Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.

À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).