Lettres urbaines

Beaucoup mieux que d’autres villes américaines, Montréal possède ce don singulier d’aviver les élans créateurs chez des écrivains de tous les horizons. N’est-elle pas pourtant une cité insaisissable, qui peut surprendre par ses inégalités, par son inconstance, par la diversité de son architecture, de sa composition sociale et linguistique? Nous pouvons être étonnés que notre incapacité à tracer un portrait homogène de la métropole soit au contraire, pour les écrivains, une source même de stimulation.

Dans Montréal à l’encre de tes lieux, Florence Meney, chef de pupitre à Radio-Canada, a rassemblé les réflexions de vingt auteurs d’ici et d’ailleurs autour d’un thème commun : Montréal. Témoignage éloquent de la richesse littéraire de la ville, cet ouvrage remarquable rend hommage au pouvoir évocateur d’une métropole protéiforme, vibrante. Chacun des auteurs qu’elle a conviés a choisi un lieu qui le représente bien ou qui a une signification particulière dans son parcours. Dans des entrevues habilement conduites, elle les a emmenés tour à tour à lui confier des réflexions intimes sur ces endroits qui les ont marqués. Pour illustrer son livre, Florence Meney s’est adjoint le photographe Luc Lavigne; il a su établir une complicité espiègle et sincère avec les auteurs pour réaliser des photos remarquables de sensibilité. On a en main un bouquin magnifique, qui nous fait redécouvrir de grandes plumes, et revisiter des coins peut-être un peu oubliés de Montréal, mais combien significatifs.

C’est dans les ruelles de Rosemont que Michel Rabagliati a passé son enfance à pédaler ses premières découvertes de la vie urbaine. Grâce à la liberté que sa mère lui a laissée dès son plus jeune âge, il a pu parcourir la ville dans tous les sens et développer un attachement quasi viscéral à Montréal. Il a ensuite transposé sur papier la nostalgie de ce passé heureux, à l’ombre d’une vie de quartier paisible qui lui a permis de se fabriquer une sagesse bien personnelle du quotidien. Michel Rabagliati est imprégné des lieux qui l’ont vu grandir  – c’est d’ailleurs pourquoi il a choisi le Dairy Queen de Rosemont comme lieu symbolique –, et il ne cherche pas à aller au-delà, car il n’est ni homme d’exploration ni homme de célébrité. Rester bien ancré dans son milieu de vie, comprendre le rythme des gens qu’il côtoie chaque jour, apprécier la beauté tangible et délicate d’un quartier populaire, voilà qui le comble et qui suffit à stimuler sa fibre créatrice. Au grand bonheur de ses lecteurs.

Je parle des gens que je connais. Sinon je me sens comme un imposteur. Si je les connais bien, je vais pouvoir les décrire bien.

Chrystine Brouillet a, pour sa part, élu le parc Lafontaine comme icône de ses affections montréalaises. Elle a d’ailleurs fait l’acquisition d’une maison juste en face du parc, et elle va s’y balancer quotidiennement, une habitude qui lui permet de prendre l’air tout en dressant le bilan de sa journée, et de faire le vide après les efforts intellectuels de l’écriture. L’auteure a longtemps habité Québec, Paris pendant une dizaine d’années, mais elle avoue son faible pour Montréal. C’est son hétérogénéité et son multiculturalisme qui en font le charme, selon elle.

C’est une ville très morcelée, très différente d’un quartier à l’autre. On ne dirait pas qu’il y a une pensée architecturale cohérente à Montréal. Mais d’un autre côté, et ce n’est pas rien, c’est aussi le charme, l’espèce de délinquance de Montréal. Où ailleurs qu’à Montréal, dites-moi, trouve-t-on cette diversité?

Le restaurant Da Giovanni, sur la rue Sainte-Catherine, évoque pour l’auteur de la fameuse série Amos Daragon des moments forts de son enfance. Originaire de Shawinigan, Bryan Perro nous parle avec enthousiasme de la joie que représentait pour lui la virée annuelle au Forum de Montréal avec père et mère, afin d’assister à une belle joute du Canadien, périple qui débutait infailliblement par un repas au coloré Da Giovanni. Ces lieux furent ses premiers contacts avec « la grande ville » et ils occupent aujourd’hui une place prépondérante dans son imagerie personnelle.

Et beaucoup d’autres écrivains nous rappellent ainsi des symboles montréalais qui peuvent nous être familiers, mais pas toujours. Les choix sont éclectiques et la diversité des lieux sélectionnés par les auteurs est symptomatique du potentiel immense de Montréal, de sa richesse évocatrice. Stéphane Bourguignon nous parle de la gare de Ville Mont-Royal et des déplacements qui ont caractérisé sa jeunesse; Suzanne Jacob adore ses longues marches philosophiques au cimetière du Mont-Royal, tandis qu’Yves Beauchemin raconte la jubilation qu’il éprouve à épier les conversations, les petits instants de vie, à la station de métro Berri-UQAM. Michel Tremblay est évidemment bien présent et a choisi, lui, le Monument-National, témoin de plusieurs moments clés de son parcours de dramaturge. Et Laferrière dans son carré St-Louis, et Marc Lévy à l’hôtel Place d’Armes, et Claude Jasmin dans l’exotisme de son Chinatown, et tant d’autres encore…

La ville devient à travers eux l’objet scruté, le filigrane de l’histoire racontée, ou mieux encore l’essence même de l’œuvre littéraire. Meney et Lavigne ont réussi le pari impossible de tracer un portrait unifié de Montréal, le portrait d’une ville qui sait provoquer l’imagination, et la nourrir inlassablement…

MENEY, Florence, Montréal, à l’encre de tes lieux, Montréal, Québec Amérique, 2008.