Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Le paradis des uns, l’enfer des autres

Après l’aventure judiciaire qui les a opposés à Barrick Gold et à Banro, deux des auteurs et l’éditeur de Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique étaient de retour en 2012 avec un livre sur les dérives des sociétés minières canadiennes et sur la façon dont le Canada leur facilite la vie.

Dans Paradis sous terre, Alain Deneault et William Sacher démontrent que ce n’est pas un hasard si 75 % des compagnies minières du monde ont leur siège social ici. En effet, le Canada leur offrirait un paradis fiscal et judiciaire leur permettant d’exploiter – ou de piller – sans scrupules les ressources à l’étranger. Les auteurs appuient leurs affirmations sur une imposante bibliographie.

Paradis sous terre, d'Alain Deneault et William SacherEn ouverture, un retour au XIXe siècle montre comment la quasi-absence de réglementation à la Bourse de Toronto et chez les organismes qui l’ont précédée a favorisé la spéculation, les stratagèmes douteux et les scandales de toutes sortes. Or, encore aujourd’hui, la réglementation, minimale, est facile à contourner grâce au peu d’enthousiasme des instances concernées à la faire appliquer et à la complaisance des autorités judiciaires. Le champ reste ainsi libre pour les délits d’initiés, le trafic d’influence et la corruption.

De surcroît, le gouvernement canadien fait tout pour encourager l’investissement minier, notamment en permettant aux sociétés de se soustraire aux impôts en toute légalité, en les soutenant financièrement, en leur accordant un accès privilégié aux territoires et en ne leur imposant que peu de contraintes environnementales.

Ce n’est pas tout. Le Canada fait aussi office de paradis judiciaire puisqu’il y est presque impossible de traduire en justice les minières qui commettent des crimes à l’extérieur des frontières : « Ou la loi canadienne ne le permet pas, ou les indispensables autorisations politiques ne sont pas délivrées » (p. 119). En revanche, dans les pays du Sud, les poursuites abondent… contre les États et les défenseurs des droits de la personne ou de l’intégrité des écosystèmes qui se mettent en travers de la route des minières. Même au Canada, ceux qui osent soulever des questions sur les agissements des sociétés d’ici à l’étranger risquent d’être poursuivis et muselés par ces dernières au nom du « droit à la réputation ».

S’ajoute aux mesures fiscales incitatives et à la protection judiciaire l’ingérence diplomatique canadienne pour protéger à tout prix les entreprises minières. Des pressions seraient exercées sur les gouvernements du Sud afin qu’ils adoptent des règles avantageant l’industrie extractive canadienne.

Les résultats de tout cela? Ils sont multiples et dévastateurs. Les activités minières canadiennes à l’étranger provoquent en effet des perturbations sociales, économiques et environnementales majeures : liens d’affaires avec des acteurs de conflits armés, pillage de ressources naturelles, pollution massive et destruction d’écosystèmes, inondation de terres arables, expropriations brutales, recours à des groupes paramilitaires, corruption, évasion fiscale et contrebande.

Bref, si elles s’en mettent plein les poches et en font profiter un peu leurs actionnaires, c’est surtout la désolation que les minières canadiennes sèment chez les populations du Sud.

Merci à MM. Deneault et Sacher de nous ouvrir les yeux sur cette situation méconnue.

                                              

DENEAULT, Alain et William SACHER, Paradis sous terre – Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, Montréal / Paris, Écosociété / Rue de l’échiquier, 2012, 188 p.
Aussi disponible en livre numérique.

Pègre, Kolyma et Russie d’aujourd’hui

En se basant sur les plus récentes recherches, Nicolas Werth estime qu’environ 17 millions de personnes sont passées par le Goulag entre 1929 (la collectivisation forcée des terres agricoles) et 1953 (la mort de Staline).

Ou, dit d’une autre façon, un adulte sur six. Oui, un adulte sur six!

Pendant cette période de près de vingt-cinq ans, un peu plus d’un million et demi d’individus y ont perdu la vie. Et un nombre incalculable, la santé et la confiance envers les autres et la société.

À la mort de Staline, et surtout avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir, les digues ont cédé. Les camps se sont vidés et à l’instar de Varlam Chalamov, la plupart des forçats ont pu retrouver, jusqu’à un certain point, la vie de tous les jours.

Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov sont l’un des livres les plus marquants d’une époque et d’un lieu où la violence stalinienne a atteint son point paroxystique.

Le grand écrivain a vécu dix-sept ans à la Kolyma, une presqu’île du nord-est de la Sibérie, dont près de dix dans un état de famine et de froid permanents, à creuser l’or (la grande richesse de la région), à bâtir des camps et à abattre des arbres. En un mot, à survivre dans les conditions les plus extrêmes.

Chalamov montre que le froid glacial, la privation alimentaire qui fait pleurer l’homme adulte quand il entend le mot «soupe» et le travail d’esclave finissent à un moment donné par abolir la pensée et les émotions. Les détenus ne disent et ne «pensent» qu’avec une vingtaine de mots, pas plus, car le cerveau ne fonctionne plus à cause du froid et du manque de calories.

Chalamov nous montre aussi que la Kolyma était sous la coupe réglée de la pègre, «maître de la vie et de la mort dans les camps». La pègre est la seule organisation de la société civile – si on peut employer ce terme – à avoir traversé le stalinisme et même, à avoir prospéré. Le régime a reconnu les siens, qui le lui ont bien rendu, notamment dans l’extermination des «trotskistes» et autres «ennemis du peuple» à la fin des années trente.

Chalamov a eu beaucoup de chance. Après être passé à quelques reprises à deux doigts de la mort, il est devenu aide-infirmier d’un hôpital de la région, par la grâce d’un médecin-détenu qui lui a ainsi sauvé la vie.

Cinquante ans plus tard

Maintenant, cinquante ans après la mort du despote, de celui qui «forgeait des chaînes, décret par décret», que reste-t-il de la Kolyma? Et quels souvenirs évoque encore, pour ceux qui ont choisi d’y rester, cette époque où l’homme était un loup pour l’homme?

Pour le savoir, Nicolas Werth y a passé un mois. La route de la Kolyma: voyage sur les traces du Goulag en est le récit.

Cet historien de haut niveau a rencontré d’anciens détenus, maintenant octogénaires. Il a aussi visité les très rares musées et monuments faisant état de l’histoire de la région, dont le Masque de l’Affliction de Magadan. Très impressionnant du haut de sa vingtaine de mètres, ce monument est une création d’Ernst Neizvestny, le sculpteur du mémorial de Khrouchtchev.

Lors de son voyage, Werth a traversé un monde en pleine décrépitude, au décor lunaire, avec des chemins boueux et parsemés de nids-de-poule, des villages abandonnés, d’innombrables ruines d’anciennes mines, d’usines et de prisons autrefois «prospères», des habitations collectives défoncées et taguées par des inscriptions du genre «Tout va mal. Pourquoi pas la révolution?». Un monde en train de s’engloutir, sans espoir de renouveau.

Un groupe rock

Qu’est-ce que le Goulag?, demande, un moment donné, Nicolas Werth à de jeunes serveuses d’un restaurant de Magadan.

«C’est … un groupe de rock?», répondent alors, sous forme d’interrogation, ces résidentes de la capitale de la Kolyma, une ville sortie de terre dans les années trente par la sueur et le sang des forçats!

Car même à Magadan, la plupart veulent oublier.

Et pourtant, le Goulag a pétri non seulement la région, mais toute la société russe d’aujourd’hui. Rappelons-le: pendant un quart de siècle, un adulte sur six y a été condamné et y a passé une partie de sa vie! Imaginons, un instant, tous ces gens et tous les autres qui les ont «dénoncés», voisins, collègues, amis et familles. Imaginons, ensuite, ce qu’il reste des rapports humains, ou la ruine de la confiance en l’autre.

Dans son livre Histoire de l’Union soviétique, Werth dit que la forte mobilité sociale ascendante, si caractéristique du stalinisme, avait aussi son revers, une forte mobilité descendante. Touché!

La primauté des pégreux en limousines et l’implacabilité des rapports sociaux, si caractéristiques de la Russie d’aujourd’hui, sont l’héritage direct d’une époque qui n’a pas encore été comprise pour ce qu’elle était.

CHALAMOV, Varlam, Récits de la Kolyma, Lagrasse, Verdier, 2003, 1,515 p.

WERTH, Nicolas, La Route de la Kolyma: voyage sur les traces du Goulag, Paris, Belin, 2012, 192 p.

WERTH, Nicolas, Histoire de l’Union soviétique: de l’Empire russe à la Communauté des États indépendants, 1900-1991, Paris, Presses universitaires de France, 2012, 588 p.

Le dîner

C’est un succès de librairie aux Pays-Bas depuis deux ans. À ce jour, c’est le seul roman d’Herman Koch traduit en français, malgré une réputation qui n’est plus à faire chez les Néerlandais. Une histoire singulière tirée d’un fait divers qui se serait passé à Barcelone. Un roman inclassable, dans une zone qui se situe à la frontière du drame psychologique et de l’enquête policière.

Et des évènements qui s’incrustent dans notre tête. Longtemps.

Je suis tombée par hasard sur ce bouquin surprenant. Comme le titre, dans sa traduction anglaise, est disponible en format numérique sur notre plateforme Overdrive et qu’il est très réservé, je devais faire l’acquisition de copies supplémentaires. Sa couverture d’un bleu vif m’a interpellée, son titre minimaliste, Le dîner, m’a intriguée, et le résumé qu’en fait l’éditeur sur la quatrième de couverture a fini de me convaincre : j’allais plonger dans ce livre.

L’intrigue tient entièrement dans le cadre suggéré par le titre : tout est raconté dans l’espace d’un dîner. Paul, son frère Serge et leurs conjointes se rencontrent autour d’une table dans un grand restaurant d’Amsterdam où propriétaire et serveurs affichent dignement un snobisme de bon ton. Portions minuscules, aliments supposément bio et plats aux noms interminables, le décor est campé : personne ne peut être réellement à son aise dans un endroit pareil. L’entrée est servie, on badine. On débouche un grand cru : des projets pour les vacances estivales? Tout porte à croire que les frères passeront une petite soirée gentille, en évitant soigneusement de parler de ce qui les préoccupe pourtant viscéralement. Les plats principaux sont servis : le drame est enfin dévoilé au lecteur. Nous apprenons ainsi, à travers la voix de Paul, la nature révoltante du crime qu’auraient commis récemment son fils et celui de son frère, les deux cousins. La mascarade est terminée, les cartes sont sur table. La moralité des quatre acteurs de ce huis clos sera mise à rude épreuve.

Bien sûr, je ne vous révèlerai pas en quoi consiste le méfait, mais de toute façon le pouls de l’histoire ne se prend pas lors de la révélation de l’acte. Son essence repose ailleurs.

On entame Le dîner en adoptant le point de vue du narrateur. Paul est un père soucieux du bien-être de son adolescent et sa philosophie de vie nous paraît rassurante, saine. Les actes de violence commis par son fils le troublent, et il se questionne sur la façon de gérer la crise familiale qui les secoue. Protéger son fils et son neveu, ou les dénoncer? On se laisse happer par son angoisse, et on s’approprie sa vision.

Lorsque pâtisseries et café sont enfin proposés, le doute s’est immiscé dans notre conscience de lecteur aveugle, de façon très progressive. Au fond, quelle est la source d’une telle violence? La jeunesse peut-elle seule justifier la gratuité d’un acte? Se peut-il que la cruauté soit inscrite dans les gènes? Jusqu’où irions-nous pour soustraire nos enfants au système judiciaire, jusqu’où un parent peut-il aller?

Il s’agit d’un roman qui, de l’entrée au dessert, parsème de miettes le chemin tortueux qui mène de l’agressivité à la barbarie. Passé un certain stade, l’insensé de la situation nous déconnecte de toute rationalité. On assiste alors à la reconstruction d’un bonheur familial basé sur le partage d’une valeur commune : la violence.

Au terme d’un tel dîner, où plusieurs destins auront dévié de leur trajectoire, et où le maître d’hôtel aura été témoin d’étranges confidences, la question fondamentale ne demeure-t-elle pas : doit-on laisser un bon pourboire?

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KOCH, Herman, Le dîner, Paris, Belfond, 2011.

Caïn, l’insoumis

cainJ’ai voulu te mettre à l’épreuve, Et qui donc es-tu pour mettre à l’épreuve ce que tu as créé toi-même, Je suis le maître souverain de toutes les choses, Et de tous les êtres, diras-tu, mais pas de moi ni de ma liberté […] (p. 35)

Avec Caïn, son tout dernier roman, José Saramago donne la parole au « premier assassin de l’histoire ». Évidemment, cela s’entend au sens figuré, dans un contexte où les récits de la Genèse constituent le fondement de la tradition judéo-chrétienne. Rappelons donc rapidement l’origine du conflit : Caïn, agriculteur, et son jeune frère Abel, pasteur de brebis, offrent tous deux des offrandes à Dieu. Alors que celles d’Abel sont reconnues, celles de Caïn sont invariablement ignorées. Jaloux du traitement préférentiel accordé à son frère, Caïn commet le meurtre d’Abel, pour lequel Dieu le condamne à l’errance.

À la différence du Caïn de l’Ancien Testament, le personnage de José Saramago refuse de porter la responsabilité de ce meurtre qu’il affirme avoir perpétré par vengeance, non pas contre son frère, mais contre Dieu lui-même. Errant à dos d’âne dans « l’espace-temps » biblique, Caïn devient un témoin au regard critique, voire un acteur clé d’épisodes mythiques de la Genèse. L’échec de Babel, les massacres de Sodome et de Jéricho, le sacrifice d’Isaac, les souffrances de Job sont autant d’injustices qui alimentent sa révolte face aux agissements arbitraires et cruels du Créateur envers ses créatures, face à la nature foncièrement mauvaise du « bonhomme » (p. 102).

On ne peut aborder ce roman sans mentionner le ton franchement sarcastique de la narration, par ailleurs volontairement truffée d’anachronismes. Ce décalage entre notre connaissance, même minimale, du texte original et les réflexions obliques du narrateur produit un effet irrésistiblement comique. En effet, qui eut imaginé Adam et Ève, déchus, mais s’envoyant à la barbe du Créateur « des clins d’œil complices, car dès le premier jour ils avaient su qu’ils étaient nus et en avaient bien profité. » (p. 20)

Au terme de ma lecture, je me suis tout de même demandé si le roman se résumait à cet habile exercice de style… Certains critiques y ont vu l’ultime règlement de comptes de l’auteur, ouvertement athée, avec Dieu. Peut-être. Qui sait ? Si la réflexion amorcée s’essouffle dans les derniers chapitres, le récit fait indéniablement appel à la pensée critique du lecteur. J’ose avancer que l’obstination de Caïn à remettre en question la « justice » de Dieu, ici synonyme de destin, signale plutôt le parti pris indéfectible de José Saramago en faveur du dialogue et, surtout, du libre arbitre.

                                    

José Saramago (1922-2010) est à ce jour le seul écrivain de langue portugaise à avoir reçu le prix Nobel de littérature. Il est l’auteur de nombreux essais, pièces de théâtre et romans, dont L’Évangile selon Jésus-Christ (1993) et L’aveuglement (1997).

SARAMAGO, José, Caïn, Paris, Éditions du Seuil, 2011, 169 p.  

Clairvoyance et indépendance

C’est bien tardivement que j’ai fait la connaissance de Lise Payette, la femme engagée. Puisque j’étais plus intéressée par les jouets que par la politique à l’époque où elle était ministre dans le cabinet de René Lévesque, c’est d’abord comme auteure de téléromans que je l’ai connue. Puis, il y a un an seulement, alors que je me suis mise à lire sa chronique hebdomadaire dans Le Devoir, j’ai enfin rencontré cette femme intelligente et sage.

La lecture du Mal du pays, où sont regroupés une soixantaine de textes publiés entre 2007 et mai 2012, m’a permis d’apprécier davantage cette chroniqueuse à des années-lumière de certains autres qui lancent à tout vent et sur toutes les questions des opinions (ou des états d’âme) sans analyse. Madame Payette est une femme réfléchie à la plume acérée qui pose un regard lucide sur son époque et sur ce Québec qu’elle aime et qu’elle sait, à bien des égards, en mauvais état.Le mal du pays

« Si les Québécois avaient de la mémoire, nous ne serions pas toujours en train de livrer les mêmes batailles comme peuple. » (p. 140)

On retrouve évidemment dans ce recueil ses préoccupations féministes et souverainistes, mais on la voit également prendre position pour la justice sociale et pour la sauvegarde de l’environnement. La journaliste passe aussi à la moulinette bien d’autres sujets : la déroute des médias, la langue française, les injustices et les inégalités, le sort des plus démunis, les excès des puissants, et la crise étudiante et sociale du printemps 2012, pour n’en nommer que quelques-uns. Quant à Jean Charest et Stephen Harper, au pouvoir durant la période couverte par ces chroniques, ils en prennent pour leur rhume.

Si Lise Payette a eu pour modèle sa grand-mère Marie-Louise dont elle parle souvent, elle est en voie de devenir à son tour la mère ou la grand-mère spirituelle de bien des Québécois, notamment pour sa capacité d’indignation, sa clairvoyance et son indépendance d’esprit.
                                                          

Note : Le mal du pays a été couronné du prix Pierre-Vadeboncœur 2012.

PAYETTE, Lise, Le mal du pays : chroniques 2007-2012, Montréal, Lux, coll. « Lettres libres », 2012, 235 p.

Au cœur de l’horreur : récits de soldats de la Wehrmacht

Les SS étaient à l’avant-garde de l’immense machine de meurtre lancée par Hitler sur les territoires de l’Est.

Mais il est clair que des millions de soldats allemands ont également participé de leur plein gré aux massacres – par balles ou par la faim organisée – des Juifs, des populations civiles à l’Est et des trois millions de soldats de l’Armée rouge capturés sur les champs de bataille.

C’est ce que l’on constate à la lecture de ce livre, composé d’extraits de conversations qu’ont eues, entre eux, des soldats de la Wehrmacht.

Après avoir été faits prisonniers par les Britanniques et les Américains, environ 15 000 soldats de l’armée allemande ont été mis sous écoute par les services de renseignements militaires de ces deux pays qui cherchaient alors des informations pouvant leur être utiles. Bon nombre de ces soldats avaient eu l’expérience des champs de batailles d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

À la fin des années quatre-vingt-dix, environ 150 000 pages de transcriptions d’enregistrements ont été déclassifiées par les archives nationales des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Les ayant découvertes, les deux auteurs de ce livre, un historien et un psychologue allemands, ont convenu d’en faire la base de Soldaten, devenu un best-seller en Allemagne dès sa sortie en 2011.

Les auteurs ont ainsi publié et commenté des extraits de conversations, autour des thèmes du combat et de la mort, de la sexualité, de la technologie (un thème en vogue, semble-t-il, auprès des soldats de la Luftwaffe), de la croyance en la victoire finale, de l’idéologie et, finalement, de leur conception du «succès» en tant que soldats.

La plupart des soldats de la Wehrmacht parlent de massacres, de destruction, de pillages et de viols (dans un bordel militaire établi en Pologne, les femmes étaient remplacées aux deux jours en raison de leur épuisement), comme d’une joyeuse expérience, un peu comme certains relateraient, à leurs collègues de bureaux, des fins de semaines particulièrement endiablées.

Certains se racontent des histoires de meurtres abominables – impliquant notamment des enfants – avec un plaisir évident, ainsi qu’une pointe de vantardise, comme on le ferait d’une expédition de chasse ou de pêche. Ce qui est d’ailleurs le cas d’une des histoires relatées dans ce livre : des soldats allemands invités à une «partie de chasse au faisan» par des SS pouvaient chacun abattre «leur» Juif.

Les auteurs estiment que la grande majorité des soldats étaient au courant du processus d’extermination des Juifs. Les extraits publiés montrent que les soldats en parlent sans regret, sinon que le temps ait manqué pour que le processus soit mené à terme, ou qu’il ait été entamé avant d’avoir gagné la guerre.

Maintenant, comment expliquer que des actions à ce point criminelles, telles que décrites dans ce livre, aient pu être accomplies par des gens «ordinaires» ?

Les auteurs réfutent l’argument de la haine et de l’idéologie nazie, faite de racisme viscéral, d’antisémitisme sans merci et de conquête de «l’espace vital» à l’Est, ce qui signifiait l’élimination de peuples entiers de la surface du globe.

Ils affirment que «la guerre est la guerre» et que ses impacts sont les mêmes sur tous les soldats, qu’importe les conflits. Par exemple, les aviateurs américains qui ont bombardé l’Irak ne seraient pas différents de ceux de la Luftwaffe qui ont bombardé Varsovie ou Stalingrad. Cette guerre, disent-ils, a été pour les soldats de la Wehrmacht un «travail» comme les autres. Les soldats – dont ceux de la Werhmacht – tuent parce que leur travail consisterait à tuer.

Ce type d’explication dédouane ainsi la Werhmacht – et les Allemands «ordinaires» qui en faisaient partie – des impacts de leurs choix dans ce qui fut une guerre d’extermination, pour les Juifs et pour des peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

Le tout dernier livre de Daniel Goldhagen, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, donne quelques pistes de réflexions supplémentaires.

Après avoir brossé un panorama des massacres survenus au XXe siècle – débutant par les actions «éliminationnistes» des Belges, des Britanniques, des Allemands et dans une bonne mesure, des Français, sur le continent africain, là aussi terre de sang – Goldhagen constate que la guerre n’est pas la cause de ce qu’il désigne comme étant des «programmes d’annihilation».

À de rares exceptions près, dit-il, la guerre ne crée pas «l’esprit éliminationniste». Elle ne fait pas, non plus, du soldat un «massacreur».

«Dans l’écrasante majorité des conflits, nous n’avons aucun indice que les combattants aient même envisagé des campagnes d’annihilation», écrit-il.

Or, la Werhmacht était bien plus qu’une machine de guerre, ses soldats ayant participé de plain-pied à l’élimination de populations entières, hommes, femmes, enfants, vieillards.

Pour reprendre le titre du livre de Goldhagen, massacres et génocides ne sont pas la guerre: c’est pire que la guerre.

Et, oui, l’espèce humaine a toujours le choix…

NEITZEL, Sonke et WELZER, Harald, Soldaten : on fighting, killing, and dying. The secret World War II transcripts of German POWs, Toronto, McClelland & Stewart, 2012, 437 p.

GOLDHAGEN, Daniel Jonah, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, Paris, Fayard, 2012, 696 p.

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