Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Un appel à la mémoire de l’Histoire

C’est dans la foulée de la rentrée littéraire de l’automne 2012 que j’ai découvert l’existence de l’auteure Julie Otsuka et de son plus récent roman traduit en français : Certaines n’avaient jamais vu la mer. Difficile pour moi de ne pas être interpellée par le titre. Assurément l’expérience de femmes allait constituer la matière première du récit… Sans oublier le graphisme splendide de la page couverture : la photographie de type Kodachrome d’une jeune Japonaise (on le suppose à son kimono), sa gestuelle et son regard tourné vers l’horizon, ainsi que le fini légèrement suranné de l’ensemble laissent présager un sujet poignant, ramifié dans l’Histoire.

Usant d’une écriture franche et avec une économie de moyens qui force l’admiration, Julie Otsuka trace un portrait nuancé et touchant d’une cohorte de jeunes Japonaises expatriées sur la côte ouest des États-Unis, peu après la Première Guerre mondiale. Promises avant même de quitter leur terre natale, elles ne possèdent qu’une photo et quelques lettres du compatriote qui deviendra leur mari. Elles sont pratiquement toutes vierges, de corps comme d’expérience. Courageuses devant l’adversité, elles rêvent de l’Amérique comme d’un avenir meilleur. Elles sont les « picture brides » dont l’Histoire garde si peu de mémoire et qui constituent pourtant la part féminine d’une première vague d’immigration japonaise aux États-Unis.

Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. (Ostuka, p. 26)

Le récit retrace leur parcours (leur désillusion) en huit chapitres thématiques. Après le traumatisme de la première nuit avec un époux inconnu, elles devront affronter les vertiges du choc culturel, une langue inconnue, la pauvreté extrême, le travail acharné, le racisme ambiant, les aléas de l’enfantement, le conflit des générations… Jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Les rumeurs grandissantes de leur collaboration au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor poussent le gouvernement américain à instaurer des mesures qui les confineront dans des camps d’internement, et ce, dans la plus grande injustice.

Ce roman est aussi percutant qu’il est bref. Julie Otsuka a fait le choix inusité d’une narration à la première personne du pluriel, choix qui s’avère d’une surprenante efficacité. Le « nous » ainsi utilisé représente la voix de toutes et de chacune, reliant les expériences individuelles comme autant de facettes de l’inconscient collectif. Le génie de l’auteure réside selon moi dans cette capacité à intégrer la sphère politique à la sphère privée de façon extrêmement subtile, cohérente et significative.

En filigrane d’un récit très intime se profile donc le contexte socio-économique de l’entre-deux-guerres, incluant la xénophobie du peuple américain et l’accroissement des tensions entre l’Amérique et le Japon. Il est évident qu’Otsuka a fait ses recherches et s’en est imprégnée avant de se lancer dans l’écriture. Par le truchement de la fiction, Certaines n’avaient jamais vu la mer témoigne de la réalité historique des débuts de l’immigration japonaise aux États-Unis et redonne une voix à ces femmes dont la plainte peut désormais être entendue.

Julie Otsuka est une écrivaine américaine d’ascendance japonaise. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman. Il a été récompensé du PEN/Faulkner Award au début de l’année 2012 et du prix Femina pour le meilleur roman étranger au mois de novembre suivant.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, 142 p.

À lire aussi :

DANIELS, Roger, Coming to America : a history of immigration and ethnicity in American life, New York, Perrenial, 2002, 515 p.

MANBO, Bill T., Colors of confinement : rare Kodachrome photographs of Japanese American incarceration in World War II, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2012, 122 p.

OTSUKA, Julie, Quand l’empereur était un dieu, Paris, Phébus, 2004, 180 p.

ROBINSON, Greg, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada, Montréal, PUM, 2011, 317 p.