Livre papier et livre numérique : une joyeuse cohabitation!

Pour ce deuxième billet sur la littérature jeunesse, l’envie m’est venue de vous proposer deux albums « papier » qui font un clin d’œil au numérique. Si l’on peut lire dans le premier une critique des nouvelles technologies auxquelles on tend à attribuer tous les mérites, le second profite de notre nouvelle habitude de naviguer avec nos doigts pour carrément nous manipuler! Toutefois, on s’amuse dans les deux cas, preuve s’il en est une que papier et numérique peuvent joyeusement cohabiter!

C’est un livre

À gauche de la première page du livre, un petit âne, certainement un peu geek, s’agite avec son portable. En face de lui, sous le chapeau du singe, se cache une souris. Mais ce qui rend l’âne perplexe, ce n’est pas tant la souris que l’objet fait de papier (un livre!) qui captive le singe : il ne comprend pas du tout comment une chose qui n’a pas besoin de mot de passe ni de souris et qui est incapable d’envoyer des textos peut être intéressante, encore moins passionnante. À chacune de ses questions, le singe répond, de plus en plus agacé, « c’est un livre ». Tout de même intrigué, l’âne pique le livre des mains du singe. Et se met à lire, à lire… tant et si bien qu’il ne voit pas le temps passer. Ooooh…!

Véritable manifeste en faveur du livre et de la lecture, C’est un livre a obtenu un énorme succès commercial et critique. Son auteur, l’Américain Lane Smith, a reçu plusieurs récompenses pour son livre, dont la médaille Caldecott, un prix décerné par l’Association for Library Service to Children (ALSC) pour l’album le plus remarquable de l’année. S’il s’adresse aux enfants âgés de quatre ans et plus, il intéressera par son humour et son propos les plus grands, certainement jusqu’à dix ans. Pour les parents et les enseignants ayant des enfants subjugués par le pouvoir de la technologie, ce livre sert d’excellent point de départ à une réflexion et à une discussion sur le futile et l’essentiel qu’apporte l’accès au numérique.

C’est un livre a sa propre bande-annonce. Quand on dit que les médias s’entrecroisent, c’en est un autre parfait exemple!

Un livre

On sait désormais que les tout-petits apprivoisent les iPad et autres tablettes numériques plus aisément que bien des adultes (qui pourtant ne se trouvaient pas si bêtes avec la technologie). Voici un livre pour eux.

Sur la couverture, le titre : Un livre. Simple. Première page, encore plus simple : un rond jaune, pas de texte. Page suivante, le même rond jaune, au même endroit, mais avec cette indication : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » Et qu’est-ce qu’on fait? Évidemment, on met notre index (généralement) sur le rond jaune, on appuie légèrement, on descend délicatement notre doigt vers le coin en bas à droite de la page, on approche notre pouce et… on tourne la page! Ah! C’est simplissime, mais il fallait y penser! Surtout que les tout-petits seront on ne peut plus ravis de s’exercer! Au fil des pages tournées, d’autres ronds jaunes s’ajoutent, mais aussi des rouges et des bleus, sur lesquels on nous proposera alors de frotter, cliquer, souffler!

Le livre pensé et conçu par le Français Hervé Tullet est extraordinaire pour le tout-petit lecteur! En intervenant directement dans le processus de lecture de l’image, Un livre l’éveille aux concepts d’espace, de poids, de chute et d’envol.* Ceux qui ont lu le classique Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni retrouveront certainement le plaisir et l’efficacité des taches et des points dans les livres pour enfants. Un livre a gagné en 2011 dans la catégorie tout-petits le Prix Sorcières, remis par l’Association des librairies spécialisées pour la jeunesse (ASLJ) et par l’Association des bibliothécaires de France (ABF).

Mais l’aventure ne s’arrête pas là! Car si le livre a été conçu comme un clin d’œil aux applications des tablettes électroniques et autres téléphones intelligents, il allait dans la logique des choses d’en faire une adaptation… virtuelle! Disponible en anglais pour iPad et iPhone, l’application Press here propose aux petits de créer et d’expérimenter littéralement avec les mêmes ronds du livre qui vont grossir, se multiplier, émettre des notes de musique, prendre des photos, exploser en feux d’artifices! Une application intelligente et pleine de surprises, qui n’offre pas tout d’un coup et se laisse découvrir.

Je vous laisse sur un petit film inspiré du livre de Tullet, réalisé par une classe de maternelle en France et hébergé sur le site de l’auteur.

 

SMITH, Lane, It’s a book, Paris, Gallimard, 2011.

TULLET, Hervé, Un livre, Paris, Bayard jeunesse, 2010.

LIONNI, Leo, Petit-Bleu et Petit-Jaune, Paris, L’école des loisirs, c1970.

*D’après Françoise Schmid dans sa critique parue dans la Rubrique « As-Tu Lu ? » de la Revue Parole de l’ISJM  et reprise sur le site de  Ricochet-jeunes.org : http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/42334-un-livre 

J’aime les oranges!

Illustration de Mark Dixon

Il y a plusieurs semaines déjà que je sais que je vous écrirai, ici, sur la littérature jeunesse. Une tribune pas nécessairement destinée aux adultes-travaillant-avec-le-livre-pour-enfants.

J’ai donc comme objectif d’en profiter. Je veux vous montrer le plus inusité, le plus touchant, le plus « incroyabilicieux »* de la littérature jeunesse. Redonner à ceux qui l’avaient peut-être perdu un nouvel élan pour les histoires à raconter avant le dodo ; à d’autres, le goût de descendre les escaliers vers l’Espace Jeunes. J’ai envie de vous présenter des livres que j’ai adorés passionnément à la folie, avec tous les pétales de marguerites possibles (tout en  sachant pertinemment que c’est le dernier qui est décisif!). Vous prouver que la littérature jeunesse n’est pas qu’histoires pour petites personnes, que le domaine du livre jeunesse est vaste et multiple.

Critères, critères, dis-moi si je suis le meilleur…

Il y a quelques années, j’ai donné un cours destiné à des adultes, destinés eux-mêmes à devenir bibliothécaires jeunesse. Un des objectifs dudit cours était « Évaluer avec un regard critique le contenu des livres du corpus de la littérature jeunesse ». Ouf!

Comment aiguillonner mes étudiants d’alors sur les critères moins tangibles, mais néanmoins essentiels, ceux qui font la force de la littérature jeunesse? J’ai donc eu l’idée de comparer « l’effet de lecture » à la dégustation d’une orange. Voici ce que ça avait donné.

« Est-ce que c’est une histoire passionnante ou, au contraire, un peu insipide? Pensez à lorsque vous buvez du jus d’orange. Est-ce qu’on a mis trop d’eau, est-ce que ça goûte quelque chose? Ou, au contraire, est-ce que c’est tellement concentré que ça donne mal au cœur? Ou est-ce que c’est du jus d’orange pressée, naturel, avec un goût original et authentique? La Floride ou le Maroc (pour les clémentines) dans votre bouche? »

Depuis, je suis restée avec cette allégorie de l’orange lorsque je dois évaluer des livres. Et pour ce premier billet, je vous propose deux albums qui n’ont absolument rien d’enfantin. Des livres à la structure narrative travaillée, qui permettent plusieurs relectures et nombre de possibilités d’analyses littéraires. Des titres qui représentent selon mes critères gustatifs ce goût de jus d’orange pressée, fraîchement cueillie sur l’oranger!

Traduit de l’américain, Orange book, 1,2… 14 oranges de Richard McGuire amène le lecteur dans un univers tout dessiné de bleu, à découvrir le sort de 14 oranges provenant d’un même oranger. Tandis que la première orange se retrouve dans le paquet cadeau d’un ami hospitalisé, la neuvième devient l’objet d’observation d’un scientifique. Je pourrais vous dire « ainsi de suite », mais non, car le sort de chacune d’elles étonne là où l’on ne s’y attend pas. C’est sur des illustrations double page qu’on nous livre le destin des oranges – destins que l’auteur a choisi de croquer sous des angles de vue bien choisis. Aussi, insistons sur le jeu de bichromie qui est ici tout à fait justifié : la couleur orange, complémentaire au bleu, attrape à chaque page le regard du lecteur, qui poursuit ensuite sa lecture de l’image dans le bleu du « reste du monde ».  Richard McGuire est aussi bien connu pour son travail d’illustrateur et de graphiste dans l’édition et la presse, dont le New York Times.

En 2008 arrivait sur nos rayons L’été de Garmann, de Stian Hole. Difficile de rester insensible face au garçon blond de la couverture qui nous regarde droit dans les yeux, à moitié plongé dans ce qu’on devine être la mer, affublé de flotteurs orange aux bras. Ce premier opus de Garmann (il y en aura deux autres, celui-ci et celui-là, tout aussi captivants) raconte ses peurs et et sa perception de la vieillesse et de la mort par l’observation de ses trois « vieilles » tantes. La technique d’illustration de Hole est assez unique dans l’édition pour la jeunesse : il fusionne dessin, collage et photographie ce qui donne un effet à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, laissant le lecteur/observateur longtemps devant chaque page. Ce titre a remporté les plus grands honneurs et a surtout suscité l’intérêt de plusieurs pour la production éditoriale des pays nordiques.

Allez, on se fait plaisir, après tout, dans deux jours c’est officiellement l’été!

McGUIRE, Richard, Orange book, 1,2…14 oranges, Paris, Albin Michel jeunesse, 2010.

HOLE, Stian, L’été de Garmann, Paris, Albin Michel jeunesse, 2008.

* Néologisme de Claude Ponti dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, Paris, L’école des loisirs, 2004, p. 9.