Lève-toi et marche, une réflexion sur le monde du crime

Un lecteur de la Grande Bibliothèque m’a fait découvrir Barbelés de Pierre Ouellet.

L’auteur, qui a environ soixante ans, a passé la plus grande partie de sa vie en maison de correction et en prison. Il a été braqueur de banques et complice de meurtre. Un homme, dont la mission consiste à protéger les autres, est mort à cause de ses choix.

L’addition se paie en prison, avec de longues années passées dans une espèce de temps suspendu. «J’ai l’impression d’avoir cessé de vieillir sur le plan psychologique alors que mon corps a suivi le rythme des saisons et en porte la trace», dit-il.

L’auteur a donc beaucoup de temps devant lui. Et avec lui, on se demande pourquoi. Pourquoi avoir jeté sa vie en l’air? Car des chances, il en a eues, et plus d’une. Par exemple, un jour, il sort de prison et il reconquiert son amour de jeunesse … pour mieux replonger, sans réfléchir, dans le monde du crime.

«Pourquoi t’as fait ça, Pierre? Pourquoi t’as fait ça? Je ne comprends pas», lui demande la femme de sa vie.

La psychanalyste suisse Alice Miller avait sa petite idée. Pour elle, le comportement criminel est parfois le fruit d’une enfance maltraitée, comme lorsque l’enfant est battu ou lorsqu’il n’existe que pour répondre aux besoins émotionnels de la mère. La délinquance et la criminalité deviennent alors une des avenues que l’enfant pourra emprunter afin de ne pas vivre la vie de quelqu’un d’autre. Évidemment, cette voie est illusoire et sans issue. Mais pour éviter de s’enfoncer dans la criminalité, il faut que le jeune adolescent ou adulte rencontre quelqu’un, un psychologue ou un travailleur social, qui lui fasse comprendre au plus vite d’où vient sa rage.

Peut-être parce que ce type de rencontre n’a jamais eu lieu, l’auteur n’arrive à aucune explication, ce qui rend la lecture plutôt agaçante. Et puisque l’auteur n’arrive pas à construire son propre récit, on sent qu’il n’y aura pas de «rédemption» ou de fin heureuse à l’américaine.

En revanche, son talent est suffisant pour nous garder «captif» dans un monde qui se densifie au fil des pages. Un peu comme si l’auteur avait la capacité, s’il s’y mettait, avec du travail et de la discipline, à devenir un véritable écrivain.

Mais il faudra attendre. Après sa dernière libération, ses vieux démons l’ont repris, de sorte qu’il se retrouve à nouveau derrière les barreaux.

Cette lecture m’a remis en mémoire Personne ne voudra savoir ton nom, récit d’un felquiste, prisonnier politique des années soixante et soixante-dix, abandonné, sans appui et déchiqueté par les bêtes furieuses qui dominaient sa prison; le film Hochelaga, tranchant comme une lame de rasoir, où les si bien nommés Dark Souls ne font qu’une bouchée de la vie d’un jeune homme plein de promesses ainsi que Histoire de pen, autre film du même Michel Jetté, portant sur un monde absolument féroce et sans pitié, celui de la criminalité organisée qui régit l’intérieur des murs d’une prison, et qui, encore une fois, brise une autre vie. Des antidotes pour ceux qui voient encore les univers de la prison et du crime comme un «roman».

OUELLET, Pierre. Barbelés : récit, Montréal, Éditions Sémaphore, 2013, 338 p.

MILLER, Alice. L’essentiel d’Alice Miller, Paris, Flammarion, 2011, 1001 p.

SCHIRM, François. Personne ne voudra savoir ton nom, Montréal, Les Quinze, 1982, 211 p.

JETTÉ, Michel. Histoire de pen, Québec, Christal Films, 2002, DVD, 112 min, avec Emmanuel Auger, Karyne Lemieux, David Boutin et Paul Dion

Écrire pour assouvir sa faim

Je m’étais promis de vous dégoter un bijou de roman québécois pas trop récent, histoire de lui donner une deuxième vie.

Qu’on me pardonne : j’ai failli à la tâche. J’ai grappillé à gauche et à droite pendant les vacances d’été, j’ai lu de tout, mais je ne peux m’empêcher de vous entretenir du livre  qui m’a tenue en haleine de si belle façon, même si c’est une parution récente. Oui, beaucoup de lecteurs le convoitent. Et oui, je comprends leur engouement : Remèdes pour la faim est l’une de mes perles 2013.

Deni Y. Béchard réécrit ici, à sa manière, des fragments de la vie tumultueuse de son père André, braqueur de banque par passion et poissonnier par obligation.

Un processus d’écriture qui, pour Béchard, s’est échelonné sur presque vingt ans; vingt ans à rayer et à réécrire un texte qu’il a d’abord eu la fantaisie de baptiser « roman », mais qui au gré des phases de la rédaction, prenait vraisemblablement la forme du récit autobiographique. Ce qu’il est, en réalité.

C’est dans ce beau bouquin de près de 600 pages qu’on comprendra comment un garçon de dix ans, trimballé depuis la tendre enfance de la Colombie-Britannique à la Virginie, a cherché comme il le pouvait à se construire des repères, des modèles. Son tempérament exalté l’a amené à éprouver une réelle fascination pour un père tourmenté, à la personnalité insaisissable, qui ne correspondait pas à l’archétype du paternel mature et responsable. Car que penser d’un père qui emmène son fils dans de folles virées à pleins gaz pour défier les trains, s’amusant à attendre les convois dans une voiture bien plantée en travers des rails? Que penser d’un père qui initie son fils à l’insu de la mère aux délices du coca-cola, et qui lui explique en long et en large les subtilités du vocabulaire blasphématoire? Que penser, surtout, d’un père qui a visiblement son petit jardin secret, qui ne parle que rarement de son enfance québécoise, de ses parents gaspésiens, de ses racines en somme, et qui laisse planer une aura de mystère autour de sa personne?

Pour le jeune Deni, il n’en fallait pas davantage pour susciter l’adulation.

Et c’est en vivant de cette vénération pour l’image idéalisée de son père qu’il atteindra l’adolescence, puis l’âge adulte. Momentanément séparé de son père,  il n’aura de cesse de le retrouver et de le questionner encore et encore sur son passé criminel, et aussi sur son énigmatique enfance québécoise. La cohabitation auprès de lui sera chose impossible, le réalisme des gestes quotidiens apportant un éclairage trop cru à ses vues de l’esprit. Mais les longues conversations téléphoniques où André se livrera presque entièrement à son fils seront libératrices pour Deni. Elles lui permettront de rédiger des milliers de pages de notes, un processus d’écriture rédempteur par lequel il essayera de comprendre quelle est la faim, la flamme, qui a poussé son père à aimer côtoyer le danger et à rester le loup solitaire parmi la meute. Ces entretiens auront aussi pour lui l’effet d’une thérapie d’introspection, le forçant à faire un retour sur soi : il prendra alors conscience que cette soif de vertige l’habite également.

 Avait-il appris à vivre pour le seul plaisir de la faim – pour le défi, la victoire, pour la fuite? Faim de l’inatteignable, de ce qu’on n’obtiendra jamais. Faim de solitude où, quelque acharnement qu’on mette à lutter contre soi-même, on sera toujours victorieux.

Un beau texte très personnel, profond et intimiste, mais sans apitoiement inutile; un récit qui ne cherche pas à attirer l’indulgence ni à se justifier de quoi que ce soit. Une histoire pour le plaisir de se la faire raconter, tout simplement. Dans une traduction de Dominique Fortier.

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BÉCHARD, Deni Y. Remèdes pour la faim, Québec, Alto, 2013, 580 p.

À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

Sweet Home Georgia

Frank est de retour de la guerre de Corée. Au lieu de revenir fièrement à la maison, raconter ses exploits, il erre à travers les États-Unis, perdu, désorienté, hanté par des cauchemars. Il rencontre Lily qui l’accueille quelques semaines, chez elle et dans ses bras. Mais Frank doit repartir pour revenir à Lotus, Géorgie, sa ville natale.

Il se doit de rebrousser chemin pour sa petite sœur, Cee, qu’il a protégée tout au long de leur jeunesse difficile de la méchanceté de leur grand-mère – et surtout de ses gifles – pendant que leurs parents labouraient durement dans les champs de coton. Sa petite sœur qui s’est retrouvée seule à Atlanta après avoir suivi un bon à rien qui lui avait promis une nouvelle vie loin de Lotus. Finalement, frère et sœur reviennent au bercail, retrouvent la maison familiale et, en s’avouant chacun pour soi leurs faiblesses, tentent un nouveau départ.

« Ignorant ceux qui préféraient des couvertures neuves et douces, elles mettaient en pratique ce qu’elles avaient appris de leur mère au cours de cette période que les gens riches appelaient la Dépression et qu’elles appelaient la vie. »

Morrison, l’auteure de Beloved et lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, a écrit un magnifique roman, court, mais puissant. Dans Home, elle dévoile petit à petit, tout comme dans Beloved, des éléments du passé. Elle aborde des thèmes difficiles. L’héritage de l’esclavage hante les personnages et la vie sur terre, comme un de ceux-ci le souligne, n’est pas une vie.

Malgré tout, l’espoir est dans la réparation physique et psychologique que Lotus et ses habitants offrent à Frank et Cee revenus s’y réfugier. La ville natale qui est comme une mère bienveillante, comme une courtepointe dans laquelle on se réchauffe, comme l’arbre de son enfance sous lequel on s’endort protégé du soleil brûlant.

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MORRISON, Toni, Home, New York, Alfred A. Knopf, 2012, 145 p.

MORRISON, Toni, Home, Paris, C. Bourgois, 2012, 151 p.

Sans Pearl Harbor, Hitler aurait-il gagné la guerre?

Écrit sur le mode de la chronique, le récent et fascinant Those angry days : Roosevelt, Lindbergh and America’s fight over World War II, 1939-1941 nous transporte dans les États-Unis de la fin des années trente, un monde oublié, au climat politique très tendu.

Brassés par de forts courants isolationnistes, pacifistes et neutralistes, défendus par une faible armée – moins de 200,000 soldats, huitième au monde en 1940 – les États-Unis sont passés à deux doigts de se replier sur la « forteresse Amérique », ce qui aurait laissé le champ libre à la machine de guerre nazie.

Une société divisée

Très divisée, la société américaine refusera jusqu’à la dernière minute d’envisager la guerre, malgré les rapides avancées de la Wehrmacht en Europe.

Jusqu’à la fin de 1940, une majorité de membres du Congrès s’opposera à l’envoi d’armes à la Grande-Bretagne. À un moment on ne peut plus critique. Sous le feu nourri de la marine allemande et de la Luftwaffe, Londres sortait des canons de ses musées, faute de mieux. En raison des probabilités de victoire allemande, le président du comité des relations étrangères du Sénat ira jusqu’à suggérer, à Churchill, la reddition pure et simple!

Créée en septembre 1940 à Yale, bastion de l’élite politique et économique des États-Unis, l’organisation America First atteste de l’importance des idées isolationnistes. America First rassemblera un million d’adhérents, dont plusieurs adultes, début vingtaine. Ce qui les unissait : une féroce opposition à la guerre et l’accommodement au fascisme allemand. On y trouvait Gerald Ford (qui a brièvement succédé à Richard Nixon à la tête du pays) et les écrivains Gore Vidal et Kurt Vonnegut (auteur d’un roman antimilitariste à succès, Abattoir 5).

Les sondages confirment aussi la persistance de proportions très élevées, de plus de 90%, contre l’affrontement avec l’Allemagne nazie.

L’alternative Lindbergh

Héros national depuis sa traversée en solitaire de l’Atlantique aux commandes de son avion, le Spirit of Saint Louis, Charles Lindbergh a canalisé les espoirs de ces courants. Plusieurs souhaitaient qu’il se présente aux élections présidentielles.

L’auteure, à la fois historienne et journaliste de métier, décrit un Lindbergh sympathisant des idées nazies de pureté raciale, lesquelles étaient alors fort répandues. En témoigne la ségrégation aux États-Unis. Pendant la guerre, la Croix-Rouge américaine aura deux systèmes de collecte et de transfusion sanguine, l’un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs!

Toutefois, Lindbergh n’avait pas un dixième d’un pour cent de l’instinct politique de son adversaire, Franklin Delano Roosevelt, l’autre personnage central de ce livre. Un discours antisémite et menaçant, aux indéniables tonalités nazies, prononcé en septembre 1941, endommagera irrémédiablement la cause isolationniste et pacifiste et causera sa perte.

Mais c’est l’attaque de Pearl Harbor qui fera pencher la balance, affirme l’auteure. L’attaque créera le consensus national tant recherché par Roosevelt pour l’entrée en guerre des États-Unis.

L’auteure estime que les États-Unis ne seraient pas intervenus en Europe sans la déclaration de guerre d’Hitler, survenue quelques jours après. Les dirigeants américains, croit-elle, auraient préféré concentrer leurs ressources dans le Pacifique, ce qui, ajoute-t-elle, aurait laissé la voie libre à la victoire nazie en Europe.

Vrai? Faux? On pourrait en débattre longtemps, à l’instar des amateurs d’uchronies qui se demandent « Que serait-il arrivé, si…? ». Et on pourrait également débattre des effets de l’implication des États-Unis en Europe. Car sans l’apport des fournitures américaines, sans les débarquements en Afrique du Nord, en Italie et en France, la Werhmacht aurait-elle vaincu l’Armée rouge? Aurait-elle brisé la résistance anglaise? Pas sûr.

Quoi qu’il en soit, l’auteure peut émettre cette fructueuse hypothèse en raison de l’intensité des courants isolationnistes et pacifistes, ce qu’elle rend admirablement bien dans son livre.

Une guerre juste

Connue par nos voisins du sud comme étant la « Good War », ce que l’expression « guerre juste » traduit bien, la Seconde Guerre mondiale a détruit la légitimité des guerres menées au nom de la supériorité raciale. Elle a sonné le glas des empires coloniaux européens et elle a miné la politique de ségrégation raciale aux États-Unis.

Mais l’histoire, on l’a vu, n’est jamais écrite d’avance. Diverses issues sont toujours possibles, certaines tragiques et sans lendemain, surtout dans le cas des petits peuples comme le nôtre, à l’avenir incertain. C’est pourquoi l’ignorance librement consentie est invariablement dangereuse.

Comme le dit le père du personnage principal – qui a neuf ans – d’une uchronie de Philip Roth intitulée Le complot contre l’Amérique (belle lecture d’été pour ceux qui ne la connaissent pas), « en démocratie, le premier devoir du citoyen est de se tenir au courant de l’actualité. On n’est jamais trop jeune pour se tenir informé des nouvelles du moment ». Sois le bienvenue à la bibliothèque, le jeune!

OLSON, Lynne, Those angry days : Roosevelt, Lindbergh, and America’s fight over World War II, 1939-1941, New York, Random House, 2013, 548 p. Également disponible en format numérique.

Excursion touristique en Corée du Nord

 Je fais dix mètres sur la terre de Corée du Nord. Et c’est de nouveau un grand silence comme si on entrait dans une poche de vide, une tache aveugle. Personne pour accueillir personne, ni adieux, ni retrouvailles – on ne part guère d’ici et pas grand monde n’y arrive. (p. 26)

Dans la section de la littérature de voyage se trouve un nouveau carnet de route des plus intrigants : Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem (Grasset, 2013).

Hormis dans les actualités, il est rarissime de lire des chroniquesnouilles froides au sujet de la Corée du Nord, siège d’un des régimes les plus répressifs du monde. En effet, le peuple nord-coréen est maintenu dans la noirceur depuis plus de 60 ans par une dynastie de leaders (actuellement Kim Jong-un) dont les déclarations belliqueuses et imprévisibles sont les seules communications officielles. Dans un tel contexte, la notion de tourisme est inusitée, voire indécente (le titre même de ce billet me parait surréaliste…).

Nouilles froides à Pyongyang n’est donc pas un guide comme tel, mais le récit lucide et stupéfiant d’une incursion hyper organisée sur le sol de la RPDC (République populaire démocratique de Corée). Ne s’aventure pas qui veut dans ce pays aux frontières cadenassées! D’entrée de jeu, la Corée du Nord est interdite aux journalistes (et aux Américains), ce qui a contraint Coatalem à se faire passer pour… un agent de voyages. Visas en main après quelques acrobaties bureaucratiques, il s’embarque pour « le pays des Kim » en compagnie de son ami Clorinde, observateur taciturne aux allures de dandy.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont pris en charge (le terme est faible) par deux guides et un chauffeur qui ne les quitteront pas d’une semelle durant tout le séjour, leur indiquant ce qu’il faut voir, prenant bien soin de dissimuler le reste. Ainsi, « Monsieur Jean » et Clor devront-ils malgré eux jouer le jeu du tourisme patriotique et marcher dans les pas du « Président Éternel », Kim Il-Sung.

Dans un style mi-journalistique, mi-littéraire, l’auteur décrit un univers glauque, coupé du monde, où la taille démesurée des monuments érigés à la gloire du parti jure tristement avec l’âpreté des lieux. Manque d’électricité, de carburant, de nourriture, d’eau courante, de médicaments, de « joie de vivre, la plus précieuse des denrées » (p. 27)…, la pauvreté ambiante transparaît sous le vernis de la propagande. Le récit de Jean-Luc Coatalem fait ressortir l’absurdité absolue du régime et l’ampleur de l’endoctrinement du peuple nord-coréen.

Un des points forts de ce livre est de nous donner envie d’en apprendre davantage sur la Corée du Nord, notamment d’un point de vue historique, géopolitique et social. À cet égard, l’ouvrage inclut une bibliographie thématique pour aiguiller notre lecture. Afin de mettre des images sur les mots, la chronique du bédéiste Guy Delisle, Pyongyang, est incontournable.

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Jean-Luc Coatalem est rédacteur en chef adjoint au magazine GEO. Écrivain journaliste, il est l’auteur de plusieurs récits de voyage, d’essais et de romans dont Le gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012) pour lequel il a reçu le prix Roger-Nimier.

COATALEM, Jean-Luc, Nouilles froides à Pyongyang : récit de voyage, Paris, Grasset, 2013, 236 p.

Aussi disponible en livre numérique.

DELISLE, Guy, Pyongyang, Paris, L’Association, 2003, 176 p.