États-Unis : une élite en plein repli

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer un empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Élections américaines : pleins feux sur Bain Capital

Les prochaines élections présidentielles américaines se joueront sur la capacité du Parti démocrate et du Parti républicain à définir le sens de la longue carrière de Mitt Romney à la tête de Bain Capital, un fonds d’investissement privé.

Car si Romney réussit à être perçu par la population comme étant le plus compétent en matière économique, il pourrait bien remplacer Barack Obama comme prochain président des États-Unis.

Si, au contraire, il est vu comme un destructeur d’emplois à cause de cette même implication dans Bain Capital, il deviendrait alors l’équivalent d’un Bob Dole ou d’un John Kerry, c’est-à-dire un candidat qui aura perdu sa chance. Et rien d’autre.

C’est pourquoi, lors des prochaines semaines, les démocrates diffuseront assurément le plus de publicités possible afin de «figer» l’image de Mitt Romney comme le roi des délocalisations, le maître du licenciement et l’artiste de l’esquive fiscale. Ce qui ne manquera pas d’être amplifié dans les médias sociaux, et cent fois plutôt qu’une!

Mais qu’est-ce donc que Bain Capital?

Bien que publié en 2008, ce livre en donne un très bon aperçu.

Écrit par des connaisseurs du monde financier, à savoir deux journalistes du quotidien économique français Les Échos, ce livre présente les fonds d’investissements privés, parmi lesquels se trouve Bain Capital, comme étant des «agents de transformation profonde du capitalisme moderne».

Ces fonds, expliquent-ils, se spécialisent dans le rachat d’entreprises qui vont plus ou moins bien – et bien souvent, très mal – avec l’argent des autres, ce qui s’appelle l’effet de levier. Ces entreprises doivent ensuite supporter une lourde dette. Comment s’en sortent-elles? La plupart du temps, en sortant la hache. Elles se délestent d’activités jugées superflues, ce qui entraîne des mises à pied. Elles vendent des pans entiers de ces mêmes entreprises et elles délocalisent, en Chine ou ailleurs. Elles sabrent également les salaires et les régimes de retraite des employés.

La stratégie, ajoutent les auteurs, comporte un autre volet, indispensable à sa réalisation : l’intéressement financier des gestionnaires des entreprises acquises. Leur rémunération monte en flèche dès l’atteinte d’un seuil élevé de rendement. Autrement dit, les gestionnaires doivent se mettre à «créer de la valeur». Beaucoup de «valeur». Le problème, c’est que, pour y arriver, ils feront tout pour diminuer les coûts, entraînant ces pénibles restructurations dont les employés font les frais.

Résultat : dans ce type d’entreprises, les inégalités de revenus explosent et atteignent des proportions jamais vues.

C’est pourquoi les démocrates américains parlent également d’une classe moyenne assiégée, de moins en moins nombreuse.

Parallèlement, les défenseurs de cette forme d’investissement estiment, comme le disent les auteurs de ce livre, «qu’ils ne sont pas là pour traire la vache mais pour la mener vers des pâturages plus verts».

Et c’est là que ça devient intéressant. Avec de nombreux exemples, tous tirés de la France mais qui pourraient se trouver facilement ailleurs dans le monde en raison de la nature même de la bête, les auteurs montrent que les Bain Capital ne sont pas ces prédateurs qui fondent sur les entreprises afin de les dévorer. Car des entreprises mal gérées, qui se dirigent droit dans le mur, il y en a des masses.

Les Bain Capital les repèrent, les achètent, les «restructurent» et finissent par s’en départir. Certaines doivent cependant se résoudre à mettre la clé sous la porte.

Si on pouvait faire le bilan de la création ou de la destruction d’emplois occasionnés par les Bain Capital de ce monde, on obtiendrait forcément un portrait contrasté. Les auteurs disent, avec justesse, à quel point les recherches universitaires sont partagées sur ce point.

En résumé, sans les Bain Capital, bien des entreprises auraient disparu, et leurs emplois avec. Mais à quel prix ont-elles été sauvées? À celui d’un approfondissement inouï des inégalités de revenus. Par exemple, la fortune personnelle de Mitt Romney est estimée par le magazine économique Forbes à au moins 230 M$ (et c’est sans compter les comptes offshores et la fiducie de 100 M$ créée pour le compte de ses cinq fils). Son taux d’imposition d’au maximum 15% est facilement moitié moins élevé que celui de l’Américain moyen.

Le patrimoine de la classe moyenne, quant à lui, a fondu de près de 40% par rapport au sommet de 2007.

Mais est-ce bien cela que les Américains veulent? Un financier «coupeur de coûts» à la tête du pays pour redonner du tonus à une économie poussive? Y a-t-il d’autres solutions? Et est-ce bien là que nous mènent les «transformations profondes du capitalisme moderne»?

Nous y reviendrons. Chose certaine, le résultat des prochaines élections présidentielles américaines, lesquelles – qu’on le veuille ou non – finiront par trouver un large écho chez nous, au Québec, nous en dira certainement un peu plus.

ESCANDE, Philippe et GODELUCK, Solveig, Les pirates du capitalisme : comment les fonds d’investissement bousculent les marchés, Paris, Albin Michel, 2008, 263 p.