Inquiétantes revenantes

Laura Kasischke est probablement l’une des auteures américaines dont j’ai lu et entendu le plus de bien cet automne. Son dernier livre, Esprit d’hiver, a en effet ravi les critiques. En attendant de pouvoir mettre la main dessus, je me suis lancée dans la lecture de l’un de ses précédents romans, Les revenants.

Les revenants, c’est, son titre l’indique, une histoire de revenants – de revenantes en fait pour la plupart. Mystère et angoisse planent en effet sur le campus de Godwin Honors Hall quand des apparitions de jeunes étudiantes décédées se mettent à hanter certains étudiants. Une apparition en particulier sera au cœur de toute l’intrigue : celle de Nicole Werner, tuée dans un accident d’automobile conduite par son petit ami, Craig Clements-Rabbitt, qui en éprouvera un terrible sentiment de culpabilité. L’ami de Craig, Perry Edwards, est convaincu pour sa part que les apparitions de Nicole ne sont pas qu’un effet de l’imagination et qu’elles dissimulent une énigme plus effrayante, dont les cérémonies de la sororité Oméga Thêta Tau, une association d’étudiantes dont voulait faire partie Nicole, constituent le cœur. C’est dans la résolution de cette énigme qu’il entraînera son professeur Mira Polson, une anthropologue spécialisée dans les rites et les croyances entourant le corps des morts. Un mystère dont la solution réside en partie dans l’histoire de Shelly Lockes, le premier témoin de l’accident.

Ce qui emporte chez Kasischke, c’est une délectation de l’écriture, une lenteur dans le déploiement de l’histoire qui s’attache aux pensées obsessionnelles et un peu cauchemardesques dans lesquelles l’auteure plonge ses personnages, nous offrant dans toute leur subtilité les méandres de leur conscience. Et le lyrisme tout automnal du récit est porté par une construction dramatique qui maintient un suspense que l’on savoure jusqu’à la fin.

KASISCHKE, Laura, Les revenants, Paris, éditions Christian Bourgois, 2011, 587 p.

Sweet Home Georgia

Frank est de retour de la guerre de Corée. Au lieu de revenir fièrement à la maison, raconter ses exploits, il erre à travers les États-Unis, perdu, désorienté, hanté par des cauchemars. Il rencontre Lily qui l’accueille quelques semaines, chez elle et dans ses bras. Mais Frank doit repartir pour revenir à Lotus, Géorgie, sa ville natale.

Il se doit de rebrousser chemin pour sa petite sœur, Cee, qu’il a protégée tout au long de leur jeunesse difficile de la méchanceté de leur grand-mère – et surtout de ses gifles – pendant que leurs parents labouraient durement dans les champs de coton. Sa petite sœur qui s’est retrouvée seule à Atlanta après avoir suivi un bon à rien qui lui avait promis une nouvelle vie loin de Lotus. Finalement, frère et sœur reviennent au bercail, retrouvent la maison familiale et, en s’avouant chacun pour soi leurs faiblesses, tentent un nouveau départ.

« Ignorant ceux qui préféraient des couvertures neuves et douces, elles mettaient en pratique ce qu’elles avaient appris de leur mère au cours de cette période que les gens riches appelaient la Dépression et qu’elles appelaient la vie. »

Morrison, l’auteure de Beloved et lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, a écrit un magnifique roman, court, mais puissant. Dans Home, elle dévoile petit à petit, tout comme dans Beloved, des éléments du passé. Elle aborde des thèmes difficiles. L’héritage de l’esclavage hante les personnages et la vie sur terre, comme un de ceux-ci le souligne, n’est pas une vie.

Malgré tout, l’espoir est dans la réparation physique et psychologique que Lotus et ses habitants offrent à Frank et Cee revenus s’y réfugier. La ville natale qui est comme une mère bienveillante, comme une courtepointe dans laquelle on se réchauffe, comme l’arbre de son enfance sous lequel on s’endort protégé du soleil brûlant.

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MORRISON, Toni, Home, New York, Alfred A. Knopf, 2012, 145 p.

MORRISON, Toni, Home, Paris, C. Bourgois, 2012, 151 p.

Partir, version Westfalia

Y’a toujours un projet ambitieux qu’on nourrit en secret, basé sur cette petite fondation si frêle mais si pleine de potentiel qu’on nomme injustement le temps perdu. On a beau se répéter que ça n’aboutira jamais, qu’on poursuit des chimères, rien à faire, on continue : on y investit du temps, de l’argent, de l’énergie et, surtout, du cœur. Je caresse moi aussi un beau grand rêve que je continue d’alimenter sans savoir s’il se réalisera un jour : il prend la forme d’une immense carte des États-Unis sur laquelle sont épinglées des dizaines et des dizaines de punaises marquant les étapes d’une grande virée de plusieurs milliers de kilomètres .

Évidemment, ma lecture récente de Sur la route, de Jack Kerouac n’a pas aidé à calmer mes envies de partir. C’est un roman que je voulais lire depuis des lustres, et le fait d’avoir tant tardé m’a donné la chance de pouvoir m’attaquer au texte d’origine, celui d’avant les coupures éditoriales, celui qu’on nomme mythiquement le « rouleau original ». Lorsque Kerouac en rédigea la première version en 1951, il le fit de façon soutenue, en trois semaines à peine, ne s’accordant que peu de répit. Peut-être pour témoigner du rythme de vie qu’il avait adopté lors de ses quatre traversées des États-Unis (car La route est en fait construite autour d’évènements concrets), ou peut-être parce qu’il était dans l’urgence de coucher ses souvenirs sur papier avant l’oubli, Kerouac rédigea son roman en un seul jet, sans chapitre ni alinéa, sur un grand rouleau de papier à calligraphie qu’il s’était fabriqué et qu’il avait ajusté aux dimensions de sa machine à écrire.

Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes (…) l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.

Dans cette version originale, dont la traduction vient récemment d’être publiée dans son intégralité chez Gallimard, les passages qui avaient été gommés à la demande de l’éditeur, parce que jugés trop scabreux pour l’époque, ont retrouvé leur place. Les protagonistes ont repris leur vrai nom, Sal Paradise redevenant ainsi Kerouac, et son compagnon de route Dean Moriarty se réincarnant en Neal Cassady. Le texte est tel que Jack l’avait viscéralement senti, dans la fougue de ses vingt-neuf ans et son ardeur à raconter le pays à travers ce qu’il appelle sa « démence de vivre ».

Sur la route est une ode à la métaphysique du voyage. Kerouac nous emmène avec lui dans des virées prodigieuses à travers la presque totalité des états américains. Avec une complicité d’une intensité difficile à concevoir avec son ami Cassady, l’auteur évoque la liberté d’esprit caractéristique de la beat generation, et affecte un détachement quasi complet envers les ressources matérielles et monétaires qui lui font pourtant rudement défaut. Si les deux compères n’ont pas les moyens d’acheter une voiture, ils choisissent alors le bus, et lorsqu’ils n’ont carrément pas un sou, ils lèvent le pouce en espérant qu’une âme charitable se range sur le bas-côté. Quant à ce qui est de dormir et de manger, ils affichent là aussi la même désinvolture.

Des attraits touristiques qui parsèment leur itinéraire, Jack ne fait nulle mention. Il ne s’agit pas d’un récit de voyage, ni d’une apologie de la beauté des espaces traversés. Ce roman est d’abord l’évocation de la nuit américaine, l’évocation d’un rythme de vie à contresens, où l’existence prend tout son sens à la tombée du jour, lorsque la canicule se fait moins oppressante dans les états du Sud, ou lorsque les airs de blues de la Nouvelle-Orléans appellent à une douce folie. Jack et Neal ressentent l’appel de la route et cette frénésie du déplacement se communique de l’un à l’autre. Et si le point de départ de ces voyages est presque toujours  New-York, la destination, elle, n’est souvent qu’un prétexte à rouler sans fin.

Oui! Toi et moi, Jack, on irait voir le monde entier avec une tire pareille, parce que, mec, la route, elle doit bien finir par mener au monde entier. Où veux-tu qu’elle aille, sinon?

Lire Kerouac ne m’a pas fait ajouter une étape de plus sur ma grande carte, mais j’ai réalisé grâce à lui que la route, j’entends ici le déplacement, c’est d’abord et avant tout une manière d’aller à la recherche de soi-même, et que regarder un paysage défiler sur des milliers de kilomètres, pendant des dizaines de jours, hors de tout ce qui nous est familier, finit par ébranler nos certitudes et modifier nos points de vue.

Bien sûr, des récits de la route, il y en a tant et tant d’autres, de grands classiques comme de plus obscurs. La route stimule l’imaginaire, et les romans qui l’évoquent sont nombreux. Mentionnons bien sûr les fameux Raisins de la colère de John Steinbeck, ou le Volkswagen blues de notre compatriote Jacques Poulin. Mais je pourrais aussi vous parler d’un Las Vegas parano subversif et déjanté, ou vous proposer la lecture dÀ la recherche du Capitaine Zéro, plus contemplatif.

Quant à mon rêve fou de partir en Westfalia sur les routes américaines, si la littérature l’avive, les splendides guides de voyage de la bibliothèque ne font rien pour que je le remise au placard. Voici trois de mes coups de cœur du moment, chacun proposant une manière différente de traverser les États-Unis. Et si l’envie de partir vous turlupine vous aussi, vers n’importe quelle destination sur la planète, n’hésitez pas à venir passer une petite heure dans les cotes 910 du niveau 3. Une véritable caverne d’Ali-Baba! S’il ne vous manquait qu’un bon prétexte pour prendre le large, les collections de la GB vous en fourniront plusieurs. Bonne route! 

Routes mythiques des USA.  (Les plus belles des routes mythiques des États-Unis. Un guide abondamment illustré et une approche vivante du pays, à travers des facettes telles que les arts, la culture, l’histoire, etc.)

De New Orleans à Nashville : La route mythique de la musique.  (Traversez les villes légendaires du jazz, du blues, du rock et du country par la route 61. Il ne s’agit pas ici d’un guide de voyage, mais plutôt d’un album de découvertes, avec de superbes photographies pleine page. De la Louisiane au Tennessee, voyagez au rythme des airs de l’Amérique du XXe siècle.)

The most scenic drives in America.  (Une centaine des routes les plus splendides de l’Amérique du Nord selon le Reader’s Digest. Le livre est truffé de cartes géographiques pour bien nous situer, et les principaux attraits touristiques des différentes régions sont clairement identifiés. Roulez dans des parcs nationaux dont la beauté sauvage est à couper le souffle, le long des côtes escarpées du Pacifique, à travers les immenses forets de séquoias géants, traversez les chaines de montagnes et les déserts américains…)

KEROUAC, Jack, Sur la route : le rouleau original, Paris, Gallimard, 2012. Aussi disponible en format poche dans la collection Folio.

POULIN, Jacques, Volkswagen blues, Montréal, Leméac, 1998.

STEINBECK, John, Les raisins de la colère, Paris, Gallimard, 1972.

THOMPSON, Hunter S., Las Vegas parano : une équipée sauvage au cœur du rêve américain, Paris, éditions 10/18, 1998.

WEISBECKER, Alan C., À la recherche du Capitaine Zéro, Nattages, Inverse, 2006.

Un appel à la mémoire de l’Histoire

C’est dans la foulée de la rentrée littéraire de l’automne 2012 que j’ai découvert l’existence de l’auteure Julie Otsuka et de son plus récent roman traduit en français : Certaines n’avaient jamais vu la mer. Difficile pour moi de ne pas être interpellée par le titre. Assurément l’expérience de femmes allait constituer la matière première du récit… Sans oublier le graphisme splendide de la page couverture : la photographie de type Kodachrome d’une jeune Japonaise (on le suppose à son kimono), sa gestuelle et son regard tourné vers l’horizon, ainsi que le fini légèrement suranné de l’ensemble laissent présager un sujet poignant, ramifié dans l’Histoire.

Usant d’une écriture franche et avec une économie de moyens qui force l’admiration, Julie Otsuka trace un portrait nuancé et touchant d’une cohorte de jeunes Japonaises expatriées sur la côte ouest des États-Unis, peu après la Première Guerre mondiale. Promises avant même de quitter leur terre natale, elles ne possèdent qu’une photo et quelques lettres du compatriote qui deviendra leur mari. Elles sont pratiquement toutes vierges, de corps comme d’expérience. Courageuses devant l’adversité, elles rêvent de l’Amérique comme d’un avenir meilleur. Elles sont les « picture brides » dont l’Histoire garde si peu de mémoire et qui constituent pourtant la part féminine d’une première vague d’immigration japonaise aux États-Unis.

Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. (Ostuka, p. 26)

Le récit retrace leur parcours (leur désillusion) en huit chapitres thématiques. Après le traumatisme de la première nuit avec un époux inconnu, elles devront affronter les vertiges du choc culturel, une langue inconnue, la pauvreté extrême, le travail acharné, le racisme ambiant, les aléas de l’enfantement, le conflit des générations… Jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Les rumeurs grandissantes de leur collaboration au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor poussent le gouvernement américain à instaurer des mesures qui les confineront dans des camps d’internement, et ce, dans la plus grande injustice.

Ce roman est aussi percutant qu’il est bref. Julie Otsuka a fait le choix inusité d’une narration à la première personne du pluriel, choix qui s’avère d’une surprenante efficacité. Le « nous » ainsi utilisé représente la voix de toutes et de chacune, reliant les expériences individuelles comme autant de facettes de l’inconscient collectif. Le génie de l’auteure réside selon moi dans cette capacité à intégrer la sphère politique à la sphère privée de façon extrêmement subtile, cohérente et significative.

En filigrane d’un récit très intime se profile donc le contexte socio-économique de l’entre-deux-guerres, incluant la xénophobie du peuple américain et l’accroissement des tensions entre l’Amérique et le Japon. Il est évident qu’Otsuka a fait ses recherches et s’en est imprégnée avant de se lancer dans l’écriture. Par le truchement de la fiction, Certaines n’avaient jamais vu la mer témoigne de la réalité historique des débuts de l’immigration japonaise aux États-Unis et redonne une voix à ces femmes dont la plainte peut désormais être entendue.

Julie Otsuka est une écrivaine américaine d’ascendance japonaise. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman. Il a été récompensé du PEN/Faulkner Award au début de l’année 2012 et du prix Femina pour le meilleur roman étranger au mois de novembre suivant.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, 142 p.

À lire aussi :

DANIELS, Roger, Coming to America : a history of immigration and ethnicity in American life, New York, Perrenial, 2002, 515 p.

MANBO, Bill T., Colors of confinement : rare Kodachrome photographs of Japanese American incarceration in World War II, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2012, 122 p.

OTSUKA, Julie, Quand l’empereur était un dieu, Paris, Phébus, 2004, 180 p.

ROBINSON, Greg, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada, Montréal, PUM, 2011, 317 p.

Apparences trompeuses

Nick et Amy Dunne forment un jeune couple new-yorkais en amour. Mais la crise économique frappe : les deux journalistes sont mis à pied à quelques mois d’intervalle. Frustré et déprimé, Nick demande à Amy de le suivre au Missouri afin qu’ils s’établissent dans sa ville natale. Il réalise son rêve d’être propriétaire d’un bar et se trouve un emploi comme professeur au collège du coin. Mais ces changements ne ramènent pas le bonheur dans la demeure des Dunne. Le livre s’ouvre sur la journée de leur cinquième anniversaire de mariage, la journée où Amy disparaît.

On découvre le passé des personnages grâce au journal d’Amy : sa rencontre avec Nick dans une fête sept ans plus tôt, les premières années de leur couple, leur désarroi quand ils sont frappés par le chômage, leur relation qui s’envenime, le déménagement dans le Midwest. Ces chapitres alternent avec le récit de Nick, au présent, qui vit les événements suivant la disparition d’Amy.

Au fur et à mesure que l’action se déroule, au présent et au passé, on constate que Nick a de sérieux ennuis. Il est en effet le suspect numéro un dans la disparition de sa femme. Il n’a pas d’alibi le matin où elle a été vue pour la dernière fois et la scène du crime, dans la maison familiale, semble avoir été trafiquée pour donner l’illusion d’un enlèvement par un intrus. De plus, selon ce qu’écrit Amy dans son journal, Nick était devenu violent avec elle au cours des derniers mois.

Dans la première partie de Gone Girl, l’auteure Gillian Flynn, dresse adroitement le portrait psychologique de ces deux personnages si différents : elle, fidèle, à l’écoute, ayant espoir que son mariage s’améliorera; lui, déprimé, détaché, entretenant une maîtresse. Quoique tous les éléments de la disparition d’Amy incriminent Nick, on attend avec impatience le vrai dénouement de l’histoire.

Or, la deuxième partie du livre est très décevante et, surtout, prévisible. L’auteure détruit tout ce qu’elle a construit en première partie. On se retrouve à un autre endroit, dans un état d’esprit opposé et où les intentions sont inversées. Le lecteur de romans policiers s’attend à être trompé, c’est ce qui rend ce genre de lectures captivantes. Il est par contre trop facile de créer des personnages pour ensuite les transformer complètement afin de justifier l’action.

Gillian Flynn a eu beaucoup de succès avec ses romans précédents, Sharp Objects et Dark Places (Sur ma peau et Les lieux sombres). Et peut-être qu’à la lecture de toute son oeuvre, on comprend mieux son univers.

Ceux d’entre vous qui avez lu Les apparences (ou Gone Girl), que pensez-vous du dénouement, facile ou intelligent?

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FLYNN, Gilian. Les apparences. Paris : Sonatine, 2012.

FLYNN, Gillian. Gone Girl : A Novel. New York : Crown, 2012.

Sous le fil de fer

Beaucoup d’écrivains aiment puiser dans un imaginaire débordant afin d’animer leurs histoires. D’autres, au contraire, nourrissent leurs récits d’un vécu personnel riche d’expériences. L’auteur américano-irlandais Colum McCann fait partie de cette deuxième catégorie. À 21 ans, après avoir émigré de son Irlande natale pour le Massachusetts, où il espérait pouvoir engendrer LE Grand Roman américain en l’espace d’un été, force lui fut de constater qu’il n’arriverait à rien produire de cette façon. Il avait surtout besoin de plonger tête première dans la réalité de cette Amérique qu’il idéalisait peut-être trop, pour faire naître de cette plongée des univers romanesques captivants.

Après avoir étudié le journalisme, il enfourcha donc sa bicyclette, et pendant un an et demi parcouru 40 états et pédala 19 000 kilomètres. Il traversa le désert, demeura avec les amish, dormi dans les tunnels du métro de New York aux côtés des sans-abri, et vécu des aventures innombrables. Il termina son périple dans un ranch du Texas voué à la réinsertion sociale de jeunes délinquants.

Aujourd’hui professeur de littérature, Colum McCann a enfin concrétisé son rêve initial d’écrire de grands romans, tout en donnant une saveur bien personnelle à ses histoires grâce aux expériences qu’il a vécues. On ne peut que se rendre à l’évidence : les romans et les nouvelles de McCann ont pris le rythme de la vie qu’il s’est lui-même créée : haletants, éclectiques, ancrés dans la réalité des microcosmes sociaux qu’il dépeint, tellement humains et tellement lucides.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle est construit comme une symphonie orchestrée autour d’un fait divers en apparence anodin, mais qui constitue en fait le maillon unificateur de tous les instruments de l’orchestre : quelques centaines de pieds au-dessus du bitume new-yorkais, un homme, sur un fil de fer, s’acharne à traverser la distance séparant les deux (ex) tours du World Trade Center. Tous les autres personnages du récit valseront autour de cette anecdote (la seule ayant prise dans le réel, un funambule ayant véritablement effectué la ‘traversée’ des tours en 1974).

Plusieurs milliers de personnes seront témoins, en direct ou à l’écran, de ce petit événement qui fera les manchettes pendant plusieurs jours, et dont font partie Claire, Gloria, Ciaran, Adelita, Tillie, Solomon… Cet homme fier qui valse au-dessus de leurs têtes est affranchi de toute appréhension et de toute aliénation affective, et aucune dépendance ne le retient au sol. Il ne doute pas, il ne craint rien, il marche, convaincu de sa réussite. Mais eux, simples badauds arrêtés quelques instants, dans la turbulence de leur quotidien, par cette manifestation de voltige, devront ensuite reprendre contact avec le réel : douter de leur capacité à cheminer dans les épreuves, et chercher de petits bonheurs ordinaires dans les modestes espaces qu’ils se sont appropriés.

McCann met en scène des personnages incarnés avec force et sensibilité, issus de milieux sociaux divergeant à l’extrême, mais confrontés aux mêmes angoisses universelles : l’effroi face à la mort, la peur de la solitude, le besoin de la présence de l’autre. Que ce soit dans les appartements cossus de l’Upper East Side, ou dans les ruelles glauques du Bronx, en compagnie d’une prostituée, d’un programmeur informatique ou de la femme du juge, en 1974 ou en 2006, la symphonie est rejouée sur la même note, et les acteurs finissent par tisser une trame, parfois sans le savoir, qui les lie tous. Si le funambule parvient à suivre sans embuche le tracé rectiligne de son fil, ceux qui restent par terre louvoient davantage, mais parviennent eux aussi à l’arrivée. McCann développe la psychologie de ses personnages en homme qui a beaucoup cheminé et qui a développé une empathie manifeste pour les gens croisés sur sa route. La qualité de sa plume a fait le reste, et on se prend nous-mêmes, après la lecture du Vaste monde, à vouloir sauver le monde.

McCANN, Colum, Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Paris : Belfond, 2011, ISBN 9782714445063.

Livre papier et livre numérique : une joyeuse cohabitation!

Pour ce deuxième billet sur la littérature jeunesse, l’envie m’est venue de vous proposer deux albums « papier » qui font un clin d’œil au numérique. Si l’on peut lire dans le premier une critique des nouvelles technologies auxquelles on tend à attribuer tous les mérites, le second profite de notre nouvelle habitude de naviguer avec nos doigts pour carrément nous manipuler! Toutefois, on s’amuse dans les deux cas, preuve s’il en est une que papier et numérique peuvent joyeusement cohabiter!

C’est un livre

À gauche de la première page du livre, un petit âne, certainement un peu geek, s’agite avec son portable. En face de lui, sous le chapeau du singe, se cache une souris. Mais ce qui rend l’âne perplexe, ce n’est pas tant la souris que l’objet fait de papier (un livre!) qui captive le singe : il ne comprend pas du tout comment une chose qui n’a pas besoin de mot de passe ni de souris et qui est incapable d’envoyer des textos peut être intéressante, encore moins passionnante. À chacune de ses questions, le singe répond, de plus en plus agacé, « c’est un livre ». Tout de même intrigué, l’âne pique le livre des mains du singe. Et se met à lire, à lire… tant et si bien qu’il ne voit pas le temps passer. Ooooh…!

Véritable manifeste en faveur du livre et de la lecture, C’est un livre a obtenu un énorme succès commercial et critique. Son auteur, l’Américain Lane Smith, a reçu plusieurs récompenses pour son livre, dont la médaille Caldecott, un prix décerné par l’Association for Library Service to Children (ALSC) pour l’album le plus remarquable de l’année. S’il s’adresse aux enfants âgés de quatre ans et plus, il intéressera par son humour et son propos les plus grands, certainement jusqu’à dix ans. Pour les parents et les enseignants ayant des enfants subjugués par le pouvoir de la technologie, ce livre sert d’excellent point de départ à une réflexion et à une discussion sur le futile et l’essentiel qu’apporte l’accès au numérique.

C’est un livre a sa propre bande-annonce. Quand on dit que les médias s’entrecroisent, c’en est un autre parfait exemple!

Un livre

On sait désormais que les tout-petits apprivoisent les iPad et autres tablettes numériques plus aisément que bien des adultes (qui pourtant ne se trouvaient pas si bêtes avec la technologie). Voici un livre pour eux.

Sur la couverture, le titre : Un livre. Simple. Première page, encore plus simple : un rond jaune, pas de texte. Page suivante, le même rond jaune, au même endroit, mais avec cette indication : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » Et qu’est-ce qu’on fait? Évidemment, on met notre index (généralement) sur le rond jaune, on appuie légèrement, on descend délicatement notre doigt vers le coin en bas à droite de la page, on approche notre pouce et… on tourne la page! Ah! C’est simplissime, mais il fallait y penser! Surtout que les tout-petits seront on ne peut plus ravis de s’exercer! Au fil des pages tournées, d’autres ronds jaunes s’ajoutent, mais aussi des rouges et des bleus, sur lesquels on nous proposera alors de frotter, cliquer, souffler!

Le livre pensé et conçu par le Français Hervé Tullet est extraordinaire pour le tout-petit lecteur! En intervenant directement dans le processus de lecture de l’image, Un livre l’éveille aux concepts d’espace, de poids, de chute et d’envol.* Ceux qui ont lu le classique Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni retrouveront certainement le plaisir et l’efficacité des taches et des points dans les livres pour enfants. Un livre a gagné en 2011 dans la catégorie tout-petits le Prix Sorcières, remis par l’Association des librairies spécialisées pour la jeunesse (ASLJ) et par l’Association des bibliothécaires de France (ABF).

Mais l’aventure ne s’arrête pas là! Car si le livre a été conçu comme un clin d’œil aux applications des tablettes électroniques et autres téléphones intelligents, il allait dans la logique des choses d’en faire une adaptation… virtuelle! Disponible en anglais pour iPad et iPhone, l’application Press here propose aux petits de créer et d’expérimenter littéralement avec les mêmes ronds du livre qui vont grossir, se multiplier, émettre des notes de musique, prendre des photos, exploser en feux d’artifices! Une application intelligente et pleine de surprises, qui n’offre pas tout d’un coup et se laisse découvrir.

Je vous laisse sur un petit film inspiré du livre de Tullet, réalisé par une classe de maternelle en France et hébergé sur le site de l’auteur.

 

SMITH, Lane, It’s a book, Paris, Gallimard, 2011.

TULLET, Hervé, Un livre, Paris, Bayard jeunesse, 2010.

LIONNI, Leo, Petit-Bleu et Petit-Jaune, Paris, L’école des loisirs, c1970.

*D’après Françoise Schmid dans sa critique parue dans la Rubrique « As-Tu Lu ? » de la Revue Parole de l’ISJM  et reprise sur le site de  Ricochet-jeunes.org : http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/42334-un-livre