Caïn, l’insoumis

cainJ’ai voulu te mettre à l’épreuve, Et qui donc es-tu pour mettre à l’épreuve ce que tu as créé toi-même, Je suis le maître souverain de toutes les choses, Et de tous les êtres, diras-tu, mais pas de moi ni de ma liberté […] (p. 35)

Avec Caïn, son tout dernier roman, José Saramago donne la parole au « premier assassin de l’histoire ». Évidemment, cela s’entend au sens figuré, dans un contexte où les récits de la Genèse constituent le fondement de la tradition judéo-chrétienne. Rappelons donc rapidement l’origine du conflit : Caïn, agriculteur, et son jeune frère Abel, pasteur de brebis, offrent tous deux des offrandes à Dieu. Alors que celles d’Abel sont reconnues, celles de Caïn sont invariablement ignorées. Jaloux du traitement préférentiel accordé à son frère, Caïn commet le meurtre d’Abel, pour lequel Dieu le condamne à l’errance.

À la différence du Caïn de l’Ancien Testament, le personnage de José Saramago refuse de porter la responsabilité de ce meurtre qu’il affirme avoir perpétré par vengeance, non pas contre son frère, mais contre Dieu lui-même. Errant à dos d’âne dans « l’espace-temps » biblique, Caïn devient un témoin au regard critique, voire un acteur clé d’épisodes mythiques de la Genèse. L’échec de Babel, les massacres de Sodome et de Jéricho, le sacrifice d’Isaac, les souffrances de Job sont autant d’injustices qui alimentent sa révolte face aux agissements arbitraires et cruels du Créateur envers ses créatures, face à la nature foncièrement mauvaise du « bonhomme » (p. 102).

On ne peut aborder ce roman sans mentionner le ton franchement sarcastique de la narration, par ailleurs volontairement truffée d’anachronismes. Ce décalage entre notre connaissance, même minimale, du texte original et les réflexions obliques du narrateur produit un effet irrésistiblement comique. En effet, qui eut imaginé Adam et Ève, déchus, mais s’envoyant à la barbe du Créateur « des clins d’œil complices, car dès le premier jour ils avaient su qu’ils étaient nus et en avaient bien profité. » (p. 20)

Au terme de ma lecture, je me suis tout de même demandé si le roman se résumait à cet habile exercice de style… Certains critiques y ont vu l’ultime règlement de comptes de l’auteur, ouvertement athée, avec Dieu. Peut-être. Qui sait ? Si la réflexion amorcée s’essouffle dans les derniers chapitres, le récit fait indéniablement appel à la pensée critique du lecteur. J’ose avancer que l’obstination de Caïn à remettre en question la « justice » de Dieu, ici synonyme de destin, signale plutôt le parti pris indéfectible de José Saramago en faveur du dialogue et, surtout, du libre arbitre.

                                    

José Saramago (1922-2010) est à ce jour le seul écrivain de langue portugaise à avoir reçu le prix Nobel de littérature. Il est l’auteur de nombreux essais, pièces de théâtre et romans, dont L’Évangile selon Jésus-Christ (1993) et L’aveuglement (1997).

SARAMAGO, José, Caïn, Paris, Éditions du Seuil, 2011, 169 p.