Excursion touristique en Corée du Nord

 Je fais dix mètres sur la terre de Corée du Nord. Et c’est de nouveau un grand silence comme si on entrait dans une poche de vide, une tache aveugle. Personne pour accueillir personne, ni adieux, ni retrouvailles – on ne part guère d’ici et pas grand monde n’y arrive. (p. 26)

Dans la section de la littérature de voyage se trouve un nouveau carnet de route des plus intrigants : Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem (Grasset, 2013).

Hormis dans les actualités, il est rarissime de lire des chroniquesnouilles froides au sujet de la Corée du Nord, siège d’un des régimes les plus répressifs du monde. En effet, le peuple nord-coréen est maintenu dans la noirceur depuis plus de 60 ans par une dynastie de leaders (actuellement Kim Jong-un) dont les déclarations belliqueuses et imprévisibles sont les seules communications officielles. Dans un tel contexte, la notion de tourisme est inusitée, voire indécente (le titre même de ce billet me parait surréaliste…).

Nouilles froides à Pyongyang n’est donc pas un guide comme tel, mais le récit lucide et stupéfiant d’une incursion hyper organisée sur le sol de la RPDC (République populaire démocratique de Corée). Ne s’aventure pas qui veut dans ce pays aux frontières cadenassées! D’entrée de jeu, la Corée du Nord est interdite aux journalistes (et aux Américains), ce qui a contraint Coatalem à se faire passer pour… un agent de voyages. Visas en main après quelques acrobaties bureaucratiques, il s’embarque pour « le pays des Kim » en compagnie de son ami Clorinde, observateur taciturne aux allures de dandy.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont pris en charge (le terme est faible) par deux guides et un chauffeur qui ne les quitteront pas d’une semelle durant tout le séjour, leur indiquant ce qu’il faut voir, prenant bien soin de dissimuler le reste. Ainsi, « Monsieur Jean » et Clor devront-ils malgré eux jouer le jeu du tourisme patriotique et marcher dans les pas du « Président Éternel », Kim Il-Sung.

Dans un style mi-journalistique, mi-littéraire, l’auteur décrit un univers glauque, coupé du monde, où la taille démesurée des monuments érigés à la gloire du parti jure tristement avec l’âpreté des lieux. Manque d’électricité, de carburant, de nourriture, d’eau courante, de médicaments, de « joie de vivre, la plus précieuse des denrées » (p. 27)…, la pauvreté ambiante transparaît sous le vernis de la propagande. Le récit de Jean-Luc Coatalem fait ressortir l’absurdité absolue du régime et l’ampleur de l’endoctrinement du peuple nord-coréen.

Un des points forts de ce livre est de nous donner envie d’en apprendre davantage sur la Corée du Nord, notamment d’un point de vue historique, géopolitique et social. À cet égard, l’ouvrage inclut une bibliographie thématique pour aiguiller notre lecture. Afin de mettre des images sur les mots, la chronique du bédéiste Guy Delisle, Pyongyang, est incontournable.

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Jean-Luc Coatalem est rédacteur en chef adjoint au magazine GEO. Écrivain journaliste, il est l’auteur de plusieurs récits de voyage, d’essais et de romans dont Le gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012) pour lequel il a reçu le prix Roger-Nimier.

COATALEM, Jean-Luc, Nouilles froides à Pyongyang : récit de voyage, Paris, Grasset, 2013, 236 p.

Aussi disponible en livre numérique.

DELISLE, Guy, Pyongyang, Paris, L’Association, 2003, 176 p.

Le murmure entre les murs

C’est un murmure qui nous vient de ces temps anciens, celui des châteaux et des princesses enfermées dans des tours, celui des forêts enchantées et des chevaliers partant en croisade pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens.

Mais dans ce murmure, rien de romantique, sinon la très grande beauté de celle qui le souffle, l’unique fille du seigneur du domaine des Murmures, Esclarmonde. C’est sa terrible histoire qu’elle nous raconte, depuis son lointain XIIe siècle. À tout juste quinze ans, elle décide de s’emmurer, s’offrant à Dieu pour échapper à un mariage imposé, quitte à défier la volonté de son père. Malgré sa renommée de sainte, qui lui vaut la visite de centaines de pèlerins, c’est dans l’amour porté à un enfant conçu dans le plus grand péché qu’elle finira par trouver un sens à sa malheureuse condition.

Et même si nous, lecteurs, auditeurs d’Esclarmonde, comprenons que les miracles ne sont qu’apparents, c’est bien d’un temps de magie que nous parvient ce murmure. Ainsi des stigmates se changent-ils en fenêtres par lesquelles l’esprit de la prisonnière parvient à suivre les souffrances et la pénible agonie de son père, parti en croisade avec ses fils sous la bannière de Frédéric Barberousse. Une armée de croisés qui dépérit lentement sous le funeste soleil du Proche-Orient.

Surtout, ce murmure est porté par une écriture fine, délicate et d’une grande poésie, celle de Carole Martinez. Un grand plaisir esthétique que la lecture de ce roman, dont les mots portent la sensualité des roses et des fraises, et dont la tonalité fait écho au chant délicieux et mystérieux des pierres, des bois et des rivières hantés.

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, Paris, Gallimard, 2011, 200 p.

Des livres pour Noël… et pour toute l’année!

Qui dit Noël dit bien souvent cadeaux. Et dans mon cas, qui dit cadeaux, dit livres. Quelques semaines après le temps des fêtes, j’ai pensé vous faire part ici de la liste de mes emplettes : les ouvrages de littérature jeunesse offerts par la fée des étoiles (chut!) aux enfants qui l’entourent. Des livres minutieusement choisis, selon leurs goûts et leur personnalité. Et qui se retrouvent presque tous pour emprunt à la Grande Bibliothèque.

Zach, 2 ans

Lui, c’est un sacré gourmand! Jamais rassasié, pas pique-assiette pour deux sous. D’ailleurs, lors d’un récent voyage en Chine, il est le seul de sa famille (incluant ses parents) à avoir goûté à tout! On pourrait même penser que Zach, c’est le petit garçon que l’on voit à la toute dernière page de Fourchon, un album de Kyo Maclear, illustré par Isabelle Arsenault. Pauvre petit Fourchon : ni fourchette ni cuillère, pourtant un peu des deux, il ne trouve sa place nulle part dans la coutellerie. Quelqu’un saura-t-il un jour apprécier sa double utilité? Une histoire à la fois touchante et rigolote, inspirée de ce drôle d’ustensile que l’on propose aux enfants qui commencent à manger seuls. Fourchon a gagné le Prix des libraires du Québec 2012, catégorie Jeunesse Québec 0-4 ans et fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants, une publication de la Bibliothèque nationale de France.

Mykoïan, 2 ans et demi

Lui et sa sœur n’ont porté que des couches lavables, son père refuse le téléphone intelligent et dénonce à chaque occasion la société capitaliste et la surconsommation. J’ai donc eu envie de faire plaisir à la fois au père et à sa descendance en leur offrant La clé à molette, un livre d’images d’Élise Gravel. Alors qu’il se rend dans un magasin à grande surface pour acheter la simple clé à molette dont il a besoin, Bob se laisse convaincre par le vendeur d’acheter toutes sortes d’objets dont il n’a aucunement besoin – et plusieurs fois plutôt qu’une! Avec beaucoup d’humour et sans nous faire la morale, Élise Gravel nous amène à réfléchir sur nos comportements de consommateur, et ce, peu importe notre âge. La clé à molette a reçu le Prix du Gouverneur général 2012, catégorie Jeunesse-illustrations et, comme Fourchon, il fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants.

La clé à molette est aussi disponible en version électronique.

Liam, 3 ans et demi

C’est mon clown sentimental préféré. Il danse mieux que Fred Astaire et fait les plus beaux câlins du monde. Mais ce qui m’émeut le plus avec mon filleul, c’est que tout l’émerveille. Aussi, la première fois que j’ai lu Charles à l’école des dragons, d’Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin, c’était décidé, j’allais le lui offrir pour Noël, même si Liam aurait seulement 3 ans et demi et qu’on suggère ce livre pour des enfants un peu plus vieux. Car Charles, comme Liam, est un grand sensible, un poète. Il n’a pas envie d’impressionner ni d’intimider, juste d’être lui-même. J’ai très hâte de lui en faire la lecture, collés l’un contre l’autre derrière les pages de cet album très grand format, de voir ses yeux éblouis par les illustrations riches et pleines de détails de Jean-Philippe Turin, de partager son inquiétude et son empathie pour Charles et, enfin, de voir son grand sourire à la fin, car tout y finit bien! Charles à l’école des dragons a obtenu le Prix jeunesse des libraires du Québec 2011, catégorie hors-Québec pour les 5-11 ans.

Une deuxième aventure de Charles, Charles, prisonnier du cyclope, est parue à l’automne dernier.

Zïa, 5 ans

Elle porte comme nulle autre le tutu rose, les leggings rayés noir et blanc, les boucles d’oreilles en vrai-faux rubis et la casquette de camouflage piquée à son frère… et tout ça en même temps! Grande « lectrice d’images » depuis fort longtemps, elle sait depuis peu tracer les lettres et les lire. À ma filleule préférée, j’ai offert le dernier ouvrage de l’incomparable Gilles Bachelet, Madame le Lapin Blanc. Cette dame dont on parle dans le titre n’est en fait nulle autre que l’épouse du célèbre Lapin Blanc, le personnage d’Alice au pays des merveilles. Sous forme de journal intime, elle dévoile les hauts et les bas de sa vie de femme au foyer. Mère de six petits lapins, on comprend pourquoi Madame le Lapin Blanc se sent débordée, surtout avec un mari pressé, souvent absent de la maison, fort occupé par ses tâches au palais d’une certaine Reine de cœur…

Évidemment, avant d’offrir ce livre à Zïa, je m’étais assurée qu’elle connaissait l’histoire d’Alice au pays des merveilles, du moins dans son ensemble. Un facteur qui, s’il n’est pas indispensable, rend beaucoup plus amusante l’histoire de cette épouse dévouée, et réjouissantes les références faites au conte de Lewis Carroll (d’ailleurs, je vous suggère cette adaptation-ci, illustrée par Chiara Carrer). Madame le Lapin Blanc a reçu le prix Pépite de l’Album 2012.

Cliquez ici pour écouter Gilles Bachelet parler de Madame le Lapin Blanc.

Nathaniel, 14 ans

Il a lu Bilbo le Hobbit quatre fois. Oui oui, quatre. Et ce n’est pas parce que sa belle-mère le sous-alimente en romans et autres lectures, lui apportant chaque mois nouveautés ou classiques qu’elle vante avec passion. Rien à faire, aucune autre aventure littéraire n’a su détrôner à ce jour celle du Hobbit. J’ai donc décidé d’emprunter un chemin détourné – et peut-être aussi un peu risqué – en lui offrant un essai récent sur son œuvre fétiche, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, par Corey Olsen. Un bel objet livre, une belle brique. Son premier « vrai livre d’adulte »  est encore bien fermé sur sa table de chevet, mais lorsqu’il l’a découvert sous le papier d’emballage, j’ai vu dans ses yeux l’expression satisfaite du collectionneur…

La lecture en cadeau

Je m’en voudrais de terminer ce billet sans mentionner le programme La lecture en cadeau, de la Fondation pour l’alphabétisation, qui remet un livre neuf à des enfants qui ont moins la chance d’avoir des livres à la maison. Noël est passé, mais pendant les Salons du livre de la province, l’organisme tient un kiosque où il est alors possible de déposer dans la boîte prévue à cet effet un livre tout nouveau tout beau que l’on souhaite offrir.

P.-S. (petit secret) Un aspect non négligeable lorsqu’on offre un livre en cadeau : lorsqu’il est bien choisi, il est aussi emballant pour celui qui le reçoit qu’il est facile à emballer pour celui qui le donne! Parole d’une fée des étoiles à l’esprit pratique!

Bachelet, Gilles, Madame le Lapin Blanc, Paris, Seuil jeunesse, 2012.

Cousseau, Alex, Charles à l’école des dragons, illustré par Philippe-Henri Turin, Paris, Seuil jeunesse, 2010.

Gravel, Élise, La clé à molette, Montréal, La Courte échelle, 2012.

MacClear, Kyo, Fourchon, illustré par Isabelle Arsenault, Montréal, La Pastèque, 2011.

Olsen, Corey, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, Boston, New-York, Houghton Mifflin Harcourt, 2012, 318 p. ISBN : 978-0-547-7394

Les prénoms formidables de mes héros

S’il y a une littérature où les prénoms des héros ont marqué leurs lecteurs, c’est bien celle de la littérature jeunesse. Souvenez-vous d’Alice, de Sylvie, de Martine, de Bob (Morane, évidemment); puis de Rosalie, d’Ani (Croche), de Bébert, de Harry…

Aussi, en cette période de recherche active d’un prénom pour une petite personne qui naîtra ce printemps, j’ai eu envie d’explorer un autre répertoire que celui dressé par la Régie des rentes du Québec. Celui de ma bibliothèque.

Dans ce billet, je vous présente cinq personnages. Cinq héros pour cinq prénoms, dont la simple évocation m’amène dans un espace de grand bonheur.

Ernest et Victoire

Ces deux-là, je les mets ensemble. Parce qu’ils sont dans le même livre : Lettres d’amour de 0 à 10. Le livre s’ouvre sur Ernest et l’appartement de sa grand-mère, avec laquelle il vit. Un appartement bien sombre, bien triste, sans téléviseur; avec un téléphone, mais qui ne sonne presque jamais.

Et puis, un jour, à l’école, arrive Victoire! VICTOIRE! Pétillante d’énergie et d’enthousiasme! Qui a non pas sept frères ou sœurs, mais quatorze! Qui décide, sans nécessairement consulter Ernest, qu’un jour (pas tout de suite, ils ont seulement dix ans) ils se marieront. Et surtout, Victoire qui fait découvrir à Ernest et à sa grand-mère les croissants et les pains au chocolat.

Un roman pour les romantiques à partir d’une dizaine d’années…

Tobie (et Vango)

J’ai dû dire au moins des dizaines de fois, très sérieusement, que s’il existait réellement, j’épouserais Tobie Lolness, le grand héros de Timothée de Fombelle. Encore eut-il fallu qu’il ait plus de douze ans, ne vive pas dans un arbre… et mesure plus d’un millimètre et demi. Ces faits rendant mon mariage avec Tobie impossible, j’ai évité une grande jalousie à l’endroit d’Elisha et je me suis passionnée pour leur incroyable histoire.

Quelques années plus tard, de Fombelle récidive avec un autre grand personnage romanesque : Vango. Un peu plus âgé que Tobie, Vango, lui, a seize ans. Il est aussi de taille normale (humaine) et le roman s’ouvre à Paris (une « vraie » ville). Très rapidement, l’action déboule et on s’aperçoit que notre héros est traqué de tous, sans que lui-même sache pourquoi. Vango fuit par mer, par terre et par air dans les îles siciliennes, en Allemagne, en Amérique, en Russie, en Écosse. Je suis « littérairement » retombée amoureuse, comme je ne l’avais pas été depuis Tobie.

Deux romans en deux tomes, pour les lecteurs à partir de douze ans.*

(Et puis, en octobre de l’année dernière, dans le cadre des rencontres du Centre québécois de ressources en littérature pour la jeunesse, j’ai interviewé leur créateur, Timothée de Fombelle. Une heure et demie formidable, pleine de rires et d’anecdotes! Mais à ce moment-là, j’avais déjà plus envie d’en épouser un autre…)

Anatole

Anatole, il a une ficelle attachée à son poignet. Et au bout de cette ficelle, une petite casserole qui ne se détache pas, qu’il traîne toujours derrière lui et qui l’encombre énormément. Cette casserole, les gens ne voient que ça chez lui. On le trouve bizarre. On ne voit pas tous ses talents, ses belles qualités. Mais un jour, il croise une personne un peu comme lui, qui a elle aussi sa petite casserole au bras. Plus grande qu’Anatole, elle lui apprend à vivre avec sa casserole, à s’en faire même un atout.

Un album tout en finesse, qui aborde la thématique de la déficience intellectuelle, sans jamais la nommer. La dernière image/texte de ce livre est sans doute ce que j’ai lu/vu de plus poignant en littérature jeunesse. Un grand battement de cœur.

La petite personne au creux de mon ventre ne s’appellera pas Tobie, Ernest, Victoire ou Anatole. Mais elle (ou lui!) fera très certainement leur connaissance, un jour, bientôt. Ils l’attendent dans sa bibliothèque.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome I : La vie suspendue, Paris, Gallimard, 2006, 311 p.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome II : Les yeux d’Elisha, Paris, Gallimard, 2007, 343 p.

*Tobie Lolness a été réédité en un seul volume qui comprend les deux tomes de la série.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome I : Entre ciel et terre, Paris, Gallimard.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome II : Un ciel sans royaume, Paris, Gallimard.

MORGENSTERN, Susie, Lettres d’amour de 0 à 10, Paris, L’école des loisirs, coll. « Medium », c1996, 210 p.

CARRIER, Isabelle, La petite casserole d’Anatole, Paris, Bilboquet, 2009.

Livre papier et livre numérique : une joyeuse cohabitation!

Pour ce deuxième billet sur la littérature jeunesse, l’envie m’est venue de vous proposer deux albums « papier » qui font un clin d’œil au numérique. Si l’on peut lire dans le premier une critique des nouvelles technologies auxquelles on tend à attribuer tous les mérites, le second profite de notre nouvelle habitude de naviguer avec nos doigts pour carrément nous manipuler! Toutefois, on s’amuse dans les deux cas, preuve s’il en est une que papier et numérique peuvent joyeusement cohabiter!

C’est un livre

À gauche de la première page du livre, un petit âne, certainement un peu geek, s’agite avec son portable. En face de lui, sous le chapeau du singe, se cache une souris. Mais ce qui rend l’âne perplexe, ce n’est pas tant la souris que l’objet fait de papier (un livre!) qui captive le singe : il ne comprend pas du tout comment une chose qui n’a pas besoin de mot de passe ni de souris et qui est incapable d’envoyer des textos peut être intéressante, encore moins passionnante. À chacune de ses questions, le singe répond, de plus en plus agacé, « c’est un livre ». Tout de même intrigué, l’âne pique le livre des mains du singe. Et se met à lire, à lire… tant et si bien qu’il ne voit pas le temps passer. Ooooh…!

Véritable manifeste en faveur du livre et de la lecture, C’est un livre a obtenu un énorme succès commercial et critique. Son auteur, l’Américain Lane Smith, a reçu plusieurs récompenses pour son livre, dont la médaille Caldecott, un prix décerné par l’Association for Library Service to Children (ALSC) pour l’album le plus remarquable de l’année. S’il s’adresse aux enfants âgés de quatre ans et plus, il intéressera par son humour et son propos les plus grands, certainement jusqu’à dix ans. Pour les parents et les enseignants ayant des enfants subjugués par le pouvoir de la technologie, ce livre sert d’excellent point de départ à une réflexion et à une discussion sur le futile et l’essentiel qu’apporte l’accès au numérique.

C’est un livre a sa propre bande-annonce. Quand on dit que les médias s’entrecroisent, c’en est un autre parfait exemple!

Un livre

On sait désormais que les tout-petits apprivoisent les iPad et autres tablettes numériques plus aisément que bien des adultes (qui pourtant ne se trouvaient pas si bêtes avec la technologie). Voici un livre pour eux.

Sur la couverture, le titre : Un livre. Simple. Première page, encore plus simple : un rond jaune, pas de texte. Page suivante, le même rond jaune, au même endroit, mais avec cette indication : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » Et qu’est-ce qu’on fait? Évidemment, on met notre index (généralement) sur le rond jaune, on appuie légèrement, on descend délicatement notre doigt vers le coin en bas à droite de la page, on approche notre pouce et… on tourne la page! Ah! C’est simplissime, mais il fallait y penser! Surtout que les tout-petits seront on ne peut plus ravis de s’exercer! Au fil des pages tournées, d’autres ronds jaunes s’ajoutent, mais aussi des rouges et des bleus, sur lesquels on nous proposera alors de frotter, cliquer, souffler!

Le livre pensé et conçu par le Français Hervé Tullet est extraordinaire pour le tout-petit lecteur! En intervenant directement dans le processus de lecture de l’image, Un livre l’éveille aux concepts d’espace, de poids, de chute et d’envol.* Ceux qui ont lu le classique Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni retrouveront certainement le plaisir et l’efficacité des taches et des points dans les livres pour enfants. Un livre a gagné en 2011 dans la catégorie tout-petits le Prix Sorcières, remis par l’Association des librairies spécialisées pour la jeunesse (ASLJ) et par l’Association des bibliothécaires de France (ABF).

Mais l’aventure ne s’arrête pas là! Car si le livre a été conçu comme un clin d’œil aux applications des tablettes électroniques et autres téléphones intelligents, il allait dans la logique des choses d’en faire une adaptation… virtuelle! Disponible en anglais pour iPad et iPhone, l’application Press here propose aux petits de créer et d’expérimenter littéralement avec les mêmes ronds du livre qui vont grossir, se multiplier, émettre des notes de musique, prendre des photos, exploser en feux d’artifices! Une application intelligente et pleine de surprises, qui n’offre pas tout d’un coup et se laisse découvrir.

Je vous laisse sur un petit film inspiré du livre de Tullet, réalisé par une classe de maternelle en France et hébergé sur le site de l’auteur.

 

SMITH, Lane, It’s a book, Paris, Gallimard, 2011.

TULLET, Hervé, Un livre, Paris, Bayard jeunesse, 2010.

LIONNI, Leo, Petit-Bleu et Petit-Jaune, Paris, L’école des loisirs, c1970.

*D’après Françoise Schmid dans sa critique parue dans la Rubrique « As-Tu Lu ? » de la Revue Parole de l’ISJM  et reprise sur le site de  Ricochet-jeunes.org : http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/42334-un-livre 

Bref Christian Gailly

Je n’avais encore jamais lu Christian Gailly avant d’ouvrir La Roue et autres nouvelles, recueil paru aux Éditions de Minuit en janvier 2012. Il s’agit du quinzième livre de cet auteur français réputé pour la concision de son écriture. En effet, seulement deux de ses romans font plus de 200 pages, le plus court, Les Fleurs, en totalisant à peine 92 (Minuit, 2012 pour l’édition de poche). Quinzième ouvrage, donc, mais premier recueil de nouvelles dont la quatrième de couverture laisse très bien pressentir le rythme haletant et le caractère à la fois quotidien et intemporel des huit récits qui le composent. Dans un style quasi télégraphique, comme des notes prises à la volée, on peut y lire les phrases suivantes :

Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Chacune des nouvelles prend comme point de départ un événement a priori ordinaire de l’existence. Ordinaire lorsqu’on le considère de l’extérieur, mais jamais banal lorsqu’on le vit et surtout, lorsqu’on y pense. Une situation tout à fait convenue peut ainsi devenir loufoque, angoissante, étrange, absurde. Comme lorsque la conscience du narrateur, ce « je » désincarné dont on ne sait s’il est celui de l’auteur lui-même, s’emballe à la demande de sa compagne de lui écrire « l’histoire du perroquet rouge », histoire qu’il ne connaît absolument pas :

Quelle histoire du perroquet rouge ? Je ne connais pas d’histoire de perroquet rouge, lui dis-je, encore moins l’histoire du perroquet rouge. De quel perroquet rouge tu parles ? Tu es sûre qu’il était rouge ? (Gailly, 2012, p. 30)

Ne contenant aucune intrigue au sens classique du terme et ne recelant que très peu d’images, les histoires de Christian Gailly demandent une lecture attentive, voire engagée. L’auteur cisèle la narration avec une économie de mots qui signale une conscience aiguë de la matérialité (et des limites) du langage. Il observe ses personnages du dedans comme du dehors, se joue de leur manque de prise sur le réel, de leurs amours et de leurs désamours, du drame qu’est l’impossibilité de communiquer… Tout cela en étant de connivence avec le lecteur.

Aussitôt ce recueil terminé, je me suis empressée de lire Les Fleurs et j’en suis maintenant à L’Incident (1996), roman par ailleurs adapté au cinéma par Alain Resnais sous le titre Les Herbes folles (2009).

GAILLY, Christian, La roue et autres nouvelles, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 122 p.