récit pour voix, par David Grossman.

En 2011, il a remporté le prix Médicis du roman étranger pour Une femme fuyant l’annonce (Éditions du Seuil, 2011).

Joukov, fossoyeur de la Wehrmacht

Amorcées avec le débarquement de Normandie, les grandes offensives alliées ne débutent qu’en 1944. Pendant trois ans, de 1941 à 1944, l’Union soviétique affrontera, seule, l’Allemagne nazie. Si l’Armée rouge était tombée, un génocide d’une ampleur inouïe, visant les Polonais, les Russes, les Biélorusses, possiblement les Ukrainiens, et à coup sûr la totalité de la population juive de l’Europe occupée, aurait radicalement transformé le Vieux Continent et par conséquent le monde dans lequel nous vivons.

Oui, nous dit l’auteur de ce livre, l’Union soviétique a payé le prix fort pour ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire à la Pyrrhus : 25 millions de morts, le tiers de l’économie partie en fumée et des milliers de villes et de villages réduits en cendres. Mais face à la perspective d’un empire nazi et en raison de la situation générale de l’Union soviétique de l’époque, il n’y avait pas, selon l’auteur, d’autre alternative.

Cette biographie nous présente donc Gueorgui Konstantinovitch Joukov comme étant le « général de Staline », le pivot des grandes batailles décisives contre la Werhmacht et finalement, le « maréchal de la Victoire » contre le nazisme. Une victoire qui appartient avant tout à l’Armée rouge, responsable de 90% de la totalité des pertes essuyées par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La première des grandes victoires de Joukov survient en août 1939. Les Japonais sont battus près de la rivière Khalkin Gol, à la frontière de la Mandchourie et de la Mongolie. L’issue de cette obscure bataille est très lourde de conséquences, puisqu’après l’attaque allemande de juin 1941, les Japonais n’ouvriront pas de second front en Russie. Explication : l’armée japonaise avait alors renoncé à l’Extrême-Orient russe et à la Sibérie et avait plutôt choisi de dépouiller les Français, les Britanniques et les Hollandais de leurs conquêtes coloniales d’Asie du Sud-Est – avant de prendre la très mauvaise décision d’attaquer les Américains à Pearl Harbor.

La seconde grande intervention de Joukov réside dans la défense au pied levé de Léningrad, menacée d’écroulement dans la foulée de l’Opération Barbarossa.

Joukov organisera ensuite la défense de Moscou, ainsi que sa contre-attaque. Il était minuit moins une : la Wehrmacht n’était plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale, en proie à la panique.

Le dirigeant militaire orchestrera ensuite les magistrales victoires de Stalingrad et de Koursk, lieu de la plus importante bataille de blindés du vingtième siècle et de la dernière grande offensive allemande. De même, il enveloppera et détruira en Biélorussie le groupe d’armée « centre » de la Werhmacht, le plus considérable, avec ses 400,000 soldats restants, des trois groupes d’armées qui avaient envahi le pays. Finalement, il prendra Berlin.

En raison de sa longue expérience de situations critiques, de sa vision stratégique, de ses nerfs d’acier, de sa détermination et de son énergie hors du commun qui ont inspirés un pays et son armée, l’auteur estime que Joukov a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, toutes nationalités confondues, supérieur aux Eisenhower, Patton et Montgomery.

Le contexte si particulier du stalinisme ajoute énormément à ces mérites. Car le régime n’hésitait pas à arrêter et à faire fusiller au moindre soupçon. Exemple parmi d’autre, Konstantin Rokossovski est devenu l’un des principaux généraux de l’Armée rouge après avoir été libéré de prison en 1940 et y avoir été torturé pendant trois ans. Tous savaient à quoi s’en tenir.

Cependant, les relations entre Staline et Joukov semblent avoir été caractérisées par le respect mutuel. Comme les autres, Joukov craignait Staline. Toutefois, il avait une haute opinion en ses capacités et l’audace de défendre ses idées. Et contrairement à Hitler, Staline a rapidement su reconnaître le talent de ses généraux et leur donner une bonne marge de manoeuvre. Staline devait cependant être constamment informé et prendre les décisions finales. Joukov a su s’y adapter. En outre, ce dernier devait tout à un régime qui avait créé une nouvelle élite en puisant dans les milieux pauvres – et même très pauvres – dont il était lui-même issu. Cette élite s’était hissée à travers un processus sanglant de « purges » des dirigeants déjà en place. Et comme le montre l’auteur, Joukov a participé aux purges staliniennes. Authentique « fils du régime », Joukov a bel et bien été le « général de Staline ».

Même si le maréchal de la Victoire semble avoir trouvé l’amour auprès d’une femme de près de trente ans sa cadette, ses années d’après-guerre n’ont pas été particulièrement heureuses. Les intrigues politiques l’ont dépassé et l’ont laissé sur la touche. En revanche, le régime avait cessé de dévorer ses enfants et Joukov est mort de sa belle mort, en 1974.

Joukov est l’une des rares figures publiques faisant l’unanimité de la Russie actuelle. Sa statue, qui rappelle sa magnifique traversée en cheval blanc lors de la parade de la victoire de 1945, a été installée à l’entrée du Kremlin.

Rédigé avec un réel talent de vulgarisation par un historien militaire connaisseur des réalités de l’époque, ce livre plaira à ceux qui veulent en savoir davantage sur un personnage clé très peu connu, étant donné que notre mémoire se construit surtout à partir de livres, de films et de séries télévisées comme Band of Brothers qui reflètent pour la plupart des expériences d’une tout autre nature.

ROBERTS, Geoffrey, Stalin’s general : the life of Georgy Zhukov, New York, Random House, 2012, 375 p.