Ceci n’est pas une pomme

Il fut un homme qui, avocat de son métier, eut un jour l’idée folle d’écrire quelques histoires. La folie ne résidait pas dans cette envie soudaine de faire de la littérature, non, car qui un jour n’y rêva point? Ce qui étonna surtout ses collègues du barreau, de même que le Tout-Berlin où celui-ci pratiquait le droit criminel, fut qu’il choisit de placer au cœur de ses histoires quelques-unes des causes les plus intrigantes qu’il avait eu à plaider comme avocat de la défense. Secret professionnel oblige, il dût s’exercer dans l’art de maquiller suffisamment les contextes, les personnages et les lieux de ses faits divers pour que nul ne puisse discerner le vrai du faux dans les onze nouvelles de son premier livre.

La conception du système judiciaire qu’avait cet homme était assez humaniste et sa tolérance envers la nature humaine lui avait enseigné que, en droit pénal comme ailleurs, même la personne la plus coupable aux yeux de la loi possède un bagage intérieur complexe et peut témoigner de diverses expériences pour justifier ses actes, du moins à ses propres yeux. L’avocat choisit donc de mettre en valeur l’histoire intime et parfois surprenante des gens qu’il fut appelé à défendre, malgré toute l’horreur des gestes qu’ils avaient parfois posés. Il mit en œuvre tout son talent littéraire pour faire cheminer son lecteur dans les méandres de l’âme humaine, en des lieux où la justice, avec tout son protocole, ne s’aventure jamais.

Il raconta ainsi l’histoire de ce gardien de musée qui, après avoir passé 23 ans à surveiller la même statue dans la même salle du même musée, sombra dans un état qui lui fit commettre des actes de délinquance, à la limite de l’inquiétant. Il parla aussi de Friedhelm qui, à 72 ans, en toute lucidité, assassinat sa femme qu’il continuait pourtant d’aimer, malgré le mépris et la hargne qu’elle lui avait manifestés pendant près d’un demi-siècle. Il mit en scène Karim, le fils le plus naïf d’une famille où le crime était génétique; Karim qui, contre toute attente, parvint à manipuler les preuves incriminant l’un de ses frères pour détourner l’accusation vers un autre membre de sa famille. Et il évoqua le souvenir de cette jeune violoncelliste qui en vint à commettre le geste ultime envers son frère, à qui la fatalité réservait de toute façon une fin atroce.

En tout onze récits, onze faits divers ficelés dans la psychologie, dans le style, dans la création; onze histoires stupéfiantes où, pour chaque phrase, le lecteur se questionnait sur la part de réel et la part de fiction qui les constituaient… La complexité de l’esprit humain pouvait engendrer, on le savait, des intrigues plus invraisemblables que le plus inconcevable roman d’aventures. Mais le nouvel auteur eut la sagesse de clore son recueil de nouvelles en citant le titre d’une célèbre toile de René Magritte, Ceci n’est pas une pomme, fermant ainsi la porte aux éventuelles remarques à propos de la véracité des évènements qu’il avait narrés. La littérature se suffisait à elle-même, l’art se suffisait à lui-même. Nul besoin de chercher la vraie pomme là où il n’y avait que représentation.  Si les histoires avaient su plaire, l’écrivain n’avait pas failli à la tâche.

Y a-t-il un intérêt à savoir que le réel a nourri la fiction? Un lecteur a-t-il le droit de chercher le fait vécu dans toute œuvre littéraire? Un récit de fiction peut-il guider le lecteur vers la vie, vers la vraie vie? D’éternelles questions qui n’ont pas fini d’animer nos débats et de redéfinir l’idée que chacun de nous peut se faire d’une bonne histoire…

VON SCHIRACH, Ferdinand, Crimes, Paris, Gallimard, 2011.