États-Unis : une élite en plein repli

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer un empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.

À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).

Sans Pearl Harbor, Hitler aurait-il gagné la guerre?

Écrit sur le mode de la chronique, le récent et fascinant Those angry days : Roosevelt, Lindbergh and America’s fight over World War II, 1939-1941 nous transporte dans les États-Unis de la fin des années trente, un monde oublié, au climat politique très tendu.

Brassés par de forts courants isolationnistes, pacifistes et neutralistes, défendus par une faible armée – moins de 200,000 soldats, huitième au monde en 1940 – les États-Unis sont passés à deux doigts de se replier sur la « forteresse Amérique », ce qui aurait laissé le champ libre à la machine de guerre nazie.

Une société divisée

Très divisée, la société américaine refusera jusqu’à la dernière minute d’envisager la guerre, malgré les rapides avancées de la Wehrmacht en Europe.

Jusqu’à la fin de 1940, une majorité de membres du Congrès s’opposera à l’envoi d’armes à la Grande-Bretagne. À un moment on ne peut plus critique. Sous le feu nourri de la marine allemande et de la Luftwaffe, Londres sortait des canons de ses musées, faute de mieux. En raison des probabilités de victoire allemande, le président du comité des relations étrangères du Sénat ira jusqu’à suggérer, à Churchill, la reddition pure et simple!

Créée en septembre 1940 à Yale, bastion de l’élite politique et économique des États-Unis, l’organisation America First atteste de l’importance des idées isolationnistes. America First rassemblera un million d’adhérents, dont plusieurs adultes, début vingtaine. Ce qui les unissait : une féroce opposition à la guerre et l’accommodement au fascisme allemand. On y trouvait Gerald Ford (qui a brièvement succédé à Richard Nixon à la tête du pays) et les écrivains Gore Vidal et Kurt Vonnegut (auteur d’un roman antimilitariste à succès, Abattoir 5).

Les sondages confirment aussi la persistance de proportions très élevées, de plus de 90%, contre l’affrontement avec l’Allemagne nazie.

L’alternative Lindbergh

Héros national depuis sa traversée en solitaire de l’Atlantique aux commandes de son avion, le Spirit of Saint Louis, Charles Lindbergh a canalisé les espoirs de ces courants. Plusieurs souhaitaient qu’il se présente aux élections présidentielles.

L’auteure, à la fois historienne et journaliste de métier, décrit un Lindbergh sympathisant des idées nazies de pureté raciale, lesquelles étaient alors fort répandues. En témoigne la ségrégation aux États-Unis. Pendant la guerre, la Croix-Rouge américaine aura deux systèmes de collecte et de transfusion sanguine, l’un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs!

Toutefois, Lindbergh n’avait pas un dixième d’un pour cent de l’instinct politique de son adversaire, Franklin Delano Roosevelt, l’autre personnage central de ce livre. Un discours antisémite et menaçant, aux indéniables tonalités nazies, prononcé en septembre 1941, endommagera irrémédiablement la cause isolationniste et pacifiste et causera sa perte.

Mais c’est l’attaque de Pearl Harbor qui fera pencher la balance, affirme l’auteure. L’attaque créera le consensus national tant recherché par Roosevelt pour l’entrée en guerre des États-Unis.

L’auteure estime que les États-Unis ne seraient pas intervenus en Europe sans la déclaration de guerre d’Hitler, survenue quelques jours après. Les dirigeants américains, croit-elle, auraient préféré concentrer leurs ressources dans le Pacifique, ce qui, ajoute-t-elle, aurait laissé la voie libre à la victoire nazie en Europe.

Vrai? Faux? On pourrait en débattre longtemps, à l’instar des amateurs d’uchronies qui se demandent « Que serait-il arrivé, si…? ». Et on pourrait également débattre des effets de l’implication des États-Unis en Europe. Car sans l’apport des fournitures américaines, sans les débarquements en Afrique du Nord, en Italie et en France, la Werhmacht aurait-elle vaincu l’Armée rouge? Aurait-elle brisé la résistance anglaise? Pas sûr.

Quoi qu’il en soit, l’auteure peut émettre cette fructueuse hypothèse en raison de l’intensité des courants isolationnistes et pacifistes, ce qu’elle rend admirablement bien dans son livre.

Une guerre juste

Connue par nos voisins du sud comme étant la « Good War », ce que l’expression « guerre juste » traduit bien, la Seconde Guerre mondiale a détruit la légitimité des guerres menées au nom de la supériorité raciale. Elle a sonné le glas des empires coloniaux européens et elle a miné la politique de ségrégation raciale aux États-Unis.

Mais l’histoire, on l’a vu, n’est jamais écrite d’avance. Diverses issues sont toujours possibles, certaines tragiques et sans lendemain, surtout dans le cas des petits peuples comme le nôtre, à l’avenir incertain. C’est pourquoi l’ignorance librement consentie est invariablement dangereuse.

Comme le dit le père du personnage principal – qui a neuf ans – d’une uchronie de Philip Roth intitulée Le complot contre l’Amérique (belle lecture d’été pour ceux qui ne la connaissent pas), « en démocratie, le premier devoir du citoyen est de se tenir au courant de l’actualité. On n’est jamais trop jeune pour se tenir informé des nouvelles du moment ». Sois le bienvenue à la bibliothèque, le jeune!

OLSON, Lynne, Those angry days : Roosevelt, Lindbergh, and America’s fight over World War II, 1939-1941, New York, Random House, 2013, 548 p. Également disponible en format numérique.

Partir, version Westfalia

Y’a toujours un projet ambitieux qu’on nourrit en secret, basé sur cette petite fondation si frêle mais si pleine de potentiel qu’on nomme injustement le temps perdu. On a beau se répéter que ça n’aboutira jamais, qu’on poursuit des chimères, rien à faire, on continue : on y investit du temps, de l’argent, de l’énergie et, surtout, du cœur. Je caresse moi aussi un beau grand rêve que je continue d’alimenter sans savoir s’il se réalisera un jour : il prend la forme d’une immense carte des États-Unis sur laquelle sont épinglées des dizaines et des dizaines de punaises marquant les étapes d’une grande virée de plusieurs milliers de kilomètres .

Évidemment, ma lecture récente de Sur la route, de Jack Kerouac n’a pas aidé à calmer mes envies de partir. C’est un roman que je voulais lire depuis des lustres, et le fait d’avoir tant tardé m’a donné la chance de pouvoir m’attaquer au texte d’origine, celui d’avant les coupures éditoriales, celui qu’on nomme mythiquement le « rouleau original ». Lorsque Kerouac en rédigea la première version en 1951, il le fit de façon soutenue, en trois semaines à peine, ne s’accordant que peu de répit. Peut-être pour témoigner du rythme de vie qu’il avait adopté lors de ses quatre traversées des États-Unis (car La route est en fait construite autour d’évènements concrets), ou peut-être parce qu’il était dans l’urgence de coucher ses souvenirs sur papier avant l’oubli, Kerouac rédigea son roman en un seul jet, sans chapitre ni alinéa, sur un grand rouleau de papier à calligraphie qu’il s’était fabriqué et qu’il avait ajusté aux dimensions de sa machine à écrire.

Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes (…) l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.

Dans cette version originale, dont la traduction vient récemment d’être publiée dans son intégralité chez Gallimard, les passages qui avaient été gommés à la demande de l’éditeur, parce que jugés trop scabreux pour l’époque, ont retrouvé leur place. Les protagonistes ont repris leur vrai nom, Sal Paradise redevenant ainsi Kerouac, et son compagnon de route Dean Moriarty se réincarnant en Neal Cassady. Le texte est tel que Jack l’avait viscéralement senti, dans la fougue de ses vingt-neuf ans et son ardeur à raconter le pays à travers ce qu’il appelle sa « démence de vivre ».

Sur la route est une ode à la métaphysique du voyage. Kerouac nous emmène avec lui dans des virées prodigieuses à travers la presque totalité des états américains. Avec une complicité d’une intensité difficile à concevoir avec son ami Cassady, l’auteur évoque la liberté d’esprit caractéristique de la beat generation, et affecte un détachement quasi complet envers les ressources matérielles et monétaires qui lui font pourtant rudement défaut. Si les deux compères n’ont pas les moyens d’acheter une voiture, ils choisissent alors le bus, et lorsqu’ils n’ont carrément pas un sou, ils lèvent le pouce en espérant qu’une âme charitable se range sur le bas-côté. Quant à ce qui est de dormir et de manger, ils affichent là aussi la même désinvolture.

Des attraits touristiques qui parsèment leur itinéraire, Jack ne fait nulle mention. Il ne s’agit pas d’un récit de voyage, ni d’une apologie de la beauté des espaces traversés. Ce roman est d’abord l’évocation de la nuit américaine, l’évocation d’un rythme de vie à contresens, où l’existence prend tout son sens à la tombée du jour, lorsque la canicule se fait moins oppressante dans les états du Sud, ou lorsque les airs de blues de la Nouvelle-Orléans appellent à une douce folie. Jack et Neal ressentent l’appel de la route et cette frénésie du déplacement se communique de l’un à l’autre. Et si le point de départ de ces voyages est presque toujours  New-York, la destination, elle, n’est souvent qu’un prétexte à rouler sans fin.

Oui! Toi et moi, Jack, on irait voir le monde entier avec une tire pareille, parce que, mec, la route, elle doit bien finir par mener au monde entier. Où veux-tu qu’elle aille, sinon?

Lire Kerouac ne m’a pas fait ajouter une étape de plus sur ma grande carte, mais j’ai réalisé grâce à lui que la route, j’entends ici le déplacement, c’est d’abord et avant tout une manière d’aller à la recherche de soi-même, et que regarder un paysage défiler sur des milliers de kilomètres, pendant des dizaines de jours, hors de tout ce qui nous est familier, finit par ébranler nos certitudes et modifier nos points de vue.

Bien sûr, des récits de la route, il y en a tant et tant d’autres, de grands classiques comme de plus obscurs. La route stimule l’imaginaire, et les romans qui l’évoquent sont nombreux. Mentionnons bien sûr les fameux Raisins de la colère de John Steinbeck, ou le Volkswagen blues de notre compatriote Jacques Poulin. Mais je pourrais aussi vous parler d’un Las Vegas parano subversif et déjanté, ou vous proposer la lecture dÀ la recherche du Capitaine Zéro, plus contemplatif.

Quant à mon rêve fou de partir en Westfalia sur les routes américaines, si la littérature l’avive, les splendides guides de voyage de la bibliothèque ne font rien pour que je le remise au placard. Voici trois de mes coups de cœur du moment, chacun proposant une manière différente de traverser les États-Unis. Et si l’envie de partir vous turlupine vous aussi, vers n’importe quelle destination sur la planète, n’hésitez pas à venir passer une petite heure dans les cotes 910 du niveau 3. Une véritable caverne d’Ali-Baba! S’il ne vous manquait qu’un bon prétexte pour prendre le large, les collections de la GB vous en fourniront plusieurs. Bonne route! 

Routes mythiques des USA.  (Les plus belles des routes mythiques des États-Unis. Un guide abondamment illustré et une approche vivante du pays, à travers des facettes telles que les arts, la culture, l’histoire, etc.)

De New Orleans à Nashville : La route mythique de la musique.  (Traversez les villes légendaires du jazz, du blues, du rock et du country par la route 61. Il ne s’agit pas ici d’un guide de voyage, mais plutôt d’un album de découvertes, avec de superbes photographies pleine page. De la Louisiane au Tennessee, voyagez au rythme des airs de l’Amérique du XXe siècle.)

The most scenic drives in America.  (Une centaine des routes les plus splendides de l’Amérique du Nord selon le Reader’s Digest. Le livre est truffé de cartes géographiques pour bien nous situer, et les principaux attraits touristiques des différentes régions sont clairement identifiés. Roulez dans des parcs nationaux dont la beauté sauvage est à couper le souffle, le long des côtes escarpées du Pacifique, à travers les immenses forets de séquoias géants, traversez les chaines de montagnes et les déserts américains…)

KEROUAC, Jack, Sur la route : le rouleau original, Paris, Gallimard, 2012. Aussi disponible en format poche dans la collection Folio.

POULIN, Jacques, Volkswagen blues, Montréal, Leméac, 1998.

STEINBECK, John, Les raisins de la colère, Paris, Gallimard, 1972.

THOMPSON, Hunter S., Las Vegas parano : une équipée sauvage au cœur du rêve américain, Paris, éditions 10/18, 1998.

WEISBECKER, Alan C., À la recherche du Capitaine Zéro, Nattages, Inverse, 2006.

Les États-Unis, en déclin?

On a parfois l’impression que les Québécois et les Américains vivent sur deux planètes différentes.

Prenons les impôts. Où ailleurs qu’aux États-Unis passerait-on un référendum réellement passionné, comme à Atlanta l’été dernier, sur l’opportunité de hausser la taxe de vente de 0,01$ pendant dix ans?

Oui, vous avez bien lu. Un cent sur un dollar … afin de financer la rénovation et l’expansion d’un réseau autoroutier à deux doigts de l’asphyxie. Car telle était la finalité de l’exercice, puisqu’à l’image de bien des régions américaines où les grandes routes ont été construites au temps d’Einsenhower, les voitures et les camions remorques du «juste-à-temps» se suivent en d’immenses caravanes, du matin au soir, provoquant de perpétuelles congestions.

Un important économiste du pays de l’Oncle Sam a d’ailleurs senti la nécessité de titrer son dernier livre The price of civilization. Il y explique que les impôts servent ni plus ni moins qu’à … «acheter la civilisation». Car c’est avec les impôts, dit-il, que se développent les infrastructures routières et ferroviaires, la santé publique, l’éducation, la formation professionnelle, la recherche et développement. Or, comme le note Jeffrey Sachs, célèbre pour ses «thérapies de choc» en Russie et en Amérique latine, les contribuables américains sont en «révolte fiscale» permanente, ce qui oblige Washington à emprunter de plus en plus d’argent.

Certains pensent que l’Oncle Sam finira par trouver l’issue en faisant tourner sa planche à billets à pleine vapeur, comme à la belle époque de la République de Weimar. Et qu’à cause de l’hyperinflation qui en résulterait, la dette rétrécirait comme peau de chagrin, appauvrissant les acheteurs – surtout étrangers! – d’obligations et de bons du Trésor des États-Unis qui se feraient de nouveau avoir, comme certains s’étaient fait rouler dans la farine avec le fameux «papier commercial». L’immensité de la dette est l’un des arguments choc des prophètes du «déclin» des États-Unis.

Sans répondre directement aux interrogations sur la dette, Daniel Gross s’oppose toutefois au diagnostic «décliniste». Ce journaliste spécialisé en économie montre, de façon convaincante, que les choses ont beaucoup changé depuis la crise financière de 2008-2009. Les entreprises américaines se sont restructurées, le pays est en pleine réindustrialisation, les exportations ont rebondi et les États-Unis sont redevenus le lieu le plus attractif de la planète pour les investissements étrangers.

Débordant d’un optimisme typiquement américain, l’auteur met beaucoup l’accent sur la capacité de son pays à se «reconstruire» en raison d’attitudes culturelles, d’une énergie particulière et de façons à la fois déterminées et audacieuses d’envisager les choses.

Un chapitre portant sur l’exploitation du pétrole dans le Dakota du Nord (capitale : Bismarck) l’illustre à merveille. L’or noir y est extrait par fracturation hydraulique. Cette technique a suscité un boom économique d’une ampleur telle que le Dakota du Nord a créé un fonds souverain pour le bénéfice futur de ses citoyens, un peu à l’instar du Fonds des générations du gouvernement du Québec.

Un de mes auteurs préférés, le prolifique et toujours stimulant Patrick Artus, estime que l’exploitation du gaz de schiste, également extrait par fracturation hydraulique, constitue une arme décisive aux mains de nos voisins du Sud dans l’arène sans pitié qu’est le marché économique mondial. Étant peu coûteux à produire, le gaz de schiste procurera aux États-Unis, selon Patrick Artus, l’équivalent d’une poussée de 2,5 points du PIB. En conséquence, il considère que l’année 2014 sera celle de l’Oncle Sam.

Les États-Unis, en déclin? Comme on le voit, la question comporte plus d’une facette et elle ne se répondra pas aujourd’hui. À l’image d’une requête sur Google qui produirait plus de cinquante-deux millions de résultats, il y a vraiment beaucoup à dire … et à lire! Soyez assurés que nous y reviendrons. Entre-temps, n’hésitez pas à partager vos lectures sur ce sujet des plus fascinants en cliquant sur le lien Laisser un commentaire.

GROSS, Daniel. Better, stronger, faster : the myth of American decline and the rise of a new economy, New York, Free Press, 2012, 260 p.

Un appel à la mémoire de l’Histoire

C’est dans la foulée de la rentrée littéraire de l’automne 2012 que j’ai découvert l’existence de l’auteure Julie Otsuka et de son plus récent roman traduit en français : Certaines n’avaient jamais vu la mer. Difficile pour moi de ne pas être interpellée par le titre. Assurément l’expérience de femmes allait constituer la matière première du récit… Sans oublier le graphisme splendide de la page couverture : la photographie de type Kodachrome d’une jeune Japonaise (on le suppose à son kimono), sa gestuelle et son regard tourné vers l’horizon, ainsi que le fini légèrement suranné de l’ensemble laissent présager un sujet poignant, ramifié dans l’Histoire.

Usant d’une écriture franche et avec une économie de moyens qui force l’admiration, Julie Otsuka trace un portrait nuancé et touchant d’une cohorte de jeunes Japonaises expatriées sur la côte ouest des États-Unis, peu après la Première Guerre mondiale. Promises avant même de quitter leur terre natale, elles ne possèdent qu’une photo et quelques lettres du compatriote qui deviendra leur mari. Elles sont pratiquement toutes vierges, de corps comme d’expérience. Courageuses devant l’adversité, elles rêvent de l’Amérique comme d’un avenir meilleur. Elles sont les « picture brides » dont l’Histoire garde si peu de mémoire et qui constituent pourtant la part féminine d’une première vague d’immigration japonaise aux États-Unis.

Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. (Ostuka, p. 26)

Le récit retrace leur parcours (leur désillusion) en huit chapitres thématiques. Après le traumatisme de la première nuit avec un époux inconnu, elles devront affronter les vertiges du choc culturel, une langue inconnue, la pauvreté extrême, le travail acharné, le racisme ambiant, les aléas de l’enfantement, le conflit des générations… Jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Les rumeurs grandissantes de leur collaboration au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor poussent le gouvernement américain à instaurer des mesures qui les confineront dans des camps d’internement, et ce, dans la plus grande injustice.

Ce roman est aussi percutant qu’il est bref. Julie Otsuka a fait le choix inusité d’une narration à la première personne du pluriel, choix qui s’avère d’une surprenante efficacité. Le « nous » ainsi utilisé représente la voix de toutes et de chacune, reliant les expériences individuelles comme autant de facettes de l’inconscient collectif. Le génie de l’auteure réside selon moi dans cette capacité à intégrer la sphère politique à la sphère privée de façon extrêmement subtile, cohérente et significative.

En filigrane d’un récit très intime se profile donc le contexte socio-économique de l’entre-deux-guerres, incluant la xénophobie du peuple américain et l’accroissement des tensions entre l’Amérique et le Japon. Il est évident qu’Otsuka a fait ses recherches et s’en est imprégnée avant de se lancer dans l’écriture. Par le truchement de la fiction, Certaines n’avaient jamais vu la mer témoigne de la réalité historique des débuts de l’immigration japonaise aux États-Unis et redonne une voix à ces femmes dont la plainte peut désormais être entendue.

Julie Otsuka est une écrivaine américaine d’ascendance japonaise. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman. Il a été récompensé du PEN/Faulkner Award au début de l’année 2012 et du prix Femina pour le meilleur roman étranger au mois de novembre suivant.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, 142 p.

À lire aussi :

DANIELS, Roger, Coming to America : a history of immigration and ethnicity in American life, New York, Perrenial, 2002, 515 p.

MANBO, Bill T., Colors of confinement : rare Kodachrome photographs of Japanese American incarceration in World War II, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2012, 122 p.

OTSUKA, Julie, Quand l’empereur était un dieu, Paris, Phébus, 2004, 180 p.

ROBINSON, Greg, Un drame de la Deuxième Guerre : le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada, Montréal, PUM, 2011, 317 p.