Écrire pour assouvir sa faim

Je m’étais promis de vous dégoter un bijou de roman québécois pas trop récent, histoire de lui donner une deuxième vie.

Qu’on me pardonne : j’ai failli à la tâche. J’ai grappillé à gauche et à droite pendant les vacances d’été, j’ai lu de tout, mais je ne peux m’empêcher de vous entretenir du livre  qui m’a tenue en haleine de si belle façon, même si c’est une parution récente. Oui, beaucoup de lecteurs le convoitent. Et oui, je comprends leur engouement : Remèdes pour la faim est l’une de mes perles 2013.

Deni Y. Béchard réécrit ici, à sa manière, des fragments de la vie tumultueuse de son père André, braqueur de banque par passion et poissonnier par obligation.

Un processus d’écriture qui, pour Béchard, s’est échelonné sur presque vingt ans; vingt ans à rayer et à réécrire un texte qu’il a d’abord eu la fantaisie de baptiser « roman », mais qui au gré des phases de la rédaction, prenait vraisemblablement la forme du récit autobiographique. Ce qu’il est, en réalité.

C’est dans ce beau bouquin de près de 600 pages qu’on comprendra comment un garçon de dix ans, trimballé depuis la tendre enfance de la Colombie-Britannique à la Virginie, a cherché comme il le pouvait à se construire des repères, des modèles. Son tempérament exalté l’a amené à éprouver une réelle fascination pour un père tourmenté, à la personnalité insaisissable, qui ne correspondait pas à l’archétype du paternel mature et responsable. Car que penser d’un père qui emmène son fils dans de folles virées à pleins gaz pour défier les trains, s’amusant à attendre les convois dans une voiture bien plantée en travers des rails? Que penser d’un père qui initie son fils à l’insu de la mère aux délices du coca-cola, et qui lui explique en long et en large les subtilités du vocabulaire blasphématoire? Que penser, surtout, d’un père qui a visiblement son petit jardin secret, qui ne parle que rarement de son enfance québécoise, de ses parents gaspésiens, de ses racines en somme, et qui laisse planer une aura de mystère autour de sa personne?

Pour le jeune Deni, il n’en fallait pas davantage pour susciter l’adulation.

Et c’est en vivant de cette vénération pour l’image idéalisée de son père qu’il atteindra l’adolescence, puis l’âge adulte. Momentanément séparé de son père,  il n’aura de cesse de le retrouver et de le questionner encore et encore sur son passé criminel, et aussi sur son énigmatique enfance québécoise. La cohabitation auprès de lui sera chose impossible, le réalisme des gestes quotidiens apportant un éclairage trop cru à ses vues de l’esprit. Mais les longues conversations téléphoniques où André se livrera presque entièrement à son fils seront libératrices pour Deni. Elles lui permettront de rédiger des milliers de pages de notes, un processus d’écriture rédempteur par lequel il essayera de comprendre quelle est la faim, la flamme, qui a poussé son père à aimer côtoyer le danger et à rester le loup solitaire parmi la meute. Ces entretiens auront aussi pour lui l’effet d’une thérapie d’introspection, le forçant à faire un retour sur soi : il prendra alors conscience que cette soif de vertige l’habite également.

 Avait-il appris à vivre pour le seul plaisir de la faim – pour le défi, la victoire, pour la fuite? Faim de l’inatteignable, de ce qu’on n’obtiendra jamais. Faim de solitude où, quelque acharnement qu’on mette à lutter contre soi-même, on sera toujours victorieux.

Un beau texte très personnel, profond et intimiste, mais sans apitoiement inutile; un récit qui ne cherche pas à attirer l’indulgence ni à se justifier de quoi que ce soit. Une histoire pour le plaisir de se la faire raconter, tout simplement. Dans une traduction de Dominique Fortier.

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BÉCHARD, Deni Y. Remèdes pour la faim, Québec, Alto, 2013, 580 p.

Détournement de mémoire

Jean-Simon DesRochers prend visiblement plaisir à créer des histoires en mosaïque. Si, dans La canicule des pauvres, les parcours individuels des locataires d’un même immeuble résidentiel s’entrecroisent, son deuxième roman, Le sablier des solitudes, réunit plutôt de parfaits inconnus lors du dramatique carambolage à l’origine de leur rencontre.

Dans Demain sera sans rêves, ce sont les mémoires qui se tissent, s’entremêlent, pour composer une mémoire unique, celle de Marc. Le récit s’ouvre sur une détresse immense, nourrie des effluves d’un mois de novembre inclément. Marc Riopel, 33 ans, commet un geste irréparable dans un lieu symbolique de son enfance : il met fin à sa vie. Ce geste tragique soulèvera le désarroi et l’incompréhension de son frère Carl, et de leurs amies d’enfance Catherine et Myriam.  Dans un contexte futuriste où les développements technologiques pourraient permettre à l’humanité d’accomplir l’impossible – vision qui relève du roman d’anticipation –, les trois amis continueront leur petit bonhomme de chemin, chacun de son côté, en s’interrogeant sur les motivations profondes du geste de leur compagnon. Ils se réuniront beaucoup plus tard, au crépuscule de leur existence, pour partager les souvenirs empreints d’émotion qui les habitent depuis longtemps. Ces retrouvailles leur donneront l’occasion de réaliser un projet hors du commun : redonner une certaine forme de vie à leur ami pourtant décédé depuis plusieurs décennies.

DesRochers adopte ici un rythme beaucoup plus musical que dans ses précédents romans, un rythme qui rappelle celui de la poésie, le genre littéraire de ses premiers écrits. La structure du roman est morcelée, les informations clés du récit sont livrées au lecteur de façon erratique, à l’image d’une mémoire effacée qui cherche à se reconstruire, un peu à tâtons. S’il peut être difficile de saisir la finalité de l’histoire dans les premières pages de Demain sera sans rêves, advient un moment où on apprivoise cette manière de raconter, où on s’accommode de la part de flou qui habille tout le récit. On s’adapte tant bien que mal au rythme non linéaire. L’auteur utilise d’ailleurs un « vous » qui happe le lecteur et l’interpelle constamment, malgré sa perplexité. Suis-je au plus profond d’un rêve? D’un souvenir? Quelles sont ces impressions qui me sont imposées? Mais je vous rassure : la fin du roman livre ses secrets et éclaire différemment la fascinante et dérangeante histoire qui se termine. Et vous n’aurez alors plus qu’une envie : recommencer votre lecture depuis le début.

DESROCHERS, Jean-Simon, Demain sera sans rêves, Montréal, Les Herbes rouges, 2013, 130 p.

Atavismes, par Raymond Bock: les fragilités de l’identité québécoise

N’avez-vous jamais craint une Troisième Guerre mondiale, où l’Amérique ne serait cette fois pas épargnée et, avec elle, le Québec? Imaginez-vous les lendemains d’une telle catastrophe, le sort déjà si précaire des Québécois francophones, obligés désormais de se considérer comme une minorité sur leur territoire face à l’afflux de réfugiés. Imaginez le parc du Bic transformé en base militaire, et cette image : «La vieille Bibliothèque nationale n’avait pas été reconstruite après l’incendie […]» (Le Quartanier, 2011, p.158).

Si, dans quelque recoin de votre esprit, vous redoutez ces événements, peut-être avez-vous hérité de cette nature inquiète qui traverse les atavismes mis en scène par Raymond Bock dans un recueil d’histoires qui explorent avec une dureté certaine, mais aussi de délicates pointes de sagesse, les fragilités de l’identité québécoise.

Une identité forgée par un environnement naturel bien trop dur pour l’homme : le froid qui tue, la végétation et les insectes qui reprennent leurs droits face aux tentatives de l’homme pour les repousser. Une identité qui se vit au présent dans l’angoisse face à la mort, dans l’individualisme et le confort mais, surtout, dans l’espoir nourri pour nos enfants, qui portent toute la beauté du monde. Et puis, toujours, cette révolte un peu désespérée qui gronde, des patriotes jusqu’à ces hypothétiques rebelles d’un futur où la perte du territoire et de la culture devient imminente.

Du passé au futur, les divers protagonistes semblent condamnés à une sorte de décalage entre leur volonté et ce qui leur arrive effectivement. L’échec serait-il un autre de nos atavismes?

L’auteur Raymond Bock semble quant à lui protégé de cet héritage, lui dont les Atavismes, écrits avec tant d’habileté et d’intelligence, ont remporté le prix Adrienne-Choquette, et seront prochainement publiés en traduction anglaise, par la maison américaine Dalkey Archive Press.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Le Quartanier, 2011, 230 p.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Éditions du Boréal, 2013, 227 p.

Chères Belles-Soeurs

J’ai lu la pièce de théâtre de Michel Tremblay pour me préparer à en entendre la version musicale : musique de Daniel Bélanger et mise en scène de René Richard Cyr.

En toile de fond de cette histoire, il y a un party de timbres. Germaine Lauzon a gagné des timbres qu’elle va pouvoir échanger contre des articles en catalogue. Elle invite ses sœurs et ses amies (dont une seule belle-sœur!) à venir coller ces timbres chez elle tout en jasant, en grignotant et en prenant un p’tit verre de « liqueur » (sic) dans la cuisine.

L’intrigue s’articule autour d’une série de révélations des personnages à travers des monologues et des chœurs. C’est pour cette raison qu’elle se prête si bien aux chansons. Puisées à même le texte de Tremblay, des portions ont été brillamment mises en musique pour en faire des chansons solos ou des chœurs qui vont du comique au dramatique.

En lisant la pièce, j’ai eu du plaisir avec le joual. Il rend les personnages sympathiques, colorés, vivants et l’orthographe est vraiment drôle. J’ai apprécié la pièce pour elle-même, mais aussi parce que sa lecture m’a permis de mieux en goûter la version spectacle. Comme je connaissais l’histoire, je pouvais me concentrer sur l’interprétation et la mise en scène.

Lors du spectacle, la pièce a pris encore plus de relief grâce au jeu des comédiennes, aux chorégraphies et, surtout, grâce à la musique. Autant dans les moments tragiques que comiques, la musique est venue ajouter de l’intensité aux émotions. La cuisine est devenue un music-hall. La pièce, un cri chanté de femmes qui souffraient de leur soumission à leur mari et aux conventions sociales, de leur vie misérable et étroite. Leur seul espoir semblait le bonheur illusoire de la société de consommation.

D’habitude, je ne suis pas une amatrice de comédies musicales. Cette fois-ci, grâce au joual, je me suis reconnue tant dans la langue que dans l’humour et j’ai adoré ça.

 Je vous recommande fortement de voir le spectacle Les Belles-Sœurs si vous ne l’avez pas vu. Il sera encore à l’affiche à Montréal et dans les environs en 2013  . Si vous avez le temps de lire la pièce avant d’y aller, vous ne regretterez pas de connaître ce classique de notre littérature et vous goûterez d’autant plus le spectacle.

 À partir de la fin d’avril, nous aurons également droit à une autre pièce de Tremblay (Sainte Carmen de la Main) en théâtre musical; elle est concoctée par les mêmes complices…

TREMBLAY, Michel, Les Belles-Soeurs, Arles (France); Actes sud; Montréal: Leméac, impression 2007, 93 p.

Des livres pour Noël… et pour toute l’année!

Qui dit Noël dit bien souvent cadeaux. Et dans mon cas, qui dit cadeaux, dit livres. Quelques semaines après le temps des fêtes, j’ai pensé vous faire part ici de la liste de mes emplettes : les ouvrages de littérature jeunesse offerts par la fée des étoiles (chut!) aux enfants qui l’entourent. Des livres minutieusement choisis, selon leurs goûts et leur personnalité. Et qui se retrouvent presque tous pour emprunt à la Grande Bibliothèque.

Zach, 2 ans

Lui, c’est un sacré gourmand! Jamais rassasié, pas pique-assiette pour deux sous. D’ailleurs, lors d’un récent voyage en Chine, il est le seul de sa famille (incluant ses parents) à avoir goûté à tout! On pourrait même penser que Zach, c’est le petit garçon que l’on voit à la toute dernière page de Fourchon, un album de Kyo Maclear, illustré par Isabelle Arsenault. Pauvre petit Fourchon : ni fourchette ni cuillère, pourtant un peu des deux, il ne trouve sa place nulle part dans la coutellerie. Quelqu’un saura-t-il un jour apprécier sa double utilité? Une histoire à la fois touchante et rigolote, inspirée de ce drôle d’ustensile que l’on propose aux enfants qui commencent à manger seuls. Fourchon a gagné le Prix des libraires du Québec 2012, catégorie Jeunesse Québec 0-4 ans et fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants, une publication de la Bibliothèque nationale de France.

Mykoïan, 2 ans et demi

Lui et sa sœur n’ont porté que des couches lavables, son père refuse le téléphone intelligent et dénonce à chaque occasion la société capitaliste et la surconsommation. J’ai donc eu envie de faire plaisir à la fois au père et à sa descendance en leur offrant La clé à molette, un livre d’images d’Élise Gravel. Alors qu’il se rend dans un magasin à grande surface pour acheter la simple clé à molette dont il a besoin, Bob se laisse convaincre par le vendeur d’acheter toutes sortes d’objets dont il n’a aucunement besoin – et plusieurs fois plutôt qu’une! Avec beaucoup d’humour et sans nous faire la morale, Élise Gravel nous amène à réfléchir sur nos comportements de consommateur, et ce, peu importe notre âge. La clé à molette a reçu le Prix du Gouverneur général 2012, catégorie Jeunesse-illustrations et, comme Fourchon, il fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants.

La clé à molette est aussi disponible en version électronique.

Liam, 3 ans et demi

C’est mon clown sentimental préféré. Il danse mieux que Fred Astaire et fait les plus beaux câlins du monde. Mais ce qui m’émeut le plus avec mon filleul, c’est que tout l’émerveille. Aussi, la première fois que j’ai lu Charles à l’école des dragons, d’Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin, c’était décidé, j’allais le lui offrir pour Noël, même si Liam aurait seulement 3 ans et demi et qu’on suggère ce livre pour des enfants un peu plus vieux. Car Charles, comme Liam, est un grand sensible, un poète. Il n’a pas envie d’impressionner ni d’intimider, juste d’être lui-même. J’ai très hâte de lui en faire la lecture, collés l’un contre l’autre derrière les pages de cet album très grand format, de voir ses yeux éblouis par les illustrations riches et pleines de détails de Jean-Philippe Turin, de partager son inquiétude et son empathie pour Charles et, enfin, de voir son grand sourire à la fin, car tout y finit bien! Charles à l’école des dragons a obtenu le Prix jeunesse des libraires du Québec 2011, catégorie hors-Québec pour les 5-11 ans.

Une deuxième aventure de Charles, Charles, prisonnier du cyclope, est parue à l’automne dernier.

Zïa, 5 ans

Elle porte comme nulle autre le tutu rose, les leggings rayés noir et blanc, les boucles d’oreilles en vrai-faux rubis et la casquette de camouflage piquée à son frère… et tout ça en même temps! Grande « lectrice d’images » depuis fort longtemps, elle sait depuis peu tracer les lettres et les lire. À ma filleule préférée, j’ai offert le dernier ouvrage de l’incomparable Gilles Bachelet, Madame le Lapin Blanc. Cette dame dont on parle dans le titre n’est en fait nulle autre que l’épouse du célèbre Lapin Blanc, le personnage d’Alice au pays des merveilles. Sous forme de journal intime, elle dévoile les hauts et les bas de sa vie de femme au foyer. Mère de six petits lapins, on comprend pourquoi Madame le Lapin Blanc se sent débordée, surtout avec un mari pressé, souvent absent de la maison, fort occupé par ses tâches au palais d’une certaine Reine de cœur…

Évidemment, avant d’offrir ce livre à Zïa, je m’étais assurée qu’elle connaissait l’histoire d’Alice au pays des merveilles, du moins dans son ensemble. Un facteur qui, s’il n’est pas indispensable, rend beaucoup plus amusante l’histoire de cette épouse dévouée, et réjouissantes les références faites au conte de Lewis Carroll (d’ailleurs, je vous suggère cette adaptation-ci, illustrée par Chiara Carrer). Madame le Lapin Blanc a reçu le prix Pépite de l’Album 2012.

Cliquez ici pour écouter Gilles Bachelet parler de Madame le Lapin Blanc.

Nathaniel, 14 ans

Il a lu Bilbo le Hobbit quatre fois. Oui oui, quatre. Et ce n’est pas parce que sa belle-mère le sous-alimente en romans et autres lectures, lui apportant chaque mois nouveautés ou classiques qu’elle vante avec passion. Rien à faire, aucune autre aventure littéraire n’a su détrôner à ce jour celle du Hobbit. J’ai donc décidé d’emprunter un chemin détourné – et peut-être aussi un peu risqué – en lui offrant un essai récent sur son œuvre fétiche, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, par Corey Olsen. Un bel objet livre, une belle brique. Son premier « vrai livre d’adulte »  est encore bien fermé sur sa table de chevet, mais lorsqu’il l’a découvert sous le papier d’emballage, j’ai vu dans ses yeux l’expression satisfaite du collectionneur…

La lecture en cadeau

Je m’en voudrais de terminer ce billet sans mentionner le programme La lecture en cadeau, de la Fondation pour l’alphabétisation, qui remet un livre neuf à des enfants qui ont moins la chance d’avoir des livres à la maison. Noël est passé, mais pendant les Salons du livre de la province, l’organisme tient un kiosque où il est alors possible de déposer dans la boîte prévue à cet effet un livre tout nouveau tout beau que l’on souhaite offrir.

P.-S. (petit secret) Un aspect non négligeable lorsqu’on offre un livre en cadeau : lorsqu’il est bien choisi, il est aussi emballant pour celui qui le reçoit qu’il est facile à emballer pour celui qui le donne! Parole d’une fée des étoiles à l’esprit pratique!

Bachelet, Gilles, Madame le Lapin Blanc, Paris, Seuil jeunesse, 2012.

Cousseau, Alex, Charles à l’école des dragons, illustré par Philippe-Henri Turin, Paris, Seuil jeunesse, 2010.

Gravel, Élise, La clé à molette, Montréal, La Courte échelle, 2012.

MacClear, Kyo, Fourchon, illustré par Isabelle Arsenault, Montréal, La Pastèque, 2011.

Olsen, Corey, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, Boston, New-York, Houghton Mifflin Harcourt, 2012, 318 p. ISBN : 978-0-547-7394

Lettres urbaines

Beaucoup mieux que d’autres villes américaines, Montréal possède ce don singulier d’aviver les élans créateurs chez des écrivains de tous les horizons. N’est-elle pas pourtant une cité insaisissable, qui peut surprendre par ses inégalités, par son inconstance, par la diversité de son architecture, de sa composition sociale et linguistique? Nous pouvons être étonnés que notre incapacité à tracer un portrait homogène de la métropole soit au contraire, pour les écrivains, une source même de stimulation.

Dans Montréal à l’encre de tes lieux, Florence Meney, chef de pupitre à Radio-Canada, a rassemblé les réflexions de vingt auteurs d’ici et d’ailleurs autour d’un thème commun : Montréal. Témoignage éloquent de la richesse littéraire de la ville, cet ouvrage remarquable rend hommage au pouvoir évocateur d’une métropole protéiforme, vibrante. Chacun des auteurs qu’elle a conviés a choisi un lieu qui le représente bien ou qui a une signification particulière dans son parcours. Dans des entrevues habilement conduites, elle les a emmenés tour à tour à lui confier des réflexions intimes sur ces endroits qui les ont marqués. Pour illustrer son livre, Florence Meney s’est adjoint le photographe Luc Lavigne; il a su établir une complicité espiègle et sincère avec les auteurs pour réaliser des photos remarquables de sensibilité. On a en main un bouquin magnifique, qui nous fait redécouvrir de grandes plumes, et revisiter des coins peut-être un peu oubliés de Montréal, mais combien significatifs.

C’est dans les ruelles de Rosemont que Michel Rabagliati a passé son enfance à pédaler ses premières découvertes de la vie urbaine. Grâce à la liberté que sa mère lui a laissée dès son plus jeune âge, il a pu parcourir la ville dans tous les sens et développer un attachement quasi viscéral à Montréal. Il a ensuite transposé sur papier la nostalgie de ce passé heureux, à l’ombre d’une vie de quartier paisible qui lui a permis de se fabriquer une sagesse bien personnelle du quotidien. Michel Rabagliati est imprégné des lieux qui l’ont vu grandir  – c’est d’ailleurs pourquoi il a choisi le Dairy Queen de Rosemont comme lieu symbolique –, et il ne cherche pas à aller au-delà, car il n’est ni homme d’exploration ni homme de célébrité. Rester bien ancré dans son milieu de vie, comprendre le rythme des gens qu’il côtoie chaque jour, apprécier la beauté tangible et délicate d’un quartier populaire, voilà qui le comble et qui suffit à stimuler sa fibre créatrice. Au grand bonheur de ses lecteurs.

Je parle des gens que je connais. Sinon je me sens comme un imposteur. Si je les connais bien, je vais pouvoir les décrire bien.

Chrystine Brouillet a, pour sa part, élu le parc Lafontaine comme icône de ses affections montréalaises. Elle a d’ailleurs fait l’acquisition d’une maison juste en face du parc, et elle va s’y balancer quotidiennement, une habitude qui lui permet de prendre l’air tout en dressant le bilan de sa journée, et de faire le vide après les efforts intellectuels de l’écriture. L’auteure a longtemps habité Québec, Paris pendant une dizaine d’années, mais elle avoue son faible pour Montréal. C’est son hétérogénéité et son multiculturalisme qui en font le charme, selon elle.

C’est une ville très morcelée, très différente d’un quartier à l’autre. On ne dirait pas qu’il y a une pensée architecturale cohérente à Montréal. Mais d’un autre côté, et ce n’est pas rien, c’est aussi le charme, l’espèce de délinquance de Montréal. Où ailleurs qu’à Montréal, dites-moi, trouve-t-on cette diversité?

Le restaurant Da Giovanni, sur la rue Sainte-Catherine, évoque pour l’auteur de la fameuse série Amos Daragon des moments forts de son enfance. Originaire de Shawinigan, Bryan Perro nous parle avec enthousiasme de la joie que représentait pour lui la virée annuelle au Forum de Montréal avec père et mère, afin d’assister à une belle joute du Canadien, périple qui débutait infailliblement par un repas au coloré Da Giovanni. Ces lieux furent ses premiers contacts avec « la grande ville » et ils occupent aujourd’hui une place prépondérante dans son imagerie personnelle.

Et beaucoup d’autres écrivains nous rappellent ainsi des symboles montréalais qui peuvent nous être familiers, mais pas toujours. Les choix sont éclectiques et la diversité des lieux sélectionnés par les auteurs est symptomatique du potentiel immense de Montréal, de sa richesse évocatrice. Stéphane Bourguignon nous parle de la gare de Ville Mont-Royal et des déplacements qui ont caractérisé sa jeunesse; Suzanne Jacob adore ses longues marches philosophiques au cimetière du Mont-Royal, tandis qu’Yves Beauchemin raconte la jubilation qu’il éprouve à épier les conversations, les petits instants de vie, à la station de métro Berri-UQAM. Michel Tremblay est évidemment bien présent et a choisi, lui, le Monument-National, témoin de plusieurs moments clés de son parcours de dramaturge. Et Laferrière dans son carré St-Louis, et Marc Lévy à l’hôtel Place d’Armes, et Claude Jasmin dans l’exotisme de son Chinatown, et tant d’autres encore…

La ville devient à travers eux l’objet scruté, le filigrane de l’histoire racontée, ou mieux encore l’essence même de l’œuvre littéraire. Meney et Lavigne ont réussi le pari impossible de tracer un portrait unifié de Montréal, le portrait d’une ville qui sait provoquer l’imagination, et la nourrir inlassablement…

MENEY, Florence, Montréal, à l’encre de tes lieux, Montréal, Québec Amérique, 2008.

L’autre pays de Gilles Vigneault

Il a rêvé et mis en poèmes son pays. Il l’a chanté. Il l’a même revendiqué sur la place publique. Mais que connaissons-nous de son pays intérieur?

Après avoir entendu Gilles Vigneault faire allusion à sa vie spirituelle, le célèbre journaliste et animateur de radio Pierre Maisonneuve a voulu en savoir plus. Pour ce faire, il s’est d’abord replongé dans l’œuvre de Vigneault à travers ses livres et ses chansons afin d’en relever la dimension spirituelle. Puis il a rédigé 125 questions à poser au grand poète. Celui-ci étant encore très actif, il a fallu remettre à plusieurs reprises le rendez-vous fixé. Finalement, ils ont passé trois jours ensemble pour ce long interview.

Il en est résulté un livre d’une rare profondeur où les grands thèmes de la vie spirituelle sont abordés : le sacré, le silence, la prière, la solitude, la quête d’infini, le mystère et la mort. Gilles Vigneault nous fait le plaisir de replonger dans son enfance pour se souvenir des moments forts où sa foi a pris naissance auprès de son père, de sa mère et de quelques personnes clés. En bon conteur qu’il est, il nous livre des anecdotes remplies des saveurs d’une époque révolue.

Entre l’éducation religieuse qu’il a reçue et sa foi actuelle, on découvre qu’il a conservé l’amour du sacré, des rituels et des cérémonies. L’art du spectacle n’est-il pas une forme de cérémonie? Ancien professeur de latin, il continue de réciter des prières par cœur dans cette langue. Mais il n’a gardé ni la peur de l’enfer et du jugement, ni une foi repliée sur elle-même, caractéristiques d’une autre époque. Croire est également, selon lui, la confiance en soi et dans les autres. Croire et croître sont des mots si près l’un de l’autre.

Gilles Vigneault est un être infiniment fidèle à lui-même; à ce qu’il a reçu des autres souvent à même ses racines et au chemin qu’il a emprunté dans sa vie et qu’il continue de tracer. Un chemin d’intégrité et d’expression de la beauté poétique du monde.

Un livre à déguster comme un bon porto et à relire comme un poème. Une nourriture qui fait du bien et où on découvre la spiritualité d’un homme devenu un monument vivant.

MAISONNEUVE, Pierre, Vigneault:un pays intérieur, Montréal, Novalis, 2012, 142 p.